ARTICLE : PORTRAIT D'UN JUIF MAROCAIN

12 Apr 2023 ARTICLE : PORTRAIT D'UN JUIF MAROCAIN
Posted by Author Ami Bouganim

On s'interroge souvent sur la nature de la contribution des Juifs du Maroc au judaïsme, à Israël, voire au Maroc. Ces dernières décennies, nous avons assisté à des progrès considérables dans la recherche et nombre de personnalités ont laissé une marque indélébile sur les études juives en général. Il n'est que d'évoquer l'œuvre de Haïm Zafrani et les vocations qu'il a suscitées et continue de susciter pour s'en convaincre. Au Maroc également, on n'a pas oublié les Juifs et il est de nobles esprits pour conserver le souvenir de leur présence par leurs recherches et dans leur création. Je ne suis pas toujours à même de faire la part de la science et du folklore, de la recherche et de l’hagiographie, de la réalité et de l'imaginaire. Je sais seulement que les Juifs du Maroc n'ont pas encore conclu le lancinant procès socioculturel et théologico-politique auquel ils se livrent tant en Israël qu'en Diaspora.

La recherche et la création en langue française se rencontrent surtout dans la génération de transition qui a un pied au Maroc et l'autre en Israël, en France ou au Canada. Ses acteurs sont nés pour la plupart au Maroc ou ont grandi dans des maisons imprégnées de culture judéo-marocaine. Leur activité ne saurait augurer celle des prochaines générations, en Diaspora encore moins qu'en Israël. On n'est peut-être pas déchu de la nationalité marocaine, on n'en perd pas moins la culture marocaine, d'autant que celle-ci n'est pas requise pour s'inscrire et réussir dans la vie. La mémoire de la génération de transition est hantée de souvenirs marocains et sa langue intime est le judéo-marocain même si celle-ci reste passive. Bientôt ce pont de chair, de mémoire et de passion aura disparu et à moins de voir se reconstituer une communauté juive autour du « vestige d'exil » resté au Maroc, le patrimoine des Juifs de ce pays risque de tomber dans l'oubli – oubli somme toute naturel se rencontrant dans tous les cas où ne s'atteste pas un besoin vital, ne se mettent pas en place des rites de souvenir et ne se déclare pas une vocation débordant le contexte, somme toute particulariste, de la recherche et de la création. Je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste. La nostalgie ne garantit à elle seule ni la préservation de la mémoire ni la perpétuation de la recherche.

Dans cet article, je me propose d'inverser la question et de demander : « Quelle a été la contribution du Maroc à ses Juifs ? » Je ne connais pas de communauté qui soit aussi attachée à sa terre natale que la communauté marocaine. Les citadins autant que les montagnards ; les Résidents berbères autant que les Expulsés d’Espagne ; les milieux francophones autant que les milieux hispanophones, arabophones ou berbérophones ; les laïcs autant que les religieux. Cet attachement témoigne, malgré de mauvais souvenirs politiques datant des époques de Nasser ou de la Guerre des Six jours, d'une troublante nostalgie. Peut-être de l'exil, de ses décors et de ses saints, comme si la promesse, réalisée ou déçue, ne comblait pas à elle seule le potentiel de nostalgie qui s'est accumulé en chaque Juif et qu'une partie en était détournée de la terre promise vers la terre d'exil restituée au registre natal. Je ne sais trop comment débrouiller l'écheveau exil, nostalgie, aliénation, réparation qui se rencontre chez les Juifs du Maroc de la génération de transition. Il est vécu différemment par chaque regroupement dans les différents pays de destination – Israël, France, Canada ou ailleurs – et au sein de chaque regroupement par les individus en fonction de leur horizon religieux, leur milieu socioculturel, leur statut économique et leur degré d'implantation et d'implication dans leurs nouveaux pays, que ceux-ci soient vécus comme une correspondance passagère et transitoire (en France surtout) ou comme un terminal (en Israël surtout). Il en est certes parmi les Juifs du Maroc pour bouder leur pays d’origine, pour des raisons nationali-taires surtout, récusant toute autre nationalité que celle qui est la leur aujourd'hui, ils ne résistent pas longtemps à l'attrait d'un souvenir, que ce soit celui d'une colonie de vacances ou de la mère décédée. Le Maroc était certes une terre d'exil mais celui-ci devait présenter bien des charmes malgré ses rigueurs pour continuer de résonner, souvent liturgiquement, dans nos souvenirs.

