BILLET D’AILLEURS : COMMUNIQUE DE CORONA

19 Mar 2020 BILLET D’AILLEURS : COMMUNIQUE DE CORONA
Posted by Author Ami Bouganim

Je ne comprends pas, je l’avoue, ce branle-bas. Cette cavalcade et cette débandade. Je m’attendais à plus de témérité chez l’homme – ne livre-t-il pas des assauts guerriers autrement plus meurtriers ? – et à plus de détermination chez les grandes puissances. La Chine s’est barricadée, l’Italie s’est vite laissé déborder, la France a plié ses terrasses… les Etats-Unis m’ont placé en tête de leurs ennemis publics et lancé des recherches d’un montant de je ne sais combien de centaines de milliards de dollars. Pourtant, je ne m’étais manifesté que pour lancer une alerte. Mais ça va dans tant de sens, les hommes peinent tant à se départir de leurs « patterns of life », que je ne suis plus aussi sûr de disparaître de sitôt. Je suis, pour tout dire, le premier étonné de mon succès. Je ne suis pas particulièrement virulent, moins contagieux que la tuberculose ou la rougeole, avec un taux de mortalité de 1 à 2 % alors que celui de mon ancêtre SARS était de 10 %. Je ne m’attaque, vous en conviendrez, qu’aux populations les plus comblées et gâtées et j’épargne les enfants. C’est vrai, j’aurais dû me montrer plus compatissant à l’égard des personnes âgées. J’ai mésinterprété le statut que les plus jeunes leur concèdent. On les parque dans hospices où on les traite comme des arriérés dans l’attente qu’elles succombent à leurs nombreuses maladies ou à leurs démences. J’ai dû commettre une erreur dans la lecture de l’état sanitaire de l’humanité, je ne sais laquelle.

Comme vous pouvez le constater, je me suis choisi un porte-parole, un pauvre gars qui menaçait de proposer, pour reprendre Voltaire, ses analyses « métaphysico-théologico-cosmonigologiques » alors que les hommes ne comprennent pas encore ce qui leur arrive, combien de temps ça va durer et comment ça va se terminer. J’ai dû le bâillonner pour l’empêcher de débiter ses insanités philosophiques sur la surpopulation et les régulations démographiques, la surproduction et les régulations écologiques, l’allongement de la vie et les régulations euthanasiques, la dissipation des mœurs et les régulations morales. Il se serait lancé dans des variations sur les dix plaies. Les oiseaux. Les rats. Les moustiques. Les tsunamis. Les incendies. Les microbes. Les virus… Il n’aurait omis que la haine, plus meurtrière, parce que plus humaine, argumentée par des discours où l’éloquence le dispute à la programmation, solidement armée aux dépens des miséreux. Je n’en attends pas moins de lui de m’éclairer. Mais il refuse pour l’heure de parler, il prétend que ce n’est pas le moment, que ce serait indécent. J’ai beau menacer de le remplacer, il persiste dans son silence. Il dit qu’il ne commettrait pas le sacrilège ( ?) de partir dans des considérations intellectuelles par ces temps de corona. Peut-être bien le remplacerai-je un jour, par Emmanuel Macron qui m’a déclaré ouvertement et solennellement la guerre ou par Benjamin Netanyahou qui se pose, avec la bravache qui le caractérise, à la pointe de la lutte contre ma propagation.

Je le conserve pour l’heure parce que sa sournoiserie ne m’est pas étrangère, qu’il donne l’air de passer entre mes gouttelettes, quoiqu’il soit totalement possédé par moi, et ne se décide pas à donner de premiers symptômes. Il n’aura d’autre choix que de se conformer à mes instructions et de répercuter tout ce que je lui insinuerai. Il ne veut pas reconnaître qu’il trouve, malgré la désolation devant le cortège des victimes, tout cela intéressant, qu’il aurait manqué quelque chose de fantasque dans sa vie – outre les guerres, les canicules et… la dernière cérémonie parisienne des Césars – s’il n’avait vécu cela, que cette pandémie donne la démesure de la vanité de l’homme qui ne cesse de se rengorger de ses sciences, de ses arts et de ses lettres. Il ne veut pas reconnaître que je suis en train de remettre en question les modes de penser et de se comporter de l’homme sur terre, assuré qu’il est que tout retrouverait son rythme de croisière après la découverte du traitement et du vaccin qui me neutraliseraient. Le gueux persiste à attendre de moi d’honorer les prières – qui ne me sont pas adressées, et de me soumettre à des exorcismes – alors que je ne suis pas un vulgaire démon mais une… cuisante métaphore.

Je perturbe le trafic de l’homme superbe. Son loisir de vivre à sa guise, se réveiller et dormir, danser et chanter, échanger et pérorer. Je vous rassure tout de suite, je ne suis pas doué de conscience, je ne suis rien pour prétendre à cette merveilleuse aura de l’homme. Je suis seulement dans l’air, davantage que vos dérisoires celebs, et je ne disparaîtrais des controverses et des commentaires qui suivront mes ravages que ma prochaine mutation resurgirait pour les trancher. C’est à un changement radical des mœurs que vous allez devoir vous résoudre. Un ménage déchirant dans vos diètes de vie. Une révision générale de vos codes et de vos rites. Une reprogrammation de vos politiques de croissance et de consommation… Peut-être un repentir général. Je ne sais pour quelles transgressions, quels arraisonnements et dérèglements de la nature, quelles cadences absurdes de travail et de consommation. Sur ce chapitre, mon nègre, décidément incurable, m’incite à vous recommander de vous tourner plutôt vers vos intellectuels patentés et de les exhorter à se secouer de leurs scolastiques, à se débarrasser de leurs œillères, à se départir de leurs ronronnements livresques.

C’est peut-être l’humanité entière qui est atteinte dans ses cordes humanitaires tressées d’intérêt ou de gratuité, de calcul et de dévouement. J’aurais néanmoins réussi à créer l’entente sanitaire entre les pires concurrents et ennemis. La Chine et les Etats-Unis. Les nations et leurs migrants. Les chapelles et leurs hérétiques. J’ai privé les écrans de leurs paradis terrestres et les ai encombrés de scènes de détresse et de commentateurs qui ne trouvent qu’à prescrire la… distance sociale et l’isolement. Chacun chez soi, auprès de l’âtre, entouré de ses enfants, bercé par la musique, qu’elle soit classique ou grégorienne, un livre à portée de la main :  « Relisez », pour reprendre Macron, « retrouvez le sens de l’essentiel » (comme quoi, il n’a pas oublié son Ricœur !) Peut-être écouter l’excellente conférence du professeur Philippe Sansonetti du Collège de France qui est assurément mieux indiqué que mon nègre actuel pour être mon prochain porte-parole…