BILLET D’AILLEURS : LA MAIN INVISIBLE DE CORONA

14 Apr 2020 BILLET D’AILLEURS : LA MAIN INVISIBLE DE CORONA
Posted by Author Ami Bouganim

Cette fois-ci, je ne me trompe pas, c’est Corona, on se couche avec vos chiffres, on se réveille avec vos chiffres, on n’a pas tôt compris une courbe de propagation qu’on nous présente une courbe de mortalité. Je ne vous en veux pas d’avoir grippé les rouages du monde, il avait besoin d’une petite pause pour se repentir et se recueillir, mais d’avoir promu les statisticiens au rang de prophètes. Tous ces nombres, ces graphes, ces prédictions, à la veille du printemps, alors qu’on se préparait au ravalement des jours, au retour des hirondelles, à la cueillette du muguet.
– La prochaine fois, je viendrai en automne accoutré en grippe saisonnière, je passerai inconnu et m’épargnerai tes incantations.
– Parce que vous avez l’intention de revenir ?
– N’as-tu pas écouté tos statisticiens et tes épidémiologistes ?!
– Je n’écoute plus ces prophètes de mauvais augure.
– Pourtant ils ont tout de suite décelé que j’étais plus intelligent et puissant que la main invisible du marché.
– Vous vous leurrez, l’homme a peut-être peur de vous, il n’a pour autant que dégoût pour vous.
– Il ne me prête pas de conscience, je le sais, il la garde toute pour lui. Pour ses déchaînements de haine, pour les millions de personnes qui décèdent tous les ans de malnutrition, pour les millions d’autres qui se délitent dans les maisons de vieillesse où elles sont parquées. Pourtant, je suis si intelligent et somme toute prévisible que vous n’arrêtez pas de prévoir mon expansion ou ma régression sur des graphes, de donner les délais, de prévoir les piques. Auriez-vous produit tout cela si vous ne me prêtiez une intelligence collective ?
– Je risque peut-être ma peau, mais je dois vous avouer que vous commencez à m’assommer, je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi vous m’avez choisi, moi plutôt qu’un autre, pour vous servir de porte-parole.
– Pauvre homoncule, avec qui veux-tu que je m’entretienne, avec Raoult ?! Ce druide râleur se double, malgré ses distinctions et ses prix, d’un brave guérisseur, il claque la porte du comité scientifique parce qu’on ne veut pas suivre son protocole, ne se rend pas à ses preuves ou ne lui concède pas qu’en situation d’urgence, on prescrit ce qu’on a sous la main. Sa potion, administrée aux premiers jours de la maladie, guérirait ceux qui, selon toutes vos statistiques, auraient guéri seuls. C’est un personnage pour bande dessinée et pour une cérémonie des Césars. Mais c’est la France, n’est pas ? On a besoin d’abhorrer les politiques et de soutenir les totos. Après Zemmour (que pense-t-il celui-là sur le port du masque ?), elle avait besoin d’un nouveau râleur. En revanche toi, tu représentes une véritable menace sur les paradigmes de recherche médicale, tu préconises la méditation psychosomatique qui procéderait à une radiation mentale des microbes et des virus alors que son hydroxychloroquine, associée ou non à l’azithromycine, ne prétend, elle, que les… chasser.
– Malheureux ! vous êtes en train de m’aliéner les partisans de l’un, qui vise l’Elysée, et de l’autre, qui vise le Nobel. Sans parler de l’Ordre des médecins, de l’Académie de médecine et des hordes les plus tonitruantes de FB. On risque de me poursuivre pour pratique illégale de la médecine alors que ce n’est que de la para-médecine, du charlatanisme, de l’auto-insinuation protectrice. Je ne vois aucune raison pour qu’un misérable virus triomphe de ma volonté de santé couvée par la méditation.
– Je vois que toi aussi, tu perds l’esprit.
– Comment ne pas le perdre ?! On m’interne à domicile jusqu’à nouvel ordre, me soumet à une intoxication précipitée et brouillonne de cours de médecine, m’interdit toute velléité de protestation contre la violation de ma liberté de me déplacer, de penser, de m’exprimer (attendez de voir les réactions à ce post !)… de cueillir du muguet.
– Je te concédais plus de hauteur que le commun des mortels. Que me reproches-tu donc ? Plutôt que d’étaler les décès sur un ou dix ans, je les concentre sur trois à cinq mois. Ceux qui devaient mourir meurent, ceux qui doivent vivre survivront. J’ai procédé somme toute à une accélération des processus naturels. C’était ma manière d’éclaircir les rangs et d’abréger les misères de vieillards qui n’avaient pas leur santé ou leur tête.
– Vous n’avez pas épargné de plus jeunes.
– Ceux-là devaient mourir dans un accident, d’un cancer ou d’un suicide.
– Vous avez bloqué l’économie mondiale et provoqué une crise à l’échelle planétaire.
– Ca, ce sont vos problèmes, je ne vous ai demandé ni d’arrêter vos vols ni de fermer vos écoles et encore moins de mettre en congé vos ministres, leurs conseillers et leurs armées de fonctionnaires.
– Sans cela le nombre des victimes aurait été plus grand.
– Pas plus que celui des cancéreux ou des victimes de la malaria. Vous êtes entrés dans une telle détresse que vous avez porté atteinte à votre taux d’immunité et m’avez préparé le terrain.
– Le cancer n’est pas contagieux.
– Ca, c’est ce qu’il vous semble, le jour où vous découvrirez qu’il est psychogène, les charlatans de l’âme comme toi connaîtront un renouveau. Je me suis contenté de tirer le signal d’alarme et d’éclairer vos lanternes sur ce qui vous attend si vous persistez dans vos ravages pesticides. Plutôt que d’investir des milliards dans la production d’armes de plus en plus sophistiquées et dans la conquête de l’espace (c’est le cosmos que vous voulez polluer ?!), vous feriez mieux de faire le ménage sur terre avant qu’elle ne devienne une déchetterie. Ce que vous vivez n’est somme toute qu’une petite simulation de l’apocalypse qui vous attend si vous persistez à vous reproduire sans limite et à consommer sans limite. Bientôt ce sera l’air qui sera chargé de virus – s’il ne l’est déjà – et vous ne pourrez pas respirer sans le contracter. Ni distance ni masque, ni détergent ni alcool. Ca viendra, vous ne perdez rien à attendre. Car, je sais, moi, qui ne suis que Corona, que vous allez renouer avec vos sales manies et que cette réduction transcendantale (même Descartes, pour ne pas parler de Husserl, n’aurait rêvé d’une meilleure illustration de leur suspension de la réalité !) ne sera qu’un soubresaut dans le cours du monde – contrairement aux sottes prophéties vos sacrés intellectuels qui persistent à… vendre leurs livres passés ou à venir.

Peinture : René Magritte, Les Amants