L'attachement au Maroc peut être interprété comme une réaction à l'aliénation qui guettait les Juifs hors du Maroc. Cette aliénation se révélait d'autant plus troublante que dans leur passage d'un lieu d'exil à un lieu promis (Israël) ou un lieu doré (France, Canada), leur situation ne s'était pas toujours améliorée, qu'ils étaient déchus de leur condition de dignitaires de Dieu, que leur culture était discréditée comme arriérée ou attardée et qu'ils étaient niés dans leur être le plus intime. Si l'aliénation au Maroc, coulée dans l'ambiance où l'on vivait, (qu'on ait été exclu de la communauté nationale ou qu'on s'en soit démarqué volontairement), conservait une légitimation religieuse, se doublait d'une consolation religieuse, voire poursuivait une vocation religieuse, l'aliénation dans les pays de destination perdait toutes ces « protections atténuantes », voire se révélait, en Israël surtout, particulièrement cuisante et gratuite. Dans ce contexte, un point mérite d'être souligné : rares étaient les Juifs au Maroc qui rompaient avec leur condition diasporique avant de le quitter. Ils partaient sans toujours mesurer le bouleversement – le dénigrement, le dépassement, la négation – que devait connaître cette condition. On n'était plus le même Juif diasporique quand on était passé du Maroc – royaume musulman où l'on traînait les séquelles de la dhimma – à la France ou au Canada. En Israël, c'était de toute sa condition diasporique qu'on devait se délester dans des conditions socioculturelles qui n'en retenaient aucune des vertus et dans une ambiance qui ne reculait devant rien pour les dénoncer comme autant de vices ou de tares. Le dénigrement des Marocains en Israël participait de cette négation sioniste du diasporisme, incarné sublimement par nos personnages d'exil, autant que de la négation de leurs traits orientaux. Les Juifs du Maroc n'ont pas vraiment procédé à cette révision religieuse dans leur condition juive que réclamait le sionisme et ceux qui l'ont accomplie se sont paradoxalement retrouvés, à un moment ou un autre, en France, au Canada ou aux Etats-Unis. Les Juifs n’avaient pas le sens de la patrie, ils n'étaient pas à proprement parler patriotes, ils étaient diasporiques. Ils avaient néanmoins un certain sens de la terre natale et ce sens n’a pas été comblé par leur émigration en France ou leur rapatriement en Israël. Leur relation au Jourdain, au lac de Tibériade et à Jérusalem restait celle de pèlerins. On ne change pas de prédispositions psycho-religieuses en une génération. La traversée du désert était peut-être requise, mais elle se déroula dans de si mauvaises conditions qu'elle risque encore de tourner à la débâcle. On le voit avec les protestations, légitimes par-ci, déplacées par-là, de membres de la classe politique en Israël.

L'attachement au Maroc n'aurait pas été aussi solide si l'imprégnation des Juifs par son régime de vie n'avait été aussi intense. Elle s'exprimait dans plusieurs domaines :

1. La culture politique. Au Maroc, comme dans les autres pays musulmans, les Juifs n’étaient pas seulement tolérés, ils étaient aussi protégés contre les exactions et les brimades de leurs compatriotes musulmans. Ils avaient le statut que leur concédait l'islam – membres de l'une des deux religions du Livre, protégés par les autorités en échange de l'impôt de la jizya, confinés à un quartier, soumis à une série de restrictions vexatoires. Cela dit, leur sort en terre d'islam a été moins tragique qu'en terre de chrétienté. Les périodes de troubles ont alterné avec les périodes de calme. Les Juifs s'en remettaient pour leur sécurité aux autorités et cela a peut-être contribué à leur légendaire attachement au palais royal. On ne peut occulter les drames ; on ne saurait les exagérer. Les Juifs n'ont connu ni les massacres dans le sillage des croisades, ni les persécutions précédant les réveils millénaristes ou leur succédant, ni les accusations de meurtre rituel. Sans parler de la Shoah qui concerna, malgré les déportations en Tunisie et en Lybie, les Juifs européens. On ne leur reprochait que de s'attarder dans une religion qui les internait dans un particularisme suranné. Les passages du Coran les caricaturant alimentaient peut-être des sentiments populaires d'hostilité, voire de mépris, ils n'en étaient pas moins placés sous la protection de l'islam même si celle-ci était incertaine, générant de l’anxiété, et se révélait en nombre de cas plus aléatoire que réelle.

