BILLET D’AILLEURS : BERNIE SANDERS

3 Mar 2020 BILLET D’AILLEURS : BERNIE SANDERS
Posted by Author Ami Bouganim
Un hâbleur, ce vieillard, qui se prend tant au sérieux qu’on a envie de le museler et de le raccompagner à sa maison de retraite. Il ne veut rien moins que ressusciter le socialisme dans le paradis du libéralisme sauvage, réduire les inégalités sociales, instaurer un régime universel de sécurité médicale, assurer la gratuité des études dans les collèges publics, abolir la peine de mort, légaliser certaines drogues, limiter les armes de masse… allouer des congés parentaux, des vacances payées, des congés de maladie. Il veut tout ce qu’ailleurs on a de meilleur en matière de couverture sociale pour les classes moyennes et laborieuses. Ca existe en Scandinavie, ne cesse-t-il de répéter, il n’est aucune raison pour que ça n’existe pas dans mon rêve américain. En 2015, dans l’annonce de sa candidature aux primaires démocrates, il déclarait : « Je ne crois pas que les femmes et les hommes qui défendent la démocratie américaine luttent pour créer une situation où les milliardaires ont la main mise sur le processus politique. » Scandalisé par les écarts de salaires, s’insurgeant contre la monopolisation des richesses par une poignée de magnats, il s’écriait : "Enough is enough!... How many homes can you own?" C’est vrai, quelle misérable vie l’on doit mener dans des propriétés de cent chambres et quels dilemmes ne doit-on pas endurer quand l’on doit choisir entre dix résidences secondaires ?!
 
Mais personne n’arrêtera ce vieillard. En 2010, il tenait le perchoir pendant huit heures pour bloquer les débats à la chambre des représentants. En novembre 2016, son livre, “Our Revolution: A Future to Believe In”, est un Best-Seller. En 2018, il lance l’Internationale progressiste qui réunit les activistes et associations progressistes souhaitant « mobiliser les gens partout dans le monde pour transformer l’ordre global et les institutions qui le forment et le déterminent ». Sanders exerce l’ascendant d’un vieux révolutionnaire qui souhaite bousculer les mœurs politiques avec un enthousiasme quasi juvénile pour… changer le monde ou, plus prosaïquement, pour composer avec lui. Il incarne la réaction contre Trump, sa légèreté et sa… sidérante vanité, blanchi par les Evangélistes et soutenu par les lobbies les plus puissants. On ne voterait pour Sanders que pour se régaler du coup de balai qu’il donnerait à son administration.
 
Ses racines, sa veine politique aussi, Sanders les tire de la Pologne de ses parents. Dans les années 50, ces derniers n’avaient plus personne là-bas, ils avaient perdu leurs proches dans la Shoah et avec eux leurs souvenirs polonais. Parallèlement à l’école publique, Bernie se rend à l’école juive du dimanche où il acquiert des rudiments d’hébreu et prépare sa  Mitsva qui l’aurait lié à vie. Il poursuit des études au collège de Brooklyn et est admis à la prestigieuse Université de Chicago, une des meilleures et des plus primées au monde, avec un parc universitaire qui s’étend sur le quartier de Hyde Park bordant le lac de Michigan, et des succursales ou dépendances à Londres, Paris, Pékin, Hong-Kong, Delhi. Ses vieux bâtiments, surmontés de tours et de clochers, se sont donné l’allure gothique d’Oxford, les nouveaux sont à la pointe de l’architecture. Un de ses premiers présidents, membre du clergé baptiste, était convaincu qu’une grande université ne saurait se passer d’études théologiques, réunies dès 1891 dans une Divinity School. En 1929, Robert Maynard Hutchins, entiché des études classiques, entame une longue présidence de vingt-quatre ans. Invoquant la devise de l’université : « Crescat scientia ; vita excolatur » ou « Accroissons la science ; la vie en sera enrichie », il réforme les études du premier cycle en introduisant un curriculum de Liberal Arts et réduit les activités sportives en « an attempt to emphasize academics over athletics ». Hutchins pousse l’esprit classique jusqu’à mener, dans la foulée de Harvard et de Columbia, une consultation pour établir la liste des 100 Great Books de l’humanité, les rééditer et rédiger une introduction sous le titre : « The Great Conversation ». Les étudiants étaient tenus de les lire s’ils souhaitaient poursuivre la conversation avec leurs auteurs et se faire recenser parmi les hommes cultivés de la planète.
 
