BILLET D’AILLEURS : BHL DE PARIS MATCH

18 Jun 2020 BILLET D’AILLEURS : BHL DE PARIS MATCH
Posted by Author Ami Bouganim

Albert Cohen, né à Corfou, scolarisé à Marseille, a hanté le monde en diplomate méditerranéen au service des grandiloquents et alambiqués organismes internationaux, de la Société des Nations à l’Organisation des Nations unies, où il disposait de tout son temps – pour notre plaisir – de raconter les exploits céphaloniens de ses « Valeureux », dont le très prestigieux et très fantasque « Mangeclous », et les conquêtes féminines de son très beau et très séduisant Solal. En 1954, il immortalisait sa mère dans un petite livre indépassable à ce jour, « Le Livre de ma mère », et en 1968, il publiait « Belle du Seigneur », vaste roman comme on n’en voit pas plus d’un par décennie, couronné par le Grand prix de l’Académie française. On raconte qu’il était si fasciné par Bernard-Henri Lévy qu’il le considérait comme le meilleur candidat au rôle de Solal dans l’adaptation cinématographique de son grand-œuvre. Dans les années 70 et 80, on ne pouvait éviter de tomber sous le charme du nouveau-philosophe. Il était beau, intelligent, élégant, fringant, brillant. Il avait de l’érudition, il ne manquait pas de sagacité, il caressait de grandes ambitions. Il montrait une maîtrise solalienne du regard, plus inquisiteur peut-être que méditerranéen, perçant les brouillards de la pensée occidentale pour en dénoncer les pièges totalitaires, saisissant de biais, de haut et de travers les spadassins qu’étaient ses interlocuteurs et ses protagonistes. Il promettait de devenir l’intellectuel du monde, il le serait devenu, n’en déplaise à ses nombreux, trop nombreux, détracteurs. Son « Barbarie à visage humain » levait le masque humaniste sur le hideux visage du totalitarisme. Son « Testament de Dieu » plaidait la cause d’un ciel structuré par la Loi contre une terre encombrée de babillards et de policiers. Ses « Derniers Jours de Charles Baudelaire » trahissait un certain talent de biographe sinon de romancier. Le reste, chez lui comme chez les autres, renforce la thèse selon laquelle on ne devrait pas s’attarder auprès des auteurs sous peine de s’en lasser.

BHL ne s’est pas contenté du rôle que lui réservait Cohen dans un vulgaire film, il l’aura rempli dans la vie. Il avait tous les atouts pour parader en Solal dans le monde. Il descendait du grand rabbin de Tlemcen et avait cette tchatche – un alliage de détermination, de talent, de bagout et de sens de l’ostentation – qui caractérise les semi-indigènes des métropoles maghrébines – de Casablanca à Tunis en passant par Alger et Constantine. De l’entregent sinon de la superbe et, pour reprendre Pivot, « le goût des mots et la gourmandise des phrases ». Dans ses tentatives répétées de s’entourer de cours d’intellectuels, Mitterrand le repéra vite : « Il a déjà dans le regard, ce dandy, de la cendre. » Dans son jeune âge, il avait le secret de bottes intellectuelles imparables, s’armant de tant de citations qu’il désarmait ses contradicteurs avant même qu’ils ne se risquent à lui donner la réplique. Dans sa pétulance, il ne laissait aucune cause géopolitique qu’il ne chevauchât en « reporter errant ». Il était partout où les libertés étaient menacées ou près d’être instaurées. Devançant ou suivant les armées, en tambour intellectuel, d’un sinistre à l’autre, d’un champ de bataille à l’autre, d’un plateau à l’autre, mouche des coches militaires dont les cochers n’étaient pas insensibles à son boniment et à son clairon. Il se prenait tant au sérieux – et il doit l’être pour poser avec autant de munificence intellectuelle – qu’on le prenait au sérieux. Il cumulait les rôles d’écrivain, de pamphlétaire, de scénariste, de… producteur – on ne pouvait lui résister. On ne doit pas aller chercher loin son succès, ni dans le débat autour des « nouveau-philosophes » qui n’ont pas – encore ! – contribué grand-chose à la philosophie ou à la science ni dans ce qu’ont pu dire de lui Sollers, Barthes ou Onfray. BHL est un virtuose de la tchatche et un maître du regard. Un marionnettiste des médias qui, sans cesse en quête de bêtes de l’audience, ne peuvent bouder ses avances ; un beau paon philosophe dont les roulades rhétoriques laissent pantois ; un touche-à-tout qui dit de grandes choses pour toute la durée du temps qu’on l’écoute. Désormais, ce n’est plus un intellectuel, mais un visionnaire. Le légendaire col ouvert de ses chemises blanches, une barbe de plusieurs jours, le cheveu de plus en plus gris, le regard d’une grave intransigeance. Ses postures et ses interventions font de lui un personnage sorti de Paris-Match qui persisterait à nous servir ses légendes-photos sur papier glacé. Il a connu tant d’amours et de désamours qu’on l’aime ou ne l’aime pas, il a tant posé qu’il s’est imposé comme une icône de la mode intellectuelle, il a tant cité – de mémoire ! – qu’on le citera – de mémoire… Un jour, on lui consacrera une série télévisée sinon une grande production. J’espère que ce sera encore dans le rôle de Solal, ne serait-ce que parce qu’il a nommé son fils Anthonin-Balthazar-Solal, et non dans celui de Don Quichotte qui ne pouvait se réincarner de nos jours qu’en intellectuel débordé par les sciences, les livres et les phrases et luttant, sous les caméras, pour ou contre les moulins géopolitiques. Pour ne pas parler de sa Dulcinée qui ne lui cède en rien par ses nombreux talents.

