BILLET D’AILLEURS : LA DERNIERE VISITATION

7 Apr 2020 BILLET D’AILLEURS : LA DERNIERE VISITATION
Posted by Author Ami Bouganim

– Qui êtes-vous ? – Tu ne me reconnais toujours pas ? – Par ces jours et ces nuits de cauchemar, ce ne peut être que Corona. – Mécréant ! Impudent ! Commettre des sacrilèges même dans son sommeil alors que tu es parmi les condamnés et que je venais surseoir à ta mort ! Je me donne la peine de te visiter et plutôt que de te prosterner, réitérer ton allégeance et m’assurer de ta disponibilité à me servir, tu me donnes du Corona, comme si j’avais besoin d’un nom supplémentaire. – Je n’ai ni la crédulité d’un Abraham ni la niaiserie d’un Isaac, je suis plutôt de l’engeance de l’Autre. – Quel Autre ? – Vous savez, celui dont les mauvais esprits vous doublent et dont il ne sied pas de donner le nom en votre Présence pour ne pas vous provoquer ou blesser quiconque ne considère le « Livre de Job » comme la pire pièce à conviction contre vous. – Tu ne vas pas, misérable incarnation d’une goutte puante, retourner mes écrits contre moi ?! – Je ne retourne rien contre vous, je ne vous ai rien demandé, c’est vous qui persistez à me chercher, je vous écoute. – J’ai une nouvelle révélation pour toi. – Je pense humblement que vous avez livré assez de révélations comme ça, j’aurais préféré que vous m’indiquiez un petit vaccin contre Corona. – Ecoutez-moi donc ce gueux, il a peur d’un virus et il ne me craint pas ! Je me propose de lui révéler ce que je n’ai encore révélé à personne et ce pou humain me demande un vulgaire vaccin. Tu n’as qu’à diluer deux ou trois Psaumes dans une tisane d’hysope et de laurier… – J’abats quotidiennement tout le livre des Psaumes… – Tu oublies les trois ou quatre passages kabbalistiques. – Je n’arrête pas de lire « Le Livre de la Splendeur » auquel, pauvre inculte, je ne comprends rien… – Tu devrais prononcer un kaddish de prévention. – Ca, je ne connais pas. Je connais le kaddish de l’orphelin, le kaddish solennel… – C’est un kaddish que l’on récite pour ne plus en réciter. – N’auriez-vous pas dans votre arsenal un kaddish un peu plus chimique ? – Je n’ai jamais rien compris à la chimie. – Dans ce cas, accordez-moi l’immunité. – Tu n’es plus un enfant pour me demander ce que je réserve aux enfants. Si tes chercheurs n’étaient pas aussi bornés, ils auraient vite fait de procéder à des comparaisons épidémiologiques entre les personnes atteintes par le virus et celles exposées qui ne présentent pas de symptômes. Mais ils ne démordent pas de leurs protocoles, sur lesquels ils ne sont pas près de s’entendre, de leurs procédures de recherche, qui se révèlent surannées, et de leur course inconsidérée après un vaccin. Je n’en suis pas moins sidéré, je l’avoue, par l’acharnement que les hommes montrent à se maintenir en vie. – Vous devriez lire ou relire Schopenhauer ou, si vous êtes allergique comme moi à la hâblerie philosophique, Bergson. – Je ne suis pas lecteur, mais révélateur, et c’est en tant que tel que j’étais venu pour une nouvelle livraison, encore plus sensationnelle que les précédentes. Or, tu m’éconduis comme un vulgaire intrus. – Je veux bien mettre toute la responsabilité de cette pandémie sur le dos de l’homme, mais sans chercher à vous inquiéter, il n’est pas dit que vous en sortiriez indemne. – Tu ne vas tout de même pas m’incriminer pour les crimes perpétrés par l’homme contre la Présence naturelle, que ce soit par une surconsommation effrénée qui dévaste la planète, les tentatives quasi déicides de trouver l’algorithme de l’immortalité, le saccage des délicats équilibres entre le Beau et le Bien, les rengorgements nobélisables des chercheurs, les nouvelles logorrhées littéraires des sociologues et les surenchères herméneutiques des interprètes tous textes. – Ne seriez-vous pas un peu antihumaniste sur les bords ? – Sur les bords ? – Vous n’arrêtez pas de vous acharner contre les plus vulnérables des hommes, les plus pauvres et les plus âgés. – Qui aime bien châtie bien. – Ah là ! vous aimez un peu trop pour châtier autant. – Mes desseins sont impénétrables, tout ce que je fais est pour le mieux, tu comprendras quand tu seras… mort. – Je reconnais là les maximes des mauvais pères. – Ne me dis pas que tu es disciple de ce Freud, de graveleuse mémoire, qui n’a trouvé personne d’autre à abattre que mon Moïse. – Ni de Freud ni de ses caricaturistes, c’est du reste parce que vous l’avez abandonné qu’il a lancé sa kabbale libidineuse, ce n’était pas le premier, ce ne serait pas le dernier, et toutes ces kabbales ne sont pas pour contribuer à l’équilibre mental de l’homme. – Tu déblatères à tort et à travers, tu as peur, hein ?! – Vous devez comprendre, je ne dispose pour l’heure d’autre anticorps que le sommeil et ces prétendues visitations le perturbent davantage qu’elles ne le rembourrent. – Qui es-tu, brindille dans le vent, broutille dans l’éternité, pour te permettre de me chasser de ton rêve, tu ne perds rien à m’épingler sur ton pitoyable post, je t’attends de l’autre côté de ta mort.

Peinture : L'essence des rêves, Elisabeth Eliora Bousquet