Dans les années 60, l’Université de Chicago compte parmi ses enseignants John Dewey dont la philosophie de l’éducation domine la recherche et la pratique pédagogiques à ce jour, George H. Mead considéré comme le fondateur de la psychologie sociale… et Bertrand Russell dont on ne saurait surestimer l’importance du rôle moral et politique sur le monde anglo-saxon. Chicago s’est assuré sa part dans le butin de matière grise que représentaient les chercheurs judéo-allemands, que ce soit dans les sciences humaines et sociales que dans les sciences naturelles. Elle s’est attaché des personnalités intellectuelles comme le philosophe politique Leo Strauss, l’un des chercheurs sur le judaïsme les plus pertinents et passionnés du XXe siècle aussi, ou Hannah Arendt, pionnière dans la recherche sur le totalitarisme politique. On reprochera aux instances universitaires de ne pas s’être montrées vigilantes sur les douteuses pratiques thérapeutiques de Bruno Bettelheim comme directeur, entre 1944 et 1973, de l’Orthogenic School for Disturbed Children. De certains de ces chercheurs, on n’avait pas voulu à Jérusalem, ils lui en auraient tenu rigueur. Jérusalem n’a jamais su être attentive à ce qui se passait ailleurs, elle se situerait au nombril du monde.
 
Les universités traversaient alors un période de turbulences estudiantines. Sanders ne manque pas une occasion de se faire remarquer par son activisme politique. Il est parmi les organisateurs de nombre de manifestations contre la ségrégation raciale et pour l’égalité des droits civiques. Il milite dans la jeune garde du parti socialiste américain et en 1963, il participe à la marche pour la liberté de l’emploi où Martin Luther King, Jr. prononce son célèbre "I Have a Dream". Il milite également pour la paix et se porte objecteur de conscience. En 1963, il accomplit avec sa compagne un stage de plusieurs mois dans un kibboutz israélien de la mouvance socialo-communiste, c’était du temps où le kibboutz, pour reprendre Martin Buber, n’était pas encore un échec et était un passage obligé pour tout révolutionnaire souhaitant s’immerger dans un phalanstère. Il sera suivi par une lune de miel à Moscou. Sanders ne pouvait pas ne pas lire Herbert Marcuse, à la croisée de Freud et de Marx, qui représentait le meilleur de l’intelligentsia judéo-allemande et dont les livres nourrirent les soulèvements estudiantins dans le monde.
 
Sanders entame sa carrière politique comme maire de Burlington dans le Vermont. En 1987, U.S. News & World Report le classe parmi les meilleurs maires des Etats-Unis et en 2013 Burlington est considérée comme l’une des villes les plus agréables à vivre. Après de longues décennies où l’on n’avait vu au Congrès que des « ânes » et des « éléphants », il est à partir de 1991 le premier socialiste indépendant à être élu. Partout où il passe, il laisse sa marque. Il ne se contente pas de parler, il crée des alliances pour faire voter des lois, que ce soit des mesures médicales ou des amendements en faveur des personnes âgées. On aime bien ce brave socialiste, on sait qu’il a raison, et puis il ne demande pas grand-chose, quelques dizaines de millions par-ci, quelques centaines de millions par-là. Il n’est pas regardant sur les montants, il voit le nombre de personnes désavantagées qui vont en profiter.
 