Dans tous les cas, plutôt lui que Michel Onfray qui s’est permis – l’inconscient ! – de s’en prendre au commandeur du divan sans rien dévoiler de nouveau que l’inénarrable vanité qui colle désormais à la gente intellectuelle avant de se mettre à la tête d’un ramassis de « souverainistes » de toutes marges. Pour ne pas parler de Zemmour, polisson se débattant comme un coq en plateau, déblatérant pour reprendre Montesquieu des « sottises qui passent incognito ». BHL, lui au moins, lutte pour de nobles causes. Les libertés, les droits de l’homme, le cosmos… le ciel ! Tandis qu’Onfray menace de se hisser en tête du palmarès des intellectuels les plus bêtes de France et que Zemmour déverse sa haine sur les écrans, plus bourré de complexes que muni de distinctions. Ce dernier ne s’est pas tôt attiré un crachat – un malheureux crachat – de la part d’un passant, représentant les millions de personnes qu’il accable quotidiennement et écrase régulièrement, qu’il s’est attiré le soutien de l’ensemble de la classe politique et intellectuelle ! Décidément, ces migrants ne se décident pas à se mettre aux mœurs de la France et à troquer leurs crachats contre des… tartres. Je ne pense pas que BHL ait le sens de l’humour, cela nuirait à la gravité de ses causes et entamerait son personnage. Pourtant un livre sur l’humour ou sur l’ironie lui permettrait de connaître une vieillesse exaucée, « rassasiée de jours ».

BHL n’a cessé de rêver et de ruiner ses rêves, philosophiques autant que cinématographiques et politiques. Il a été dans le spectacle, depuis le début, il y est resté même quand l’âge l’a entartré. Quand il s’est mis au judaïsme, c’était pour débiter les sacrées banalités d’un jeune animateur dans un mouvement de jeunesse rabbinique. Cela dit, il emballe si bien son propos qu’on lui donnerait un siège de consolation à l’Académie française où l’a devancé son acolyte Alain Finkelkraut qui présente sur lui le très académicien mérite d’être plus onctueux que tranchant. Jean Daniel, non moins méditerranéen, auquel BHL reprochait sa vision carcérale du judaïsme, l’invitait à relire Don Quichotte : « Je vous projette dans un rêve épique entre Don Quichotte et Disraeli. » Disraeli, il ne l’est pas devenu ; Solal – il aurait raté le rôle ; Don Quichotte intellectuel – il en est une magistrale illustration. L’oraison que BHL consacra à Daniel – dans le Nouvel Observateur ! – est un morceau d’anthologie. C’est si chargé d’érudition qu’il donne l’impression de l’enterrer sous des gravats de noms, de titres, de références et de… précieuses tournures. Délicieuse revanche d’un survivant contre un illustre mortel qui n’était pas moins intraitable que lui et au linceul duquel on s’accrocherait avec tous les honneurs et tous les délices que savent accorder et goûter les membres de la société mortuaire intellectuelle. Don Quichotte, le chevalier de la Triste-Figure, lui au moins, avait l’honnêteté de déclarer : « Mes culbutes doivent être franches, sincères et véritables, sans mélange de sophistique et de fantastique. »