2. La culture ambiante. Les Juifs ont baigné dans la culture marocaine, d'autant plus intensément que pendant un millénaire le Maroc vécut en vase clos, recourant en l'occurrence à ses Juifs pour servir d'intermédiaires avec le grand monde. Pendant des siècles, depuis l'arrivée de la dernière vague des Juifs d'Espagne et jusqu'à l'arrivée de l'Alliance Israélite Universelle, ils ne recevaient leurs nouvelles que de rabbins-émissaires venant de Palestine ou des autres communautés de Diaspora – à l'exception de rares communautés comme celle de Mogador-Essaouira du temps où cette ville servait de port au royaume. L'immersion des Juifs était telle qu'ils ont été amenés, par la force des choses, à se mettre aux mœurs du pays et à acquérir la mentalité ( ?) de ses habitants. Malgré leur ségrégation – volontaire et involontaire –, et leur réclusion dans les mellahs, ils partageaient nombre de traits avec leurs compatriotes. La même théâtralité se rencontrait chez les uns et les autres, la même expressivité amicale ou vindicative. On rivalise volontiers de témoignages de solidarité ou de joutes d'invectives où l'on surenchérit de virulence comme il sied à des tribus guerrières. On pratique toutes sortes de rituels – le sabreur aux circoncisions, les cohortes de pleureuses, les rites mortuaires – dont l'allure solennelle ou échevelée remonte à la période pré-musulmane. De même, les mœurs culinaires sont marocaines avant d'être juives. Les goûts, les arômes, les senteurs. On ne boit le thé qu'à la menthe ou à l'absinthe ; on ne consomme que des plats épicés. Baudelaire trouvait à la cuisine une certaine poétique, on n'a pas fini de dégager celle de la cuisine marocaine.

3. La langue intime. Malgré la pénétration du français, le judéo-marocain, variante de l'arabe dialectal, est resté la langue intime de la grande masse de la génération de transition. C'est dans la langue intime que s'expriment nos hantises et nos souhaits, nos incantations et nos imprécations. Une langue derrière et sous l'anglais, l’espagnol, l'hébreu ou/et le français. On n'oublie pas sa langue intime, on la remise pour sa retraite. Elle reparaît du reste d'elle-même. Elle véhicule des formes de vie intimement enracinées dans notre être, imprime sa syntaxe à nos sentiments et à nos passions, plus impérieusement que les syntaxes acquises, nous laisse un réservoir de mots et d'expressions pour lesquels, comme pour toute langue intime, on ne trouve pas d'équivalents dans les autres langues. La recherche linguistique, accaparée par les mécanismes d'acquisition de la langue et les modes de désignation du langage, n'a pas consacré assez d'attention au modelage de notre univers par ce que je nomme langue intime et que je distingue de la langue publique, volontiers parlée, et de la langue de création ou de recherche. C'est la langue intime qui détermine les linéaments de l'être intime ; c'est la langue publique qui exhibe, tronquée, remaniée, recherchée ou caricaturée, l'être public. Dans le cas des Juifs marocains de la génération de transition, le clivage entre langue intime et langue publique, que ce soit l'hébreu ou le français, est parfois si dissonant qu'il donne des traits caricaturaux à ceux qui sont partagés entre deux univers entre lesquels n'ont pas été établies de solides passerelles de traduction. La modicité de la création poétique, littéraire et artistique de cette génération n'est pas peu redevable de cette dissonance entre la source poétique, irrémédiablement intime et judéo-maghrébine, et son expression publique, française ou hébraïque. A la longue, quand elle n'a pas été décriée comme en Israël, la langue intime est devenue une langue secrète – comme on dit jardin secret – qui n'était pas sans railler les contraintes et les entraves de la langue publique, les formes de vie qu'elle requiert et les accommodements qu'elle réclame de toute personne passant d'une culture à l'autre. La langue intime ne pointe que par moments, en certaines situations où le personnage public soumet le personnage intime à des contraintes ou à des pressions insoutenables. Une plaisanterie, un proverbe, un… mot.

