ANGLE DE VUE : RENDEZ-VOUS, ANDRÉ TÉCHINÉ (1985)

16 Aug 2019 ANGLE DE VUE : RENDEZ-VOUS, ANDRÉ TÉCHINÉ (1985)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est une tentative d’adaptation cinématographique de « Roméo et Juliette ». Dans un Paris bousculé où le personnage principal serait encore le désir, davantage que la passion, s’attirant et se repoussant sur un rythme de tango, entre les planches d’un théâtre minable où l’on donne une comédie de boulevard et un cabaret où l’on donne une parodie pornographique de « Roméo et Juliette ». Scrutizer, metteur en scène incarné par Jean-Louis Trintignant, a eu la malheureuse idée de donner le rôle de Juliette à sa fille dans une adaptation théâtrale et le rôle de Roméo à Lambert Wilson. Ils s’éprennent l’un de l’autre, autant que Roméo et Juliette, plus qu’eux. Juliette meurt dans un accident de voiture, se suicide par passion, meurt par la volonté d’Olivier Assayas, scénariste, et Roméo, désespéré d’être privé de sa partenaire, se rabat sur une scène chaude de Paris. Il se trouve qu’il partage un appartement avec un gentil agent immobilier qui ramène un beau soir une soubrette de théâtre à laquelle aucun homme ne resterait insensible – c’est la très jeune Juliette Binoche dans le rôle de Nina. Une petite provinciale montée à Paris pour « gagner sa vie » et comme elle a un sex-appeal irrésistible, avec son beau minois et ses cheveux coupés courts, elle couche à tort et à travers. Le glauque s’insinue dans la bohême de Paris, imprimant sa virulence aux liaisons romantiques.

« Roméo et Juliette », déconstruite théâtralement, est recomposée par une caméra postée au seuil du troisième millénaire où l’on doit imaginer Roméo en poète muselé par le cinéma et Juliette en quête de rôles sur des planches de plus en plus désuètes. Roméo se révèle plus suicidaire que galant homme, se promenant avec un rasoir dans la poche qu’il se met sous la gorge pour contraindre les femmes dont il s’éprend à lui céder : « Tu décides oui ou non ? » Si c’est oui, il inocule la passion à sa compagne, si c’est non, il se tranche le cou. En définitive, il se jette sous les roues d’une voiture et c’est au tour de Juliette de se retrouver sans son Roméo qui lui manque tant qu’elle ne cesse de le sentir en elle – un peu comme cette sacrée pièce de Shakespeare qui continue de hanter une humanité qui n’aurait pas réalisé que c’est l’une des plus mauvaises, quoique des plus éternelles, du répertoire universel. Scrutzier dit plus sobrement : « Ce n’est pas la meilleure pièce de Shakespeare. »

« Roméo et Juliette » survivra au « Rendez-vous » manqué entre eux. Plus que tout, on regrette que Téchiné n’ait pas su mettre en valeur les nus des personnages tant il mène avec rage les scènes de sexe et de viol. L’œil de la caméra, velouté de bois, conserve une touche théâtrale somme toute touchante et attachante.