The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LA PARADE ZEMMOURIENNE
On ne comprend pas grand-chose au phénomène Zemmour si on ne le situe pas à la croisée de trois mouvances au moins. D’abord le milieu colonial-post-colonial et plus particulièrement celui des Pieds-Noirs. Quoique né en France, Zemmour est resté un produit du colonialisme. Sa volubilité, sa gestuelle, sa variété de canaillerie, ses accès d’acrimonie, sont ceux d’un enfant colonial qui a été élevé dans la nostalgie de l’Algérie et parallèlement dans le culte de cette France mythique qui transpire des livres scolaires de ses parents et de ses propres classes. Dans les années 60, les Pieds-Noirs cherchaient non tant l’assimilation que l’intégration. Ils nourrissaient de la rancune à l’égard de De Gaulle pour les avoir arrachés à un terreau où ils menaient une vie de villégiature malgré les démêlés avec « les indigènes ». Le départ, on peut légitimement le penser, a été plus facile aux Israélites qu’aux Européens. C’étaient des créatures d’exil, ils n’en étaient pas à une péripétie près. Une petite poignée n’immigra en Israël que pour, très vite, regagner la France, la grande majorité se chercha « une situation » en métropole, dans le commerce, l’industrie, la recherche ou la poétique de la pensée avec des noms prestigieux comme Jacques Derrida, Hélène Cixous ou Léon Askénazi qui alliait une solide érudition philosophique à une intéressante formation rabbinique et dont l’enseignement contribua grandement à la renaissance de la communauté juive en France au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.
Zemmour est également un produit de la mouvance FEUJ (Juif en verlan) qui dominait dans les années 70 parmi les Juifs maghrébins de France. Le feujisme, dans le sillage du sursaut d’orgueil para-israélien à la suite de la victoire de la Guerre des Six Jours (1967), se tissait de bribes de prières qu’on lisait dans leur translittération en caractères latins, de souvenirs de rites dont on ne comprenait ni le sens ni le rôle, de versets bibliques et de dires talmudiques somme toute attachants. On était si juif à l’intérieur qu’on n’était que cela, si français à l’extérieur qu’on n’était, nonobstant de premières réserves sur les sources chrétiennes de la laïcité, que cela. Sitôt que le réseau des écoles juives privées commença à s’étendre, les parents se dépêchèrent d’y placer leurs enfants pour éviter « l’assimilation » qui, encore dans la première décennie du XXIe siècle, recouvrait dans la bouche des rabbins, des démographes et des pédagogues un mélange de trahison/désertion/disparition. Zemmour a été et est resté un produit de l’école juive de cette époque, du primaire à la terminale. On y enseignait la Bible, un bréviaire de rites, la grammaire hébraïque et… l’histoire juive qui basculait volontiers dans l’histoire sainte. C’est dire que ses premiers rudiments d’histoire étaient plutôt brouillons et comme il ne s’est jamais mis à la recherche historique – son érudition dans ce domaine est restée plus bricoleuse que rigoureuse.
La vocation intellectuelle de la France a bercé le meilleur de la jeune intelligentsia juive maghrébine. On ne visait rien moins que l’Ecole normale supérieure et Polytechnique-Centrale. Ce n’est pas par hasard que nombre de penseurs, d’économistes, de physiciens, pour ne pas parler des médecins, se sont retrouvés aux premières loges de l’Université, de l’Hôpital, du CNRS… et sur les devantures des libraires. Zemmour s’est orienté vers Sciences Po et a échoué son entrée à l’ENA. Il ne s’en serait pas remis. Il ne serait ni penseur ni écrivain, ni chercheur ni haut fonctionnaire. Il s’orienta vers le journalisme où l’on n’est ni… ni… et où l’on est et… et… Ce n’est pas étonnant qu’il ne soit ni raciste ni antisémite, ni machiste ni féministe, ni conservateur ni libéral, ni historien ni politicien et qu’il soit tout cela à la fois et davantage. Il a raison en tout, il a son mot à dire sur tout. Son érudition – il a lu tous les livres que la France a oubliés, il répugne à lire ceux qui méritent de l’être – est plus que partielle. Ni culture philosophique ni culture scientifique, ni culture poétique ni culture musicale (on l’a vu avec le choix de la 7e symphonie de Beethoven pour son clip kitsché de déclaration de candidature). Seul autorisé à assener des coups à ses protagonistes, pendant trois décennies, il se récrie puérilement contre les coups qui lui sont portés, malgré ses gloussements trop nerveux pour convaincre. Il n’en supporte ni dans le dos – il est trop freluquet pour les endosser – ni sur le visage – on le raterait tellement il est émacié. Certains se sont risqués à lui cracher dessus, mal leur en a pris. On n’est pas au bled, seul Zemmour a le droit de brandir son doigt d’honneur en guise de réplique.
