The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
ANGLE DE VUE, T. KITANO, A SCENE AT THE SEA (1991)

C’est une belle histoire pour adolescents dont les critiques se sont épris au point de la présenter comme l’une des meilleures réalisations de Kitano. Un jeune sourd-muet, éboueur, trouve une planche de surf cassée. Il la rafistole tant bien que mal et entame son initiation, veillé par une jeune fille, elle aussi sourde-muette, dont on ne sait d’abord pas si elle est sa sœur ou sa petite amie. On a l’impression que les deux personnages auraient volontairement choisi leur surdité et leur silence pour mieux sceller leur liaison et marcher le long du parapet qui court le rivage au rythme du ressac des vagues et sous l’œil d’une caméra fixe. Les autres jeunes sur la plage se moquent de ses tentatives de se maintenir sur sa planche avant de l’imiter et de l’intégrer dans leur cercle.
Ce n’est pas tant l’histoire qui importe que cette réalisation cinématographique où les personnages principaux n’échangent pas un mot. C’est davantage un merveilleux film sur mute qu’un – désuet – film muet. Shingeru et Takato sont murés dans un silence théâtral avec, par-ci, par-là, des signes à peine perceptibles. Surtout le visage de Takato qui serait un masque nô d’une douceur à passer à la production et à la salle. C’est une petite poésie du bonheur muet, tendre au possible, d’une pudeur qui se contente d’une accolade et que la caméra ne cherche pas à violer. On se laisse bercer par les vagues, par la répétition des mêmes scènes aussi. Les tentatives de Shingeru de garder son équilibre sur sa planche, la sollicitude de Takato pliant ses vêtements sur la grève, l’orange qu’on ne cesse d’éplucher pour cette rivale potentielle de Takato… les échanges entre le reste des personnages. C’est précis, sans fioritures, malgré les lourdeurs des deux loufoques incontournables dans tout film pour adolescents et l’ennui des compétitions. La musique comble agréablement le silence entre les deux héros. On attend de voir les performances de Shingeru – Kitano ne cède pas à notre attente ; on attend un dénouement somme toute heureux – Kitano nous laisse avec une planche de salut qui aurait perdu son surfeur et une cavalcade de clichés qui diraient que ce n'est que du cinéma et que c’est à nous de composer l’album du bonheur de Shingeru et Takato qui ne se seraient prêtés au jeu que pour faire plaisir à Kitano et à ses spectateurs.
Cette surdité et ce mutisme conviendraient à un Japon assourdi par ses bombes où l’on persiste à s’incliner pour un rien. C’est sensible, d’une grâce indicible et d’une délicatesse de porcelaine. Cela participe de la pantomime filmée et celle-ci n’est pas sans évoquer les pantomimes dansées du nô. On se prend à assister à un remaniement cinématographique de ce théâtre passablement sclérosé et maniéré. L’intrigue n’est pas compliquée et c’est si épuré et stylisé, les personnages et les gestes, que ça restitue une atmosphère où perle une réelle émotion. Le nouveau nô – de don ou talent – réclamerait des acteurs plus d’inexpressivité que de talent. Plus précisément, les masques traditionnels, que les acteurs portent au théâtre, sont remplacés par les visages silencieux de Shingeru et Takato. C’est si prononcé chez cette dernière qu’on ne sait vraiment si elle est la sœur ou l’amie de Shingeru, assise sur la grève à suivre ses tentatives de surnager. Il n’est pas jusqu’à l’escalier qu’elle descend pour accéder à la grève qui n’évoque la passerelle qui livre accès à la scène du nô. C’est d’un charme élégant, subtil, discret – le yūgen du nô.
Kitano aussi respecte les deux actes traditionnels : le premier d’exposition, le second d’action, et si dans le nô l’acteur devient dans la deuxième partie danseur, chez Kitano, il devient surfeur. Il valse avec les vagues, métamorphosé par la mer et par Takato qui porte son visage en guise de masque sur lequel résonnent les timbres de la musique, passent inaudibles ses humeurs, s’ébauchent imperceptibles ses sourires…

