BILET D’AILLEURS : UN PASSIONNANT TRUBLION

19 Sep 2021 BILET D’AILLEURS : UN PASSIONNANT TRUBLION
Posted by Author Ami Bouganim

Pourquoi se passionne-t-on autant pour Zemmour ? Parce qu’il titre une aventure théologico-politique dont l’échec est programmé d’avance. Parce qu’il est porté par un emballement médiatique que nul ne contrôle plus et qu’il est passé maître dans l’art de le cultiver. Parce qu’il est l’arriviste absolu pour qui il n’est d’autre intérêt que sa petite personne. Parce qu’il se réclame de livres que personne n’a lus, que ce soit « Les Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand ou « Choses vues » de Victor Hugo (que lui-même n’aurait pas lus sinon il ne célébrerait pas Napoléon tant honni par l’un et aurait montré ne serait-ce qu’une simili fibre sociale). Parce qu’il se charge de contradictions à mesure qu’il s’exprime et que plus il s’y enferre et plus il devient caricatural. Parce qu’il serait la représentation de la mauvaise foi si on lui soupçonnait un brin de foi. Parce qu’il est le plus cavalier et irresponsable des analystes de la scène politique française, agissant à la fois comme un attracteur et un révulseur, et que depuis que le manège politique participe de la TV politique on s’attache aux prestations d’un Trump aux Etats-Unis ou d’un Zelensky en Ukraine, davantage intrigué par leurs péripéties que par leur habileté politique. Parce que son succès ne réside pas tant dans son talent que dans sa roue et qu’on s’éprend volontiers de sots se posant en hommes brillants. Parce qu’on veut savoir comment cet homme dont la seule proposition concrète serait de rétablir une loi de 1803 pour réguler les prénoms va s’accommoder de son nom. Parce que, autant le reconnaître, c’est de nouveau un Juif dont on ne sait pas plus ce qu’il pense de Pétain que de quoi que ce soit d’autre, sinon à récuser toutes les idées reçues et à contester tous les acquis de la société, de l’abolition de la peine de mort à la gestation pour autrui. C’est pour toutes ces raisons contradictoires qu’on doit le soutenir même si l’on doit rire à pleurer de ses prochains déboires et déconvenues.   

Ce n’est pas Zemmour qui horripile, c’est la France qui déçoit. Avec ses prestigieuses écoles conçues pour se donner des élites professionnelles dans tous les domaines, de l’Ecole polytechnique à l’ENA en passant par les Ecoles normales, on se serait attendu d’elle d’aligner une galerie de politiciens plus roués aux affaires. De deux choses l’une : soit elle est en perte de vitesse, soit elle s’est laissé contaminer, elle aussi, par la plaie populiste-médiatique qui menace, plus sûrement qu’une poignée d’islamistes, les rouages des démocraties débordées par la mondialisation et par ses métissages. L’éligibilité serait conditionnée par le capital de visibilité médiatique du candidat et celle-ci ne s’acquerrait pas sans laisser des séquelles indésirables. Dans le cas de Trump, cela s’est soldé par un grabuge à l’échelle internationale autant que nationale dont on ne mesure pas encore les retombées, dans le cas d’un Zemmour, cela se soldera par une ridiculisation de la France qui achèvera de la désespérer. Cette dernière se berce, autant le reconnaître pour lui éviter des gestes et des accents qui la caricaturent, de l’illusion d’être une grande puissance alors qu’elle n’en est qu’un souvenir depuis la débâcle de 40 et la haute voltige gaullienne de la sauver de la déchéance. Dès le début du XIXe siècle, elle ne serait illustrée comme grande puissance que par sa politique coloniale qui, malgré Ðiện Biên Phủ et les massacres du Souss, se perpétue sous le chapiteau de la francophonie. Sinon la France métropolitaine est, avec l’Autriche, l’Italie et l’Espagne, de ces pittoresques terroirs qui ont pris leur retraite dans le tourisme et ses sacro-saintes vacances. Ses sciences, tributaires de collaborations internationales, ses arts, pâlissant comme partout ailleurs avec le dérèglement des ressorts de la création, ses lettres, sévèrement concurrencées par des inspirations moins fadasses et recherchées, ne sont ni meilleures ni pires qu’ailleurs. Ce n’est pas une puissance, ce ne l’est plus depuis 1870 au moins, selon tous les paramètres, si ce n’est que Paris abrite le siège de l’UNESCO. Elle n’en conserve pas moins jalousement la dégaine, que ce soit au Sahel, au Liban, en Australie ( ?!) ou sur les Champs-Elysées. Cela dit, la France sans Raoult, Zemmour et Bolloré serait tellement terne avec tous ces titres à ne pas manquer pour la rentrée littéraire, ces prix qui prolifèrent à mesure que les éditeurs se multiplient et que les veines littéraires tarissent, ces universités d’été où l’on peine à s’entendre sur des candidats d’envergure pouvant convertir la France en laboratoire migratoire original, à l’instar des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, puisque c’est des migrants que viendra le renouveau dans les sciences, les arts et les lettres, là comme partout ailleurs, de nos jours comme dans le passé et dans l’avenir.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le phénomène Zemmour. Somme toute dérisoire, somme toute tragi-comique (c’est un personnage tragique dans une situation géopolitique où la France, ne voulant pas voir la réalité en face, est prise régulièrement de convulsions qui de loin, d’ailleurs, prennent des tournures comiques). Zemmour n’est de tous les avis qu’un pantin savamment manipulé par les marionnettistes de la haute finance. Sans cela il ne serait pas resté au Figaro – il n’en a ni l’envergure intellectuelle ni l’allure de souche ; il n’aurait pas été propulsé coq dans la basse-cour de CNews ; il ne paraderait pas dans toutes sortes de médias contrôlés par elle. Bien sûr il est brillant – des dizaines de milliers d’intellectuels ou de para-intellectuels ne le sont pas moins. Bien sûr, il maîtrise le douteux art du débat télévisé – il n’arriverait à la cheville ni d’un Gorgias ni d’un Protagoras quoique son scoutisme lui donne une touche de puérilisme. Je vous rassure tout de suite, il n’a lu ni Maurras ni Barrès, et personne n’a lu Bainville dont il se réclame (et demain il exhumera un autre nom qu’il n’aura pas davantage lu, surtout maintenant qu’il ne doit plus fournir de papier au Figaro). Menacez-le de le soumettre à des examens et il disparaîtra pour des mois en vue de s’y préparer, et le malheureux sortira de ses lectures (tout Drieu de la Rochelle ! tout Bernanos ! tout Céline, y compris les inédits !) si martyrisé qu’il en perdra la parole. Sitôt élu (imaginez la régénération satirique que connaîtra la France avec ce personnage à l’Elysée), il ne pourra pas prendre les décisions que ses patrons ou ses électeurs attendent de lui. Ni en matière de migration (on n’attend rien moins de lui que de débarrasser la France de millions de migrants) ni en matière sociale (on n’attend rien moins de lui que le rétablissement de l’impôt sur la fortune, la neutralisation des GAPA, la gratuité de l’essence…) Pour être plus sérieux, on doit le porter au pouvoir pour permettre à la France d’accomplir un nouveau pas dans la « grande mutation » qui attend l’Europe et entamer avec le moins de grabuge civil possible la civilisation christiano-musulmane qui sera assurément moins carnassière que la prétendue civilisation judéo-chrétienne (ça, c’est du Onfray) dont elle nourrit la nostalgie depuis qu’elle a massacré ses Juifs.

