BILLET D’AILLEURS : LA REVANCHE DE LA CHAUVE-SOURIS

10 Mar 2020 BILLET D’AILLEURS : LA REVANCHE DE LA CHAUVE-SOURIS
Posted by Author Ami Bouganim

C’est fou ce virus ! Tous ces instituts, toutes ces recherches, tous ces congrès, toutes ces découvertes, tous ces progrès. Tous ces budgets, toutes ces revues, tous ces prix, tous ces lauriers… toute cette vanité. Pour rien. Ce virus est d’autant plus dangereux qu’il convertit son porteur en… virus. Derrière chacun, on redoute le virus ; dans chaque accès de toux, on l’entend. Pourtant, ce n’est qu’un misérable rien, communiqué par la pire souris des cavernes. Il n’en perturbe pas moins les relations interhumaines. On ne s’embrasse plus, ne se serre plus la main, ne se sourit plus, se parle à bonne distance. Les sciences humaines et sociales, mises à rude épreuve, se sont mises en quarantaine phénoménologico-virale, le temps que les chercheurs épidémiologiques concluent leurs enquêtes. 

Le virus s’attaque au manège – commercial, touristique, diplomatique… congressiste – auquel l’homme s’est tant accoutumé qu’il en a pris les plis et contracté les surenchères (dans la vitesse, la consommation, le loisir… la vie). On ne parade plus autant, ne palabre pas et, à l’exception des intellectuels et des artistes de l’hexagone, on ne s’excommunie plus. Ce virus est une peste, un trouble-fête, un trouble-croissance, un trouble-pensée… un emmerdeur. Il chamboule tous les plans. De carrière, de noces, de vacances, de croisières. Plus de concerts, de festivals, de salons, de matchs. Les théâtres sont bouclés, les cinémas, les sites historiques… les marchés. On n’achète plus, ne vend plus. On n’échange plus. Les bourses s’effondrent, les économies prennent s’étiolent. On a l’impression que c’est une arme secrète dont on nous aurait armé à notre insu pour perpétrer on ne sait quel crime de masse ou quel attentat contre la globalisation. C’est bien sûr la chauve-souris ; ce ne peut être qu’elle. C’est déroutant ! C’est révoltant ! Qui aurait pensé qu’on ferait tout un bouillon d’un rien.

C’est la contagion qui fait peur. On ne sait où l’on va le contracter, on ne sait quand, on ne sait dans quelles circonstances, on ne sait comment ça se terminera, on ne sait si on ne récidivera pas. L’étau se resserre autour de vous. C’est dans la ville, dans le quartier, dans la rue… sur la poignée de la porte. On n’a d’autre choix que de rester confiné chez soi, ne se risquant dehors, pour des achats, que masqué pour ne pas être reconnu par le virus (des fois qu’il choisirait ses victimes à leurs traits). Sitôt que les premiers signes paraissent, on ne veut pas y croire. Se retrouver à l’hôpital serait plus dangereux. On se remet à prier. Chacun à sa manière. Il est désormais autant de religions que d’angoisses.

C’est un virus intéressant. Il aurait lu Dostoïevski, il ne causerait pas la mort de l’innocent ; il aurait mésinterprété Baudelaire, il s’attaque aux vieux. La comptabilité des médias est d’autant plus irritante qu’elle crée l’illusion qu’on ne meurt plus d’autre chose. Ni du cancer, contre lequel on ne dispose pas de vaccin et dont les traitements sont particulièrement coûteux, ni d’Ebola qui ne concerne – pour l’heure – que les villageois du sud-ouest nord-est de nulle part en Afrique, pour ne pas parler des décès collatéraux que doit provoquer cette surtension qu’instaure le retour de l’incertitude, de la contingence, de… l’arbitraire. Ca restitue la volatilité à la vie, davantage qu’une guerre, qu’un tremblement de terre, qu’un mal incurable. On ne sait si l’instant qui vient ne serait pas contaminé.

De loin, avec le recul nécessaire pour ne pas succomber à la sarabande médiatique autour du virus, il présente l’inconvénient ou l’avantage de miter de vieilles métaphysiques qui ont pourtant résisté à des pestes plus meurtrières, à des catastrophes naturelles plus brutales, à des génocides perpétrés par le pire virus au monde… voire à la lèpre biblique et à la Peste que Camus confinait à Oran. On ne débat plus de l’être et du temps, l’être et le néant… la sempiternelle question juive mais bien du virus et du milliardième de seconde. Je ne sais si un virus a le sens de l’humour, ce qui est sûr c’est que celui-ci aurait des raisons de rire de l’homme. De son désarroi, de son accablement. Il trône au palmarès des préoccupations, loin au-dessus du débat autour du Bien, du Beau et des privilèges des artistes. Dans certains pays, les chanteurs ont pris leur parti de célébrer ses vertus et de l’exhorter à épargner le petit peuple et à s’attaquer aux politiciens les plus véreux. Parlerait-il, le drôle, le gueux, le démon, le succube, le djinn, le mézik, qu’il dirait que ce n’est qu’un test auquel les Martiens soumettent l’humanité dans de premières prospections en vue de leur conquête de la terre. Mais peut-être cette pandémie permettra-t-elle de déverrouiller une pensée croulant sous ses scolastiques ou se délitant en imprécations médiatiques. C’est peut-être une saison de l’humanité qui est en train de se conclure. Dans la débandade d’une certaine vie de plaisance où l’on pouvait, malgré tout, programmer le lendemain. Désormais, on n’ignorera pas plus les infra-menaces virales que les supra-menaces écologiques qui pèsent sur l’humanité et qui ne sont, autant le reconnaître, que des craquements dans le mode de l’habitation de la terre par l’homme.

Le virus présente le mérite d’accorder un répit dans l’abracadabrante cavalcade des polémistes pour ou contre le lion (Belgique, Bulgarie, Angleterre…), l’aigle (Egypte, Allemagne…), le tigre (Birmanie, Corée…), l’émeu (Australie), le dodo (l’île Maurice) ou le coq… déboulonnés par une misérable chauve-souris qui commettrait le pire attentat répertorié à ce jour contre les belles et suaves sirènes d’une mondialisation harmonieuse.

Vu d’ailleurs, d’aussi loin que Mars, je l’avoue, je ne sais que penser de ce virus et encore moins de la cuisante humiliation – même provisoire – qu’il inflige à l’homme nano-tehno-géno-neuronal…