ANGLE DE VUE : SERGIO LEONE, ET POUR QUELQUES DOLLARDS DE PLUS (1965)

3 Jul 2021 ANGLE DE VUE : SERGIO LEONE, ET POUR QUELQUES DOLLARDS DE PLUS (1965)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est le western dans toute sa merveille, son aridité et sa parodie. Il s’ouvre sur cette phrase : « Where life had no value, death sometimes has its price. » Ce n’est plus la romance du Far West, ni sa légende ni son odyssée. On n’a plus d’indiens et les sheriffs sont des poules mouillées. En revanche, on a des chasseurs de primes – des Bounty Killers – chargés d’appliquer une loi expéditive pour pallier aux carences d’une justice qu’on ne voit pas. Ce film est le deuxième de la série des westerns spaghetti, le réalisateur a mobilisé des ressources d’ingéniosité pour créer un univers cinématographique où l’on ne dialogue plus que par regards, mimiques et onomatopées. D’un côté, les chasseurs de primes patibulaires ; de l’autre, les séduisants. On reçoit Lee Van Cliff plongé dans la lecture de la Bible. Il est à la recherche du meurtrier de sa sœur, violée le soir de ses noces. Il garde son révolver de travers sur le ventre et ne tire que d’une seule main. Clint Eastwood, séduisant, nonchalant et silencieux, ne se départ pas de son bout de cigare qu’il ne place pas entre ses dents et ne l’en retire pas sans cracher. Il ne le fume pas, il l’arbore en guise de marque de mépris – et pour le cinéma. Avec une barbe de plusieurs semaines, il maîtrise l’art de la provocation, que ce soit en jouant la vie de sa victime aux cartes ou en se jetant dans la gueule du loup. Il veut bien livrer ses proies vivantes à la justice, il se trouve contraint de les abattre et avec elles toute leur garde rapprochée. Comme il garde en permanence la main droite sur la crosse de son révolver, il ne recourt qu’à la main gauche pour ses menus besoins. Il soulève son poncho avant de dégainer et il maîtrise à merveille la gestuelle de parade avant de le glisser dans son étui. Il s’assure la complicité d’un gamin particulièrement roué – « petite sang sue » – comme mouchard. Il referme les portes du pied, pose son chapeau sur l’extrémité de sa botte, allume son allumette en la grattant contre la semelle. Le faciès du Van Cliff est à lui seul une menace ; le visage de Eastwood une séduction, en passe de devenir le plus beau chasseur de prime du cinéma américain. On s’attend à un heurt entre eux, on n’est pas déçu. Ils se marchent sur le pied, se tirent sur le chapeau, échangent des coups et finissent par conclure une alliance particulièrement prometteuse.

Ces chasseurs de primes étaient des mercenaires au service d’une loi que nul ne voit. Ce ne sont pas des Zorro, quoiqu’ils en aient l’allure, ils ne travaillent pas pour les pauvres, mais pour se venger ou pour prendre leur retraite dans un ranch. Le chasseur de primes se propose en bras exécutif d’une justice qui n’aurait d’autres bourreaux que ces mercenaires qui prennent le risque de laisser leur tête à chasser les têtes pour… quelques milliers de dollars. C’est attachant parce que c’est au service de la loi et l’on se délecte de cette série d’exécutions sommaires d’une galerie de personnages hideux et cruels. C’est un cinéma de visages, plus menaçants les uns que les autres, de rictus aussi, de sourires, de rires, de ricanements, de mimiques. On salue ses victimes avant de les abattre. On tire volontiers à bout portant, à travers les portes et pour un ricanement mal placé. Ce n’est pas pour ceux qui n’ont pas encore découvert, avec ou sans Nietzsche, que la vengeance est un sacré ressort du cinéma et persistent à chercheur leurs larmes du côté de l’amour.

La grandeur de Sergio Leone, accompagné d’Ennio Morricone, est de veiller à ce que ce soit la musique qui mène le scénario. Le tueur El Indio dont les crimes ne se comptent pas détient une montre de gousset prélevée sur la dépouille d’une victime qu’il a violée et c’est sa petite musique qu’il accorde comme délai à ses victimes pour dégainer : « Quand ce sera la fin de la musique, tu tireras. » La musique de Morricone accompagne les cavalcades, les gestes, les mouvements, elle émaille les péripéties et les rebondissements, elle gaine les mouvements des personnages et… l’intérêt du spectateur. Elle grince avec une porte, prend des harmoniques d’église pour protéger le bon chasseur, des accents démoniaques pour chasser les tueurs. Ca tourne bien sûr au massacre, le bon chasseur de primes charge les dépouilles sur un chariot, comptabilise ses primes et abat un dernier salaud qui envisageait de lui tirer dans le dos.

Quand on a lu un roman, on est curieux de voir son adaptation au cinéma ; quand on ne l’a pas lu, on s’en remet à elle pour nous inciter à le lire ou nous en dissuader. En revanche, les productions psycho-cinématographiques – Woody Allen – échoueront dans la poubelle du cinéma. Le western – celui-ci davantage que le classique – est de divertissement. On n’apprend ni ne découvre rien, c’est de la pure création cinématographique. Des ricochets de la grande odyssée du Far West, des clins d’yeux sournois et humoristiques. Rassurez-moi donc, dites-moi que je ne suis pas le seul à trouver un réel plaisir dans ce cinéma et que je n’ai pas à avoir honte de ne point aimer toutes ces productions qui ne délassent ni n’informent et qui ne sont que de mauvais ma-nivellements du théâtre. Rien ne me repose autant de la politicaillerie (celui qui me désespérait a été déboulonné), de la philosophaillerie (celui qui me désolait a été interné) et du cirque intellectuel (celui qui me sidérait est interdit d’antenne). Ce n’est pas sain, c’est vrai, c’est dément. C’est peut-être l’âge, ce l’est sûrement. J’ai longtemps déploré que le cinéma ne se donne pas son esthétique ; j’en suis à le dissuader de s’en donner. Il risquerait de devenir académique à son tour, de se départir de sa tâche récréationnelle et de basculer dans de mauvaises variations pelliculaires ou de banales soties indigestes.  

Je regrette seulement que Sergio Leone n’ait pas réalisé un dernier film où il se serait fait abattre dans une musique mortuaire composée par Ennio Morricone.