C’est à cette croisée que Zemmour est resté coincé. Il n’a pas réglé ses problèmes avec le colonialisme pour la simple raison qu’il ne s’est pas départi de son intimité et de son esprit coloniaux. Il n’a pas résolu ses démêlés avec le judaïsme pour la simple raison que sa culture judaïque en est restée aux rudiments acquis à l’école et qu’il s’est gardé de se sioniser ou de s’israéliser. Il n’a pas réglé ses problèmes professionnels pour la simple raison qu’il n’avait ni l’étoffe intellectuelle d’un Raymond Aron pour percer vraiment au Figaro ni la formation universitaire-historienne pour s’imposer autrement que comme… polémiste. Les pièces de son identité sont si détachées qu’il restera, quoiqu’il dise ou fasse, dissonant. Il n’a su s’assimiler ni à la Jacques Derrida ni à la Albert Memmi, il campe un autre spécimen colonial, entre l’hubris et l’histrion, balançant entre Pétain et De Gaulle, qui ne serait rien parce que tout chez lui reste et restera à prouver. Il est dans la surenchère du parvenu, complexé permanent, jamais content de ses prestations, d’autant plus excité qu’il s’agite sur trois registres pour le moins obscurs. C’est à la fois le pied noir colonial, le Feuj vantard et l’historien manqué qui veut devenir président et s’il le devient, ce serait la plus cuisante des revanches des colonies contre la France, la plus savoureuse victoire des Feujs (qui pourtant cassaient de l’extrême-droite dans les années 70) et la plus retentissante débâcle des Lumières françaises encore palpitant de l’esprit de Montaigne, Montesquieu, Hugo et Blum.
Ce n’est pas un camelot du roi, aucune cour n’en voudrait ; ce n’est pas un maurassien, il n’en a ni l’allure ni le chic. C’est une chiquenaude politique, dont l’essai risque d’être cuisant, une boulette intellectuelle, dont on ne retiendra rien, un djinn médiatique, dont on n’incriminera jamais assez Ruquier qui se cachait derrière ses chroniqueurs, un simplet pour qui tout ce qui est conforme à ses clichés est seul vrai. Il n’est ni honnête ni malhonnête, ni bon ni mauvais, ni sain ni malsain, ni fidèle ni infidèle – le personnage caricatural où il s’est interné est au-dessus de toutes ces distinctions. Il ne quittera pas la parade où il est engagé, Amok le lui interdit. Je suis donc assuré que son irresponsabilité, son inconséquence, ses puérilités continueront de m’amuser et, maintenant que Netanyahou et Trump sont sur la sellette, rien ne m’intrigue autant que les galipettes de l’un des personnages les plus burlesques dans les séries de TV réalité politiques que propose le monde. Le désarroi de la France doit être grand pour qu’elle se passionne pour un guignol et qu’elle ne se doute pas encore qu’elle a enrichi son légendaire théâtre d’un autre personnage, particulièrement pathétique, babillard et contradictoire, champion de la mauvaise foi, et qu’il en est pour voir en lui un Messie sinon un Christ. On se demande où sont passés Rabelais et Molière. Même Le Canard Enchaîné serait comme intimidé, ne sachant ou ne pouvant caricaturer les traits coloniaux, feujs et intellectuels de l’énergumène, à moins qu’il ne le soit par sa variété de démence qui, assurément, requiert un diagnostic politico-psychiatrique. D’une histoire d’inceste à la Angot à de glauques démêlés domestiques à la Moix en passant par les éclaboussures mondaines à la Enthoven, on commençait, autant le reconnaître sans songer heurter les uns ou les autres, à s’emmerder. D’autant que le gentil Modiano n’arrête pas de nous bercer de sa litanique nouvelle et que la prestigieuse Académie française ne trouve pas de candidats pour ses sièges que la mort, nullement impressionnée par son immortalité, ne cesse de dégarnir, se rabattant sur le très vénérable Mario Vargas Llosa dont la recherche des titres et des sièges l’emporte visiblement sur sa dignité littéraire pour le siège du savoureux et regretté Michel Serres. J’en suis réduit, je l’avoue, par ces jours arides de crise sanitaire et de mouvement de blindés dans le Donbass, à espérer que Zemmour soit élu pour assurer la relève de la parade trumpiste au grand plaisir des observateurs qui, au crépuscule de leur vie, n’ont d’autre choix que de se gausser de la vanité politique d’un monde piqué par je ne sais plus quel virus. C’est davantage un personnage comique que dramatique et tout le drame de la France est de ne se ressaisir pour se secouer de cette ombre sur ses Lumières. L’Allemagne aussi – qu’on relise donc les fulminations de Thomas Mann dans « Les Exigences du jour » – n’avait pas su se mesurer à un personnage de cet acabit.

