ANGLE DE VUE : S. NEBOU, L’AUTRE DUMAS (2011)

13 Sep 2019 ANGLE DE VUE : S. NEBOU, L’AUTRE DUMAS (2011)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est une comédie intelligente, servie par un scénario subtile, d’après la pièce « Signé Dumas », et par une distribution remarquable. Ça ne traite pas de n’importe quoi ni de n’importe qui, mais d’Alexandre Dumas, l’un des écrivains les plus prolixes, ingénieux et populaires de l’histoire des lettres. Il n’écrivait pas des livres, il dirigeait une industrie littéraire. Il fournissait les quotidiens en feuilletons et pour cela il avait besoin d’une cohorte de nègres. On parle de quelques dizaines pour je ne sais combien de centaines de livres. On a retenu surtout l’un d’eux qui écrivit pour lui ou avec lui « Les Trois Mousquetaires » et « Le Comte de Monté Cristo ». Auguste Maquet, un brave monarchiste, père d’une ribambelle d’enfants, est interprété par Benoit Poelvoorde, dont ce serait le premier rôle dramatique et dont on persiste à rire sans qu’il nous fasse rire. Le personnage d’Alexandre Dumas est interprété, lui, par Gérard Depardieu qui, dans sa monstruosité, accapare le personnage pour des décennies sinon pour l’éternité. Ça bascule dans le burlesque, jamais dans le vulgaire.

Une jeune femme de vingt-deux ans, Charlotte Desrives, interprétée par la tempétueuse et resplendissante Mélanie Thierry, se tourne vers Alexandre Dumas pour faire libérer son père révolutionnaire à l’agonie. Elle le confond avec son nègre et celui-ci est si conquis par sa beauté et sa vivacité qu’il tombe amoureux et se laisse prendre pour le célèbre écrivain. Nous assistons à une cascade de quiproquos dans la meilleure des traditions théâtrales françaises à l’issue de laquelle, poursuivie par son épouse, Dumas est dépouillé par les huissiers et on le voit – scène depardiesque par excellence – luttant pour leur arracher le portrait de sa maîtresse-conseillère-secrétaire, le serrer contre lui et quitter, de sa lourde démarche canardeuse, la caméra. C’est du bon cinéma servi par un excellent théâtre lui-même soutenu par des dialogues intelligents comme lorsque Maquet se dispute avec sa femme sur la paternité des « Trois Mousquetaires » : « « Les Trois Mousquetaires », c’est toi ? – C’est lui. – C’est vous. – C’est lui. – C’est vous ! »

Dumas forme avec son nègre « un couple infernal ». Sans lui, il sèche ; en sa présence, il se lâche : « Je le paie pour qu’il soit assis devant moi. » Dumas se réclame de « ses » livres pour mener une vie pantagruélique, s’entourer de toute une ménagerie animale et humaine, mettre dans ses chaudrons toutes les victuailles et introduire dans son lit les plus coquines de ses lectrices analphabètes. Maquet, honnête et rangé, ne se départ de son sacerdoce littéraire et domestique que pour se prendre un coup de foudre qui le désarme de sa plume et le rend à sa condition de vulgaire valet littéraire. Lorsque dépité et contrarié, il s’avise de réclamer sa part dans la gloire du grand auteur, il s’attire cette remarque : « C’est un petit greffier qui se prend pour un grand écrivain… »

Cette production propose sa version de « l’affaire Dumas ». Sans se perdre en recherches et sans en faire un drame – une comédie pour mieux railler ce genre d’affaires plus cocasses qu’importantes. On n’a cure, avec le recul, de lire Dumas ou l’un de ses nègres – à moins de se poser en spécialiste de Dumas. Les grands écrivains, la plupart, avaient des nègres et s’improvisaient volontiers fabricants de lettres. Sinon les autres se contentaient d’une poignée de livres et échouaient dans les oubliettes de l’Académie française. On se souviendra encore longtemps de Dumas et de Balzac alors qu’on ne sait plus qui étaient leurs illustres et immortels contemporains. Dumas, lui au moins, aura réussi, si je ne m’abuse, à s’introduire dans le Panthéon pour endurer des obsèques perpétuelles. Il cite le plus honnêtement Berlioz : « La chance d’avoir du talent ne suffit pas, encore faut-il avoir le talent d’avoir de la chance. »

Ce cinéma relaie humblement la grande production cinématographique et s’impose comme un clin d’œil herméneutique qu’on ne saurait plus écarter. Sa grammaire n’est plus ni moins convaincante que celle d’un Habermas ou d’un Derrida, elle est plus cohérente et conséquente – et bien sûr plus divertissante. Elle ne bascule pas dans le documentaire, elle n’élève pas de prétentions. Elle mène sa sarabande sur les débris et vestiges des livres. On n’a cure de savoir si Maquet s’est réellement amouraché de cette révolutionnaire dont la principale arme est encore sa beauté : « Cette fille est un danger public. » Ce n’est, après tout, que du cinéma destiné à sortir les chercheurs invétérés de leurs bibliothèques pour une petite distraction qui leur communiquerait le sens de la futilité dans la recherche sur la littérature. La caméra, généreuse et plantureuse, s’égaie des couleurs des costumes et des frasques de Dumas en « Républicain d’opérette », avec des attelages de quatre et six chevaux. Dès le début, nous sommes pris par l’action et regrettons qu’elle se termine aussi vite. Je ne connais pas meilleur critère pour la qualité d’un film. Ni d’ailleurs d’un livre. Comme si les arts étaient des moulins à moudre l’ennui de vivre…