ANGLE DE VUE : JAMES GRAY, THE IMMIGRANT (2013)

18 Jul 2020 ANGLE DE VUE : JAMES GRAY, THE IMMIGRANT (2013)
Posted by Author Ami Bouganim

Dans les années 20, les immigrants qui débarquaient aux Etats-Unis venaient surtout d’Europe centrale, éprouvés par une guerre insensée. Une industrie de la sélection, aiguillonnée par des policiers, rythmée par le sec et tranchant : « Au suivant ! » La prostitution s’inscrivait dans son sillage. On ne se prostituait pas parce qu’on était de mœurs légères – on ne se prostitue peut-être jamais par légèreté – mais parce qu’on est ballotté dans tous les sens et qu’on caresse un rêve de bonheur. New York vivait sous le régime de la prohibition, avec des luminaires dans les rues et un encombrement où l’on ne distingue pas grand-chose.

Deux sœurs, Ewa (interprétée par Marion Cotillard) et Magda, originaires de Katowice en Pologne, sont dans la file des immigrants. Magda est tuberculeuse, elle est placée en quarantaine sur Ellis Island dont les bâtiments abritaient les services d'immigration. On ne retrouve pas leurs tante et oncle, elles ne peuvent justifier d’un soutien de famille, elles seront expulsées. Ewa est soutirée au verdict par Bruno (Joaquin Phoenix) qui semble corrompre tout ce qui porte uniforme. Le souteneur recrute ses filles parmi les jeunes femmes refoulées par la police : « Je pense à ton bien avant tout. » Il les exhibe, accoutrées en héroïnes de fantasmes, sur la scène d’un cabaret, « Repaire des Vauriens », situé dans un bar. Dans la salle, c’est la cohue de la luxure ; sur les planches, le chant, la danse, la magie. Des numéros de basse gamme, de petits jongleurs, de petits magiciens, de petits orchestres. La parade évoque « L’Amérique » de Kafka.

Dans son souci de sauver sa sœur, Ewa se laisse entraîner : « Ca va coûter cher de sortir ta sœur. » Son premier client est un jouvenceau, plutôt timide et réservé, que son père souhaite dépuceler : « C’est mon père, il m’oblige à faire ça. » Ewa lance à Bruno : « C’est toi qui me dégoûtes, je te déteste, disons que je me déteste. » Elle tente de se dérober, part à la recherche de sa tante et de son oncle. Ce dernier la dénonce à la police. Elle est internée dans un centre de rétention sur la même île où sa sœur est en quarantaine. Là aussi, on assiste à une parade, plus digne et moins sordide qu’au cabaret, avec cette incitation : « Le rêve américain est à notre portée. » Un prestidigitateur, qui se révélera être le cousin de Bruno, lui offre une fleur, naturelle ou artificielle, et quand Bruno la libère de nouveau et la ramène à son cabaret, c’est naturellement qu’elle le retrouve. Orlando lui propose d’être son assistante et de l’accompagner en Californie : « On dit qu’il y a du soleil toute l’année. » Mais elle doit rester près de sa sœur et, autant que possible, obtenir des permis de séjour. Or les deux cousins sont à couteaux tirés, entichés tous deux d’Ewa. Une première rixe entre eux provoque le renvoi de Bruno du bar. Il entraîne ses filles sous un pont, converti en trottoir, où il reprend sa parade. Orlando racole Ewa par l’intermédiaire d’un jeune client. Une deuxième rixe éclate entre les deux cousins à la suite de laquelle Bruno est arrêté et incarcéré. La troisième rixe sera fatale à Orlando qui succombe à un coup de couteau alors qu’il menaçait son cousin d’un révolver avec ou sans balles. On ne sait lequel des deux est le plus honnête et le plus fiable.

C’est un conte émaillé de parades, mené de main de maître, quoique par trop obscur et encombré. L’enchaînement des scènes est lapidaire. Les échanges en polonais mettent une touche humaine à cette cavalcade de la beuverie, de la vulgarité et de la violence : la piété catholique polonaise fait de chaque homme un Christ ou un Juda et de chaque femme une Vierge ou une Pute. Le seul passage encore lumineux est un rêve de l’héroïne qui se termine mal. Le rêve américain, que guettent le sordide et le burlesque, se délite dans le racolage et la prostitution. Ewa n’annonce pas que le lendemain elle se rendra à la messe que les cloches retentissent et que, par une trouvaille cinématographique de génie, on la retrouve sans transition à l’église.

Dans la diatribe contre l’immigration qui sévit de nos jours, c’est encore l’absence de la romance que poursuit l’immigré, convertie en dessein de conquête et d’invasion, qui excite les passions racistes. Ce ne sont pas les immigrés qui sont dangereux, ce sont leurs descendants qui ne s’assimilent pas sans devenir caricaturaux, paradant pour les plus arrivistes et insoutenables d’entre eux sur leurs odieux plateaux ou leurs ridicules cénacles pour se prouver qu’ils se sont assimilés alors qu’ils se sont perdus…