BILLET D’AILLEURS : L’ANTI-SIX JOURS

11 Sep 2020 BILLET D’AILLEURS : L’ANTI-SIX JOURS
Posted by Author Ami Bouganim

C’est bel et bien à une débâcle et à une régression que nous assistons, au jour le jour, sans pouvoir rien faire. Sous quelque angle qu’on voit les choses, qu’on soit de droite ou de gauche, de ce côté-ci ou d’ailleurs. Malgré la légendaire puissance militaire, l’ingéniosité technologique, les ressources en matière grise… les clinquants centres de recherche sur le cerveau dans les universités. Malgré toute cette vanité qui n’a cessé de croître depuis la guerre des Six Jours. En juin 1967, le monde fut ébloui par la sensationnelle victoire d’une armée somme toute dépenaillée contre trois armées arabes qui se disposaient à détruire Israël. En Six Jours, elle investissait le plateau du Golan, syrien jusque-là, la Judée et la Samarie jordaniennes, le Sinaï égyptien. On devinait derrière les combattants une armée de six millions de morts ; on décela dans la victoire une revanche, au bout de deux mille ans de poursuites et de dénigrement, une réhabilitation, après une longue déchéance, une nouvelle aube messianique. Tous participèrent à la liesse, en Diaspora autant qu’en Israël. Une poignée de poètes et d’intellectuels – de gauche –, se doublant pour certains de prophètes, chaperonnés par des politiciens – de gauche – succombèrent tant au tournis qu’ils se posèrent en chantres de l’annexion des nouveaux territoires, pavant la voie aux colons religieux-nationalistes qui poussèrent leur parti, connu pour sa modération et son judaïsme éclairé, dans les combles d’un apartheid made in Judea and Samaria. Même la malheureuse guerre de Kippour, déclenchée en octobre 1973, qui prit Israël de court et sembla un moment menacer son existence, n’entama pas la surenchère nationaliste et l’exaltation du « génie des Juifs ». Très vite, on se ressaisit et l’interpréta comme une victoire encore plus retentissante que celle des Six Jours puisqu’elle avait permis de contenir les armées syrienne et égyptienne et de porter les combats en territoire ennemi. L’immigration des Juifs de l’ex-Union Soviétique, les quatre ou cinq Nobel, les prouesses technologiques militaires, achevèrent de passer la « pommade sioniste » sur des esprits surmenés. Israël devint une puissance militaire, « sûre d’elle », qui ne cessa de « conquérir de nouveaux sommets », réels ou imaginaires, dans la recherche, la culture… la hauteur de ses tours. Sans parler du High Tech dont elle se pose ridiculement en patrie. Deux mille ans plus tard, l’élection est réitérée. Tout le reste est balivernes de propagandistes rabbinistes et de mauvais commentateurs galvanisés par eux.

Or toute cette vanité est tenue en échec par le misérable virus du corona. Même l’armée ne réussit pas à mettre en place un réseau de dépistage et de reconstitution des chaînes de contamination dans les délais qui lui sont impartis. Ce n’est pas encore la catastrophe sanitaire, ce n’en est pas moins un révélateur. De l’incurie dans la gestion de la crise sanitaire. Des terribles carences dans la gouvernance qu’on attribuerait à des gouvernements de coalition tenus en otage par des minorités religieuses, pour certaines colonialistes et racistes, pour d’autres obscurantistes et irresponsables, si l’on ne savait Netanyahou et ses sbires corrompus et prêts à tout pour ruiner des institutions somme toute saines. De la précarité de la société israélienne menacée de démembrement par les clivages sans cesse grandissant entre les secteurs de sa population de plus en plus hostiles les uns aux autres. Dans cette crise, Israël se révèle de bric et de broc, ramassis d’immigrés et de filles et fils d’immigrés qui ne se mobilisent que pour parer à une menace extérieure. Une population dépareillée, sans réel éthos civique commun, avec 20 % d’Arabes palestiniens qui, écartés des affaires, ne se sentent concernés en rien et 20 % d’intégristes qui ne s’accommodent pas de la souveraineté nationale juive que comme d’un pis-aller – dans l’attente d’un Messie qui ne viendra pas – et pour obtenir le maximum de subventions gouvernementales leur permettant de mener une vie remarquable par-ci, parasitaire par-là. Si ces derniers ne suivent pas les consignes de sécurité c’est parce qu’ils n’ont jamais suivi les consignes gouvernementales. C’est de nouveau chez eux ce syndrome – terrible ! – de la prétention à une immunité divine. Rien de grave ne nous arrivera, nous observons la Torah et ce ne sont pas de vulgaires masques qui rivaliseront avec elle.