Toute langue recèle des expressions et des élocutions qui lui sont propres, présentent le mieux la forme de vie qui est coulée en elle et qui souvent ne sont pas transposables dans une autre langue – du moins sans perdre des connotations sémantiques, de même qu'une partie de leur portée socioculturelle, de leur pertinence et de leur saveur. Ce n'est pas que les mots – certains d'entre eux, les plus éloquents – n'aient pas d’équivalents dans d'autres langues ; c'est qu'ils pointent des traits, des phénomènes, des sensations intraduisibles. Ils sont porteurs d'une sonorité et d'un arome qui, eux, ne passent pas dans une autre langue. Ils leur viennent en particulier de nos liens avec eux. Il en est ainsi des termes et des expressions suivantes :

Souab : courtoisie, correction, politesse, gentillesse…

Jiba : présence, charisme…

Ser : charme, gentillesse, politesse…

Weld el-Nass : à la lettre, descendant de gens, d'extraction noble, d'origine honorable, de bonnes mœurs…

Tan-adew : on survit comme on peut, on trime pour survivre, on endure stoïquement la vie…

Douwarni : indemnise-moi, contourne-moi...

Ishni : rachète-moi, permets-moi de me refaire, donne-moi une chance…

Bza't : une manière de dire m… Visible de Za't qui restituerait le crissement d'une chaussure.

Mdimel alek ou M-dimen : tu te fais attendre, il était temps, te voilà enfin…

Abiad : littéralement : comme tu es blanc ! Heureux (se) homme (femme) ! Quelle chance !

Biad se'd : littéralement : blancheur de sort…

Ma-it-adash : de adou : ennemi. Préservé de l'ennemi. Sans hostilité.

Bla-bess : sans mal (se dit généralement d'une personne absente dont on ne mentionne pas le nom sans conjurer tout mal)[1]

4. Une sagesse proverbiale. Les proverbes marocains sont… proverbiaux. Il n'est pas une situation qui n'en inspire ; un personnage qui ne s'en attire. Une sagesse pratique y est enfouie. Une philosophie. Une morale. Une politique. J'ai longuement enseigné la philosophie politique, de Platon et Aristote à Leo Strauss et Hannah Arendt en passant par Hobbes et Machiavel et rien ne m'a autant servi dans ma propre vie qu'une petite poignée de proverbes marocains comme :  

Tbe' el-kdeb hta bab dar – Suis le menteur jusqu'au pas de sa porte.

As khsaq al aryen, el khatem a moulay – Que te manque [pauvre] dénudé, une bague Monsieur.

Thbel, terbeh – Fais le fou, tu gagneras.

Di sab el-raha fel-hbel as ya'mel bel-akel – Qui trouve son compte à la folie que ferait-il de la raison ?

El-mdbeh tait-fela ala el-mzreh – L'égorgé se moque de l'égratigné.

Comme on peut le constater, c'est tout mon caractère politico-domestique que je restitue dans ces proverbes et adages. En général, les proverbes pointent une dissonance, soit pour souligner l'absurdité d'un comportement, soit pour la railler. Ils dénoncent l'ostentation indue, fustigent les excès du parvenu. Ils donnent des clichés magistraux sur la nature humaine. Narquois ou navrés :

Lou-kane el-khtat yir'af yikhtat, yikhtat ek-rasso – Si le devin devinait l'avenir, il commencerait par deviner le sien.

Les proverbes sont de petites caricatures psychologiques et de minuscules satires sociales. Les personnages sont poussés dans leurs retranchements, les situations aussi. Un zeste d'ironie, un zeste de satire, un zeste d'humour. C'est percutant, pertinent, lapidaire, pragmatique. Quand ils sont bien placés, au moment opportun, dans la situation la mieux adaptée, on ne trouve rien à redire. Ca coupe l'herbe sous les pieds de l'interlocuteur ; ça brouille la conversation ou la conclut par une diversion ou un désenchantement. On ne trouve rien à rétorquer ; on se dérobe. On ne résiste pas à un bon proverbe ; on ne discute plus ; on s'incline. Les proverbes judéo-marocains sont doublement – judaïquement et berbériquement – dessillés sur la nature humaine. On n'en attend pas grand-chose ; on n'est pas étonné ; on aurait dû s'y attendre. On émaille volontiers nos conversations de proverbes ; nos disputes aussi. De même que de versets. Ce recours au proverbe et au verset caractérise peut-être une culture orale. Ce n'est pas par hasard que l'homélie judéo-maghrébine – le drosh – invoque les versets sur un mode proverbial.

