The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
ANGLE DE VUE : P. ALMODOVAR, PARLE AVEC ELLE (2002)

Ce n’est pas vulgaire, ce n’est pas obscène, ce n’est pas sublime, c’est un détour par les tendres gestes parallèles et clandestins qui courent l’humanité qui se rencontre sur les écrans d’Almodovar. Ce film réunit deux hommes épris de deux femmes plongées dans le coma – deux Belles au bois dormant dont l’une se réveillera parce que son prince charmant n’arrête pas de lui parler, l’autre ne se réveillera pas parce que le sien ne lui parle pas. Alicia est une jeune et belle danseuse victime d’un accident de voiture ; Lydia, une pétulante torera victime d’un accident de corrida. Ce sont les deux visages d’une Espagne « maîtresse de son ballet », ingénieuse et audacieuse, se cherchant de nouvelles chorégraphies. Elle se donne avec Almodovar un cinéma qui se trame sur les autres arts, avec un chant qui restitue son langoureux cantar et une merveille de petit film muet sur un homme qui, victime de manipulations diététiciennes, rétrécit tant qu’il devient un minuscule homoncule, se glisse dans le corps de sa compagne et n’en sort plus – visiblement inspiré de « L'Homme qui rétrécit » de Jack Arnold. On ne pouvait mieux célébrer la grandeur de la femme qui même dans le coma s’attache ses amants et n’aurait plus tant besoin de l’homme que de son souvenir pour continuer de se masturber pour son grand plaisir.
La grammaire du cinéma d’Almodovar est espagnole avec des profils de là-bas, des solitudes de là-bas, des cages d’escalier de là-bas. Elle génère les principales épisodes dans les récits croisés de ces deux hommes débordés par leur amour : Marco, journaliste, auteur de guides touristiques, aventurier à sa manière, qui s’éprend à travers un écran de télé de Lydia ; Benigno, infirmier esthéticien, adolescent attardé dans une puérile vision romantique de l’amour, qui s’éprend d’Alicia à travers la fenêtre de l’appartement où il materne sa mère et qui donne sur un cours de danse. Les deux se retrouvent au chevet de la femme aimée plongée dans le coma. On ne raconte pas l’intrigue parce qu’elle est cinématographique de bout en bout et que la littérature ne restitue pas plus l’intrigue d’un film que d’un ballet à moins qu’ils ne soient convenus sinon mauvais.
Le personnage principal reste ce soignant immature âgé de 24 ans qui a passé 20 avec sa mère et 4 – les plus belles années de sa vie – avec sa danseuse dans le coma. Ce n’est ni un aventurier ni un séducteur, c’est tout au plus un grand enfant vierge qui cherche sa sexualité après la mort de sa mère. Il consomme sa liaison avec sa « compagne » dans les soins dont il l’entoure et qui culminent dans un viol. Il n’est ni beau ni laid – il est Benigno ; il n’est ni pervers ni psychopathe – il est Benigno ; il n’est ni homosexuel ni hétérosexuel – il est Benigno. C’est le rebut, dans le sens noble du terme, que l’homme, largué par la femme, serait en train de devenir. Il est au-delà des catégories – normal-pervers, homosexuel-hétérosexuel, femme-homme – de plus en plus surannées. Il ne voit que les films muets et grâce à son interminable monologue avec la patiente, il mène avec elle une vie à la fois muette et volubile. C’est un caractère d’Almodovar.
La danseuse, sortie du coma, ne sait rien du dévouement et du suicide de Benigno tombé à son tour « dans le coma pour la rejoindre ». On craint que son rétablissement ne soit une nouvelle illusion et cette crainte, qui traverse l’esprit du spectateur, achève d’associer ce dernier à la réalisation du film. Quand la maîtresse de ballet s’inquiète de savoir si Marco, qui s’est installé dans l’appartement de Benigno et qui rencontre Alicia à une représentation, lui a raconté le viol et la mort de son soignant, on se dit qu’il n’a pas à les lui raconter. Il doit simplement la prendre au cinéma, pour voir ce poème cinématographique sur la tendresse et l’amour.
C’est du ciné-roman comme l’on disait photo-roman qui inclut une réflexion du cinéma sur lui-même. Plus il prendrait ses distances avec la littérature et plus il affinerait sa poétique, se donnant une grammaire qui ne serait plus autant tributaire de la syntaxe narrative du roman. En retour, cela obligerait les lettres à se chercher entre la tragédie irrémédiablement morte d’Eschyle, le thriller américain et les troubles gesticulations psycho-psychanalytiques.