Les autres ne suivent pas les consignes parce que le gouvernement ne gouverne pas. Le pétulant Premier ministre, homme bariolé de la démocratie brouillonne, tour à tour gris, violet, rose, pris par ses affaires, a ruiné par ses mensonges, ses incitations à la haine et ses attaques intempestives contre les institutions, toute autorité étatique. Ses ministres, pour certains plus veules que responsables, passent plus de temps à se chamailler qu’à s’entendre. On ne suit pas également les consignes parce que ce ne sont que de vieilles personnes qui meurent, qu’on n’entend pas arrêter de « faire la vie » pour les protéger et que plus l’on prêche la solidarité mutuelle et moins celle-ci s’atteste chez ceux qui la prêchent. Depuis des décennies, on ne cesse d’égrener des clichés sionistes ou rabbiniques pour colmater des brèches, des clivages, des fractures. De célébrer les merveilles du creuset israélien alors que celui-ci sécrète davantage de ressentiments, de soupçons et de… vanité. C’est qu’Israël est un des rares Etats à n’avoir pas réglé son problème théologico-politique ni dans un sens théocratique – accordant en l’occurrence le statut d’institutions d’études supérieures aux Académies rabbiniques, abolissant le service militaire obligatoire et remplaçant l’armée populaire par une armée de métier – ni dans un sens démocratique – séparant l’Etat de la Synagogue, instaurant l’enseignement d’un socle d’études générales dans tous les établissements scolaires et proposant de solides filiales de réinsertion professionnelle et civile aux personnes souhaitant quitter les sectes hassidiques.

Grevé de dissidences, religieuses, politiques, ethniques, Israël semble de moins en moins viable. Les points de divergence l’emportent sur les points de convergence. Dieu divise, laïcs et religieux, juifs et musulmans, et ces divisions, plus hargneuses que partout ailleurs, risquent d’être fatales à toute entité étatique israélienne comme elles l’ont été il y a deux mille ans pour l’entité judéenne. La culture divise et ces divisions, plutôt que de s’atténuer, ne cessent de s’exacerber. De-ci, les occidentalistes, de là, les orientalistes, plus caricaturaux que les Occidentaux ou les Levantins. La politique ne divise autant que parce que ses divisions recouvrent autant de clivages nationaux, ethniques, communautaires qu’exploite insidieusement Netanyahou pour se maintenir au pouvoir. Pendant cette période de désarroi général, ce maître des médias ne trouve rien de mieux à faire qu’à dilapider sa salive, dont il est prodigue, pour attaquer la police, les tribunaux, le conseiller juridique du gouvernement, l’accusation générale… et ajouter une désespérance politique à la débâcle sanitaire. Pour signer également un accord de paix avec les Emirats arabes unis en échange de l’on ne sait quoi – parce qu’il n’arrête pas de mentir et de brader les intérêts d’Israël pour ses intérêts personnels et ceux du personnage le plus vulgaire de l’histoire politique des Etats-Unis. Dans l’attente bien sûr de son retour en sauveur, peut-être en jaune, sur le devant de la scène pandémique pour limoger le coordinateur de la lutte contre le corona, écarter ses partenaires politiques accusés d’entraver ses mesures sanitaires et brandir le vaccin de… Trump. Un autre que lui aurait cédé la place, mais il n’a jamais été vraiment patriote que des Etats-Unis. Ses bonimenteurs et ses détracteurs s’accordent à reconnaître qu’il a du Samson et qu’il n’aura de laisse de prendre la bâtisse avec lui. Ce n’est pas un homme qui gouverne, c’est le vice politique.

Israël ne croit pas en le corona, il croit en Dieu. Il n’est pas facile de vivre à nouveau dans un ghetto. Ni dans un mellah. Avec, en prime, la désastreuse impression de me répéter en vain. Et c’est là, je l’avoue, ce qui me désespère le plus…