ANGLE DE VUE : A. VARDA, J. R., VISAGES, VILLAGES (2017)

13 Oct 2019 ANGLE DE VUE : A. VARDA, J. R., VISAGES, VILLAGES (2017)
Posted by Author Ami Bouganim

Agnès Varda s’offre à 88 ans une dernière parade et se donne JR, âgé de 33 ans, comme acolyte et… petit-fils. C’est une gentille vieille dame qui accompagne de son long monologue de cinéaste qui a traversé le siècle ce qu’elle voit ou revoit, rencontre ou découvre ; JR est un gentil photographe qui produit d’immenses portraits dont il recouvre les murs de séparation entre les peuples et les langues, les murs des bâtisses et les sols des monuments historiques ou muséologiques. Les deux s’amusent comme des gamins, parce que leur notoriété le leur permet, leur talent et leur simplicité aussi. Quoi que leurs objectifs soient tournés vers les autres, tous deux réussissent à être les héros de leurs œuvres respectives et leur rencontre, malgré des séquences maladroitement mises en scène, à l’instar des bouderies et taquineries entre eux, est un bonheur – collaboration entre une cinéaste et un photographe hors de l’ordinaire. Seulement, ce film comporte d’autres larrons, en l’occurrence l’équipe de JR qui manie la caméra et colle les portraits – je ne comprends pas pourquoi ils persistent à les désigner comme des images – sur les murs, les granges, le blockhaus sur le rivage, les containers sur un dock… les wagons du train de marchandises – mortuaire – qui emporte les yeux et les pieds de Varda, dirigés et photographiés par JR, vers des sites où elle ne se rendra plus.

C’est une nouvelle plongée dans la France avec le « joujou » que s’est offert JR : un camion-maton où l’on s’installe devant une caméra comme l’on s’installait dans la boutique des photographes pour des photos d’identité, et je ne sais quelle installation aménagée dans le camion délivre – instantanément ? – la photo à l’échelle du mur auquel elle est destinée. Je ne sais si JR a connu ce cérémonial dans son enfance, mais Varda sûrement et c’est un peu la magie de ce moment – d’une solennité autobiographique inoubliable – qu’ils reconstituent dans des décors environnés désormais des caméras incluses avec les portables dans les yeux de chacun : « On va faire des images, dit JR, mais autrement. »

Les deux acolytes filment d’abord dans un village de mineurs en train de se vider et de ses retraités. Le charbon n’est plus qu’un cauchemar dans le noir et les maisons se vident les unes après les autres. Dans une rue, seule une fille de mineur persiste à garder son intérieur, elle ne peut déménager de ses souvenirs. Elle se laisse prendre en photo et celle-ci immortalisera les mineurs sur sa maison. Puis c’est au tour d’un cultivateur qui exploite seul ses 800 ha dont la photo trônera sur un hangar. Suivi d’un sonneur de cloches qui ne réussiraient qu’à assourdir JR pelotonné dans un coin. La serveuse dans un bar, assise sur un pont et tenant une ombrelle ; un retraité en son dernier jour de travail ; un facteur qui a troqué sa bicyclette et ses sacoches, l’une pour les lettres, l’autre pour les primeurs des paysans, contre une voiture ; un vieil artiste d’on ne sait quoi qui a installé sa chaumière dans « l’univers » ; une éleveuse de chèvres qui refuse de les décorner : « Chaque visage, dit Varda, a son histoire. »

C’est un manifeste contre la consommation et pour la poétique de l’humain composé par une cinéaste qui a créé un genre documentaire autobiographique attachant et un photographe qui a découvert que les meilleures galeries sont encore dehors, sur les murs publics, dans les couloirs des métros, sur les bâtiments des favelas. Ce documentaire traite encore du plaisir que l’on trouve à créer et à le communiquer aux autres. Sans prétention, de cette voix anodine que prend Varda pour dire sa sagesse de la vision. Quand elle peine à monter je ne sais où et que JR lui lance : « C’est très beau de là-haut », elle répond : « Regarde pour moi », et c’est une manière d’investir JR comme son héritier…

Les deux réalisateurs sont complices, leurs activités artistiques s’interpénètrent et se complètent et leur collaboration est celle de deux acolytes engagés dans ce qui garantit une sortie honorable à une vieille cinéaste et une entrée remarquée à un nouveau cinéaste. Certaines séquences – trop mises en scène – entament le sobre montage artisanal du film et se révèlent gâteuses ou enfantines. Le galopisme gagnant de plus en plus le cinéma, Varda réussit à faire de Godard un vieux galopin qui aurait choisi, contrairement à elle, de cacher sa vieillesse après s’être caché les yeux sa vie durant derrière des lunettes noires. Il se dérobe à une dernière rencontre entre eux au cours de laquelle elle devait lui présenter JR. L’émotion de Varda est trop vive pour que cette défection soit commandée, à moins qu’elle ne soit encore plus grande comédienne que cinéaste. Elle le traite de « peau-de-chien » et gribouille le seul mot qu’on peut laisser à quelqu’un qui se cache du monde pour mieux se résoudre à s’en absenter : « Prête-moi ta plume pour écrire un mot. » Tentant de la consoler, JR consent à retirer ses lunettes noires, ne montrant ses yeux – brouillés – qu’à elle. Je comprends que JR se donne un costume pour mieux incarner le personnage d’une œuvre, je ne comprends pour autant ni les lunettes noires ni le chapeau. Ses yeux, particulièrement doux, allaient tellement mieux avec sa casquette d’éternel gamin…