Sanders met des couleurs au manège politique américain. Celles de son père qui sillonnait Brooklyn pour vendre ses pots de peinture, alternant le yiddish et l’anglais cahotant des Bundistes, plus culturalistes que souverainistes et socialistes que bourgeois. Celles des jeunes s’engouant pour ce socialiste qui ne connaît pas la langue de bois. Celles des Latinos qui sont en train de pousser les descendants des colons blancs dans leurs blêmes retranchements. Celles des noirs qui ne miseraient sur lui que pour mieux se remettre de leur déception d’Obama. Celle des rouges qui poursuivraient toujours leur résistance au douloureux creuset américain. Celles des jaunes qui investiraient les universités pour mieux réaliser leur rêve américain. Celles de l’humanité de plus en plus bariolée que la mondialisation et la migration sont en train de produire et pour laquelle les Etats-Unis se proposeraient, une fois qu’ils se seront débarrassés de Trump, en modèle de gouvernance politique multi-raciale, multi-religieuse, multi-culturelle, multi-gen(d)res, multi-générationnelle. L’Europe persistant à se caresser un nombril auquel elle ne veut pas renoncer malgré ses Première et Deuxième Guerres mondiales, les massacres de masse, concentrationnaires et totalitaires, en Allemagne et en Russie, les colonialismes, humiliants et pilleurs, ne se résolvant pas à reconnaître que ses nations sont en passe d’être irrémédiablement débordées par la mondialisation, le salut viendra des Etats-Unis et peut-être du Canada. Ils sont en train de devenir une promesse parce qu’ils présentent les paramètres – démographiques, économiques, culturels, religieux, politique – de la mondialisation. Le Green New Deal de Sanders, parce qu’il considère le changement climatique comme la principale menace sur la sécurité nationale et qu’il caresse une vocation économique, est plus convaincant que l’accord de Paris sur le climat.
 
Dans sa longue carrière, Sanders s’est prêté à nombre de prestations qui trahissent – peut-être – un pince-sans-rire. Alors qu’il était maire de Burlington, il a enregistré avec trente musiciens du Vermont le célèbre We Shall Overcome et pour atténuer voix de fausset, il a choisi de blueser. En 2016, il est l’invité de Larry David dans son émission Saturday Night Live, dans le rôle d’un immigrant polonais posté sur un bateau à vapeur qui sombre à la vue de la Statue de la Liberté. Le meilleur de ses rôles reste encore celui de rabbin qu’il remplit dans My X-Girlfriend's Wedding Reception où il se désole du déménagement des Brooklyn Dodgers' à Los Angeles. L’Amérique, pourrait-on croire, s’apprête à se donner Rabbi Bernie Sanders, plus athée que bondieusard, comme grand prêtre. Mais rien n’est moins sûr. Parce que tout le monde se liguera contre lui. La ploutocratie américaine. Les plus grands lobbys. Les Evangélistes. Les barons du parti démocrate. Les juifs eux-mêmes et en premier les partisans des colons de Cis-Jordanie, volontiers ségrégationnistes, qui l’abhorrent parce qu’il incarne un prophète et que ces gens-là n’écoutent d’autre voix que la leur qui transmue le meilleur du judaïsme en le pire de l’apartheid. Pourtant, Sanders fut le premier maire d’une ville américaine à autoriser la pose d’une ménorah – candélabre – dans le hall de sa mairie, encourageant la mouvance intégriste Loubavitch à étendre cette pratique à l’ensemble des communautés à travers le monde. Les partisans de Netanyahou auront beau s’acharner contre lui, sur les réseaux sociaux autant qu’à grand renfort d’articles, l’accusant en l’occurrence de haine de soi (rien de plus gratuit, n’est-ce pas ?), ils ne pourront rien contre lui. Il a tout du Jid bundiste, de la tête aux pieds, intraitable et intransigeant, dans ses relations avec Dieu, quand il lui arrive de l’invoquer, autant qu’avec ses proches. Ils peuvent récuser ses déclarations, dénoncer ses positions, ils ne peuvent rivaliser avec… le manège de ses mains. Parce qu’ils sont tous devenus ultra-libéraux et qu’ils n’ont plus les mains aussi ardentes, à la fois impatientes et généreuses. Malheureusement les plus avenants des juifs aussi se récuseront, parce qu’ils savent à quel point leur visibilité politique, incarnée par ce vieux révolutionnaire, attiserait l’antisémitisme et desservirait leur dessein d’assimilation harmonieuse. Ce n’en est pas moins une belle aventure judéo-américaine, un rêve d’accomplissement… qui n’aboutira pas.
 
Vu d’ailleurs, de loin, je l’avoue, j’aime ce vieillard qui me réconcilie avec ma vieillesse…