On n’a pas fini de se déconfiner, d’enterrer des morts auxquels, pour le reprendre, on n’a pas donné de sépulture, on ne mesure pas encore les retombées de cette pandémie et des mesures prises pour la contenir, que tel un génie en boite il surgit, un livre au poing, où il rue contre les médecins, les politiques, les… veaux. Pour mettre en garde, pour donner l’alerte. Il invoque de nouveau Platon, La Boétie, Machiavel, Péguy, Valéry, Camus, Foucault et je ne sais qui d’autre pour donner ses leçons au monde sur le virus qui l’aurait rendu fou en instaurant la terreur de « l’hygiénisme triomphant », de la distanciation social, du sans-contact, sans-visage et sans-salut, du télétravail et du télé-enseignement… de la « négation de la solidarité ». On ne s’attendait pas à autant de précipitation et surtout à autant de réclame. Il aurait tenu à être le premier avant la déferlante des livres sur les plateaux. Certains ont trouvé dans leur confinement une caverne pour reconsidérer les ombres sur les parois du monde ; d’autres ont trouvé à leur caverne des relents de caveau. Pourtant, au plus fort de la pandémie, il nous serinait qu’une des leçons à tirer du confinement était de renouer avec « le sens de la lenteur ». Cela venait d’un chevalier qui n’avait cessé de courir, dans tous les sens, d’une scène à l’autre, d’un maître à l’autre, d’une philosophie à l’autre, d’un combat à l’autre, d’un continent à l’autre, n’avait cessé également de souffler sur les braises des conflits pour leur arracher le meilleur :  j’ai vraiment été séduit par son éloge de la lenteur et cru qu’il accomplirait… sa techouva, renouant avec les suaves détours, digressions, régressions et lenteurs qui caractérisent l’étude – pour rien, pour instaurer le silence où percerait une fille de voix, pour la gloire du Ciel – des lourds traités du Talmud…

Or sitôt sorti de sa caverne, il a remis sa série d’articles à son éditeur et s’est précipité à Athènes pour un reportage sur les migrants de Lesbos à paraître dans ce sanctuaire du dandysme parisien que serait… Paris Match. Comme si cette mise en quarantaine de l’humanité, dans un taudis ou dans une résidence, qu’on ne sait s’il dénonce ou pas, ne pointait pas, qu’il le veuille ou non, la possibilité, concrétisée par ce virus dans l’air, qu’on ne puisse plus respirer, du jour au lendemain, pour toutes les raisons que ce grand chevalier intellectuel balaie d’un revers de livre noir. Comme si tout ce que révèle cette crise et qui sollicite la pensée honnête – des charges de la vieillesse aux relations intergénérationnelles, des débordements des débats publics par les cacophonies médiatiques aux dérives populistes de toutes sortes de roquets ou de bouledogues du souverainisme, des cultes généalogiques de la reproduction aux cultes économiques de la croissance, des balourdises génétiques sur l’immortalité aux impostures quasi charlatanesques de la pratique médicale occidentale… –  n’étaient qu’autant de déraillements dans des esprits mités par un satané virus. Cette pandémie constitue une alerte plus éloquente que tous les livres qu’on nous servira sans prendre le recul et le temps nécessaires pour voir les choses décanter ou venir. Je ne sais, pour tout dire, si des hommes et des femmes du passé qui continuent de valser avec des éthiques qui ont été secouées, des médecines se sont heurtées à leurs limites, des économies qui ont connu un krach sanitaire, pourraient s’acquitter de ce dur travail de révision et de pensée. 

On reconnaîtra néanmoins qu’une telle excitation chez BHL, au sortir de son huit-clos coronaire, à plus de 70 ans, relève assurément de l’exploit. Don Quichotte persiste à rester le personnage le plus éternel des lettres…