5. Une patrie scolaire. Les membres de la génération de transition ont été socialisés par l'Alliance – d'aucuns diront colonisés – davantage que par la France. La vocation de l'Alliance ne nous intéressait pas autant que le dévouement, l'acharnement et, quelquefois, le débridement de ses maîtres et de ses directeurs. Ce n'étaient pas des Marocains du commun mais des personnes que l'Alliance intronisait. Dans nos classes, nos cours de récréation, nos rues également. Les missionnaires de l’Alliance n'étaient pas de la mêlée, ils étaient au-dessus d'elle. Ils se permettaient ce qui n'était pas accessible ou permis aux autres : jouer aux boules, porter cravate… fumer le shabbat ! Surtout à l'époque où l'Alliance était représentée par ses grands, minutieux et majestueux directeurs turcs. On était et on est resté, pour la plupart, des élèves de l'Alliance. Ce n'était pas un réseau d'écoles, c'était « une patrie scolaire ». On recevait d'elle nos dictées, déclamait ses récitations, chantait son hymne, braillait ses chants. Voire on recevait d'elle notre nourriture et, un certain moment, nos vêtements. Nous portions ses tabliers qui étaient pour nous autant d'uniformes. Pendant un siècle environ, de 1860 à 1960, l'Alliance était derrière l'une des odyssées pédagogiques les plus impressionnantes dans l'histoire de l'éducation juive. Au Maroc, elle ne nous colonisait pas sans nous déniaiser. Dans une mesure ou une autre. On n'achetait pas pour autant toutes ses vessies, on restait sur sa réserve. On parodiait volontiers la culture française – que ce soit La chèvre de Monsieur Seguin ou Paulette aux pots au lait – et cette parodie prenait volontiers des accents nationaux-arabes plutôt que judaïques. C'était une parodie du colonialisme culturel bien que nous ne nous remarquions pas à l'époque par notre patriotisme marocain.

6. Le voisinage judéo-arabe. Le premier relais avec la société civile était la nourrice – devenue plus tard « la bonne » – arabe ou berbère. Il en est parmi nous qui ont été allaités par des nourrices arabes ou berbères, maternés par des mains arabes ou berbères, accompagnés à l'école par de grandes sœurs arabes ou berbères. Ce n'était pas toujours une domestique ; dans notre cas, elle ne l'était pas. C'était plutôt une tante, une grande sœur, voire une complice, et la séparation avec elle a été encore plus déchirante qu'avec les tombeaux de nos grands-parents. Sinon, nous entretenions de bonnes relations avec les voisins arabes ou berbères auxquels nous dédions, me semble-t-il, la Mimouna. C'étaient eux qui recevaient nos plateaux de Pâque et eux qui nous les retournaient chargés de pâtisseries, de lait, de beurre… d'épis de blé. Son nom vient plus sûrement de Mimouna, la patronne des Gnawas, que d'une quelconque contraction de émouna (foi en hébreu). Partout au Maroc, des grottes, des pierres, des arbres lui sont dédiés. Son culte déborde les limites des Gnawas, s’étend aux autres confréries. Elle personnifie le pauvre nègre qui ne connaît pas tant les prières que leurs mélodies et dont le mérite est plus grand que celui des lettrés qui tentent de lui inculquer les versets du Coran : « Continue comme auparavant, reconnaissent-ils, tu es plus près de Dieu que nous tous. » Une maxime passée dans le langage populaire déclare : « Mimouna connaît Dieu et Dieu connaît Mimouna [2]. » On doit savoir que les pires des démons sont noirs ou juifs et que pour se les concilier les Gnawas invoquent Lala Mimouna. Mais le lien le plus invisible et le plus solide avec la société civile restait liturgique. C'était la veine arabo-andalouse qui engageait – et continue d'engager – notre sonorité de Dieu et celle-ci – ceux qui en sont dénués ne sauraient comprendre – est plus déterminante que la question de l'existence ou de la non-existence de Dieu. On continue de répondre, de chanter et de prier même si l'on n'est plus autant sûr que l'essence de Dieu recouvre son existence.

