ANGLE DE VUE : JIM JAMUSCH, BROKEN FLOWERS (2005)

14 May 2020 ANGLE DE VUE : JIM JAMUSCH, BROKEN FLOWERS (2005)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est à une tournée de ses anciennes compagnes que se livre Bill Murray alias Don ou le contraire – pince-sans-rire américain autant qu’en Amérique on puisse l’être, plus bougon que passionné, tout d’une pièce, jouant de ses regards plus que de ses traits ou de ses membres – à la recherche d’un fils de 19 ans qu’il aurait eu de l’une d’elles. En temps ordinaire, il vit en survêtement, ne fume ni ne boit, arrimé à la télévision qu’il ne voit pas vraiment, dormant dans le salon, en jeune retraité plus déclassé que comblé par l’on ne sait quel exit. Il a comme voisins une famille noire de cinq enfants dont le père, lecteur invétéré de romans policiers, détective amateur sur internet, l’incite à enquêter sur ce fils qu’on lui aurait fait dans le dos.  

Les traits macabres de Murray, en dépression permanente, convertissent son enquête en pèlerinage. Ce sont cinq cadavres de son passé qu’il visite. La première est divorcée ou veuve, rangeuse d’armoires, mère d’une adolescente nymphette, volontiers exhibitionniste, qui porte le nom nabokovien de Lolita. La seconde est dans l’immobilier avec un mari de la classe moyenne, inodore, incolore et sans saveur, tant épris de sa femme que son empressement auprès d’elle met mal à l’aise. Elle n’a pas plus d’enfants que de regrets ou de rêves. La troisième est « communicatrice animalière », docteur en comportement des animaux, auteure de livres sur eux, qui prétend leur parler sans avoir à lire leurs pensées, en ménage avec son assistante. La quatrième trône sur une bande de loubards qui ne comprennent pas qu’on irrite leur maîtresse. La cinquième, visiblement la plus intéressante, repose sous une dalle dans un cimetière au bout de nulle part. Partout, Murray débarque avec un bouquet de roses ou d’œillets roses, missionné par son voisin pour découvrir la mère de son fils, avec comme question clé : « A-t-elle une vieille machine à écrire sur laquelle aurait été imprimée la lettre rose lui annonçant l’existence de son fils ? »

C’est à une tournée des intérieurs qui ne sont pas le sien que se livre Don, avec des photos de proches qui ne sont pas les siens, accompagné d’un jazz venu d’Ethiopie. Il recouche avec sa première compagne (Sharon Stone !), il ne reconnaît pas la deuxième, il ne communique pas avec la troisième, il est roué de coups par les énergumènes qui entourent la quatrième et il ne s’entend qu’avec la cinquième qui achève de donner à sa tournée une tournure mortuaire. Le malheureux s’était laissé prendre à l’illusion génitrice dans une Amérique qui s’invente des métiers pour ranger sa civilisation du surplus, en hommes autant qu’en produits, ou bée devant sa télévision.

Ce film se base sur deux idées intéressantes : la curiosité de découvrir ce que sont devenues d’anciennes compagnes avec lesquelles on aurait pu partager sa vie et prospecter les destins manqués et le souhait ou la résignation du célibataire de se découvrir sur ses vieux jours un fils, tout prêt, dont il ne doutait pas de l’existence. Le choix de Bill Murray dans le rôle du quinquagénaire qui n’a plus à travailler, parce qu’il s’est tant consacré à l’informatique qu’il en a tiré une retraite oisive et ingrate et une phobie de l’ordinateur, et que plaque sa compagne, parce qu’il ne se décide pas à régulariser leur situation, dicte le style, l’ambiance et jusqu’au visage patibulaire de cette production. On peut aimer, même si la réalisation laisse à désirer, avec des assombrissements d’écran pour assurer les transitions et un montage qui dénote plus d’amateurisme que d’ingéniosité.