La question la plus troublante – que rares se risquent à formuler – reste encore de savoir : « Pourquoi le choix de la France de souche se porte sur un Juif ? » La réponse est claire : pour se couvrir ! Avec un candidat comme Zemmour, pour faire le ménage « identitaire » en France, elle ne serait pas plus xénophobe que raciste, anti-maghrébine qu’anti-arabo-berbère puisqu’elle investit un judéo-arabo-berbère d’une mission à la Jeanne d’Arc. Je ne peux m’empêcher de déceler une douteuse instrumentalisation de cette pauvre girouette des médias, se prenant pour un coq, en permanence dans l’à-peu-près, l’amalgame, la généralisation indue, la statistique sélective. C’est normal, il n’a jamais travaillé de sa vie, ni dans un laboratoire ni sur les marchés, ni comme élu local ni comme militant dans un parti. Il n’a pas arrêté d’égrener des clichés, de dîner au restaurant et de plastronner, l’œil strident ne distinguant qu’entre le blanc et le noir. Il incarne la réaction qui chaperonne les régressions obscurantistes dans les processus progressistes de la mondialisation. Zemmour campe un nouveau « Juif du Goy », ça en dit long sur le Juif et sur le Goy. Ce n’est pas nouveau, cela a toujours existé. On a eu de dignes ou de serviles conseillers, de nobles ou de viles ministres, de braves ou de vilains hommes de main. Zemmour reste, pour reprendre les catégories de Arendt, une troublante synthèse du paria – il l’est en tout, n’est-ce pas ? – et du parvenu – qui se propose en l’on ne sait quel Messie d’une France visiblement débordée par l’immigration et excédée par les bouleversements que le métissage à venir introduit dans sa géographie humaine et dans ses mœurs. Ce que je ne comprends pas c’est le rôle incongru que tiennent certains Juifs, par ailleurs immigrés ou descendants d’immigrés, dans cette levée des boucliers contre des mutations qui, avec ou sans Zemmour, avant ou après lui, guettent les temps qui viennent. Plutôt que de les aiguiller vers le meilleur, ils donnent à la prophétie la tournure du cabotinage médiatique pour l’acheminer vers le pire. Ils ne seraient pas nombreux, ils se garderaient seulement de donner une coloration juive à leur voix. Zemmour n’en remue pas moins la sienne dans la nouvelle plaie théologico-politique qui purule dans les sociétés se sclérosant derrière des laïcités de façade.

D’ailleurs, de loin, j’en ai marre du personnage. Il y a deux ans, quand j’ai commencé à dénoncer sur ces colonnes son cirque, j’ai été rossé. Je ne comprends rien à la mondialisation, à la France, à la communauté juive, à l’antisémitisme… Je le concède, j’arrête, je vous laisse avec Raoult et Zemmour. Je vais m’intéresser de plus près au métissage universel, aux Etats-Unis, au Brésil, en Grande-Bretagne, dans les royaumes nordiques. La France a échappé de justesse à Strauss-Kahn, elle saura peut-être se préserver d’un petit trublion…