7. La compagnie de démons. Les démons étaient dans l'air, ils guettaient, ils s'emparaient de nous, ils nous possédaient. On n'avait d'autre choix que de croire en eux, on n'avait pas d'autre nosologie et quand on découvrira celle que proposent la psychiatrie et la psychanalyse, on ne se dépêchera pas de les abandonner encore moins de renoncer aux stratagèmes mis au point pendant des siècles pour nous en protéger ou nous en exorciser. Les hommes continuaient de redouter les terribles charmes de Aïcha Kandisha el-Ghola. Pour les Hmadchas, Aïcha Kandisha est la plus importante et terrible des jnun (djin ou djiniyya) à porter un nom. On ne sait s’ils la redoutent ou l’adorent. Ils la nomment volontiers Aïcha Sudanniyya – Aïcha la Soudanaise – ou Aïcha Hasnawiyya (le goudron) ou Aïcha Dghugha ou Dghugiyya (réclame le benjoin rouge) ou Aïcha Gnawiyya – Aïcha des Gnawas. Ils la désignent également comme la grande Muqadama – la Grande Maîtresse – ou l'Afrita – la monstre. On la nomme parfois « notre mère ». Certains chercheurs décèlent derrière elle Astarté, la déesse de l’amour de l’ancienne Méditerranée orientale ; ou encore Quedecha, l’ancienne prostituée dans les « cultes cananéens ». Peut-être une sirène ; peut-être une mère chthonienne de la boue, de la terre et de l’eau des rivières. Elle est lascive et colérique. Elle ne rit pas ; elle ne plaisante pas. Elle se déchaîne contre quiconque ne lui obéit pas. Comme Kali-Parvarti, elle peut apparaître en belle femme ou en vieille sorcière à la poitrine pendante. Dans tous les cas, elle a des pieds de chameau, de mule ou d’âne. Elle aurait une prédilection pour la musique des Hmadchas et exige souvent de ses possédés de célébrer une hadra. Aïcha Qandisha serait l'archétype de « la mère castratrice », « l'anti-femme par excellence, tentatrice d'un côté, oppressante et dévorante de l'autre ». Vêtue de noir, l'œil relevé de khôl, solitaire et mélancolique, elle ne rit jamais. Elle ne séduit que pour s'attacher ses victimes et les engloutir : « Elle cristallise pleinement cette peur diffuse de la femme que la psychanalyse connaît sous le terme de l'"horror feminae".[3] »  Les troubles psychosomatiques étaient alors imputés aux démons et les séances cathartiques recouvraient des exorcismes. Je ne sais pas si ça marchait mieux que les traitements psychotropes ou analytiques, je veux le croire. La névrose était alors inconnue, peut-être parce que nous étions tous névrosés et que – avec la très thérapeutique aide de Dieu – nous nous accommodions de notre mal.

8. Le maraboutisme judéo-maghrébin. De nombreuses recherches ont étudié le maraboutisme judéo-maghrébin et établi des parallèles avec le maraboutisme islamo-maghrébin. Ce serait une des rares contrées où les mêmes saints étaient vénérés par les fidèles des deux religions. On a voulu voir dans le maraboutisme judéo-maghrébin une version maghrébine du hassidisme ou l'annonçant. C'est plus intéressant que convaincant. Le maraboutisme participe davantage du soufisme maghrébin que de la kabbale ; il privilégie l'intercession des saints morts davantage que des maîtres ou des saints vivants. Leur culte et les rites qui l’entourent, de la consommation de l’eau sacrée à l’allumage des bougies, de même que les libations, participent davantage du moussem des Aissaouas que du pèlerinage sur le tombeau d'un Rebbé hassidique.

9. Des décors natals. Le Maroc nous a entourés de décors grandioses qu'on a découverts au gré des camps volants de nos colonies de vacances ou au gré de voyages de famille. Des grottes d'Hercule à Tanger à la place Jama el-Fna à Marrakech en passant par les vestiges archéologiques de Volubilis. On a descendu la vallée du Drââ de Ouarzazate à Zagora, on a marché sur les traces du Petit Prince dans le Sahara. Les noms des sites nous ont enchantés et continue de nous enchanter. Ce n'était pas « notre » pays ; ce n'était pas non plus un pays étranger. On était curieux de ses décors, de leurs histoires et de leurs légendes ; on continue de l'être. On ne cesse de célébrer notre lieu natal, voire d'accentuer l'étrange et amusant patriotisme local – on n'est pas du Maroc, on est de Fès ou de Meknès. Les rivalités entre communautés participaient assurément des antagonismes entre tribus berbères.

10. Des traits de caractère. Nous avons hérité de traits de caractère dominants. Du sens de l'hospitalité au sens de la serviabilité. Une passion marocaine surtout. Elle est d'impatience et de scepticisme. Elle est de ponctualité et de minutie pour certains – confinant volontiers à la névrose ; d'indolence et de négligence pour d'autres – nourrissant les pires clichés. Une terrible sensibilité qui laisse pantois nos interlocuteurs. Les sens aiguisés, voire exacerbés. On sent l'amitié ou l'hostilité dans l'intonation des voix, qu'on s'adresse à nous en français, en anglais ou en hébreu.

On parlait volontiers de Juifs roumains, russes, polonais, voire allemands. Ils bénéficiaient de la citoyenneté de leurs pays respectifs. Sans qu'on ne leur ait totalement concédé la nationalité roumaine, polonaise, russe, voire française puisque l'antisémitisme ne cessait de les sommer de se convertir ou de s'assimiler et de leur contester leur intégration dans la société civile. En revanche, au Maroc, nous n'étions pas moins de nationalité marocaine que les Arabes ou les Berbères. On ne connaissait pas la notion de citoyenneté, on ne connaissait que celle de nationalité. Le Roi. La Nation. Le Maroc. On ne pouvait que nous attribuer la nationalité marocaine – même si ce n'était qu'à titre de « protégés ». J'ai comme l'impression que nous étions des Marocains juifs et non des Juifs marocains. Ce qui n'était le cas ni en Algérie ni, me semble-t-il, en Tunisie. Ce n'est pas par hasard qu'on ne peut être déchu de la nationalité marocaine. Les conversions à l'islam n'en étaient que plus nombreuses. On ne changeait pas de nationalité, on changeait de religion. Nul besoin de changer de nom. Fès a été le creuset de la nation marocaine, pratiquant pendant des siècles le métissage religieux et culturel – tous les convertis de Fès ne se sont pas convertis sous la contrainte.

Je ne veux pas idéaliser une condition qui n'a pas peu connu de déboires. Les brimades n'ont pas manqué et souvent elles étaient humiliantes et gratuites. Le régime de la dhimma n'a pas toujours été protecteur. Souvent, enfants, nous étions acculés à prononcer la chahada pour échapper à un guet-apens tendu par des enfants musulmans et à nous rétracter aussitôt. Nous avons aussi nos souvenirs de meurtres et de pogromes. Les nisrafim d'Oufrane, les victimes du tritl de Fès. Pourtant ces poursuites et pogromes n'ont jamais atteint les proportions monstrueuses des massacres en Pologne, en Russie et en Roumanie. Sans parler de la Shoah. Nous ne nous sommes pas brouillés avec le Maroc ; nous n'avions pas de raisons. En revanche, nous avions des espoirs – messianiques, des fantasmes – coloniaux, des craintes – politiques. Nous nous savions en exil et vivions le Maroc comme une terre d'exil davantage qu'une terre natale. C'était écrit dans nos textes, imprimé dans nos esprits, mis en musique dans notre liturgie, gravé sur nos cœurs, coulé dans nos calendriers… Nos âmes étaient nouées autour d'un Dieu qui nous avait exilés à cause de nos péchés et qui était censé nous rédimer grâce à nos mérites. Nous étions en instance de départ depuis deux mille ans et quand l'occasion s'est présentée, nous avons abandonné jusqu'aux tombeaux de nos ancêtres et nous sommes partis. Sans plus. Ce n'est qu'alors que nous avons découvert que le Maroc était notre pays natal. Une aire géoculturelle particulière, une monarchie religieuse en guise de théocratie parlementaire. La génération de transition n'habite plus le Maroc, le Maroc l'habite. Elle vieillirait et l'on vieillit irrémédiablement dans sa langue natale…

 

[1] Je dois certains éclaircissements à Joseph Chetrit qui m'a aidé à établir ce court échantillon.

[2] Voir Bertrand Hell, Possession et Chamanisme, Flammarion, 1999, p.353.

[3]  B. Hell, Possession et Chamanisme, Flammarion, 1999, p.340.