BILLET D’AILLEURS : LA VIABILITE DE L’HUMANITE

1 Nov 2021 BILLET D’AILLEURS : LA VIABILITE DE L’HUMANITE
Posted by Author Ami Bouganim

On ne reviendra pas sur les acquis de la mondialisation, on limitera ses calamités ; on ne limitera pas les nouvelles libertés – celles de se nourrir, de se déplacer, de migrer, de se marier, de se reproduire –, on les poursuivra par-delà les barbelés. Le sort des nations n’importe pas, autant le reconnaître pour poser les questions de la gouvernance en des termes que la philosophie politique commence à poser, autant que celle, plus générale, de la viabilité de l’humanité sur terre sous l’ère de la mondialisation. Quelles sont les conditions requises pour assurer sa survie sans avoir à déplorer de plus en plus de catastrophes écologiques, verser des larmes intellectuelles sur les guerres, qu’elles soient religieuses, tribales ou territoriales, s’indigner en vain du remaniement des seuils de tolérance qui permettraient une vie décente au plus grand nombre. On doit pouvoir se poser les questions dans toute leur rigueur. Les monothéismes, avec leur cortège de guerres de religion ouvertes ou maquillées en guerres souverainistes, représentent-ils une malédiction ou une bénédiction ? Les paganismes, anciens et nouveaux, sont-ils porteurs de plus de sérénité que d’échevèlement ? L’éthique occidentale, volontiers décalogique et impérative, est-elle en mesure de contenir les dérives dévastatrices de la croissance démographique et économique ? La logique inhérente à la recherche scientifique peut-elle rester livrée à elle-même sans courir le risque de réduire l’homme au robot ? La technologie ne risque-t-elle pas de se retourner contre lui en s’insinuant en lui ? La science semble l’engager dans un destin robotique au service de l’on ne sait quoi, régi par des régulations codées en lui qui l’enverraient à la casse sitôt qu’il les violerait. Ce n’est pas l’humanité d’Orwell endoctrinée au point de se mécaniser mais une « humanité » programmée au point de se robotiser. De même devrons-nous traiter de la question – dérisoire entre toutes – de savoir quel est le rôle de la philosophie si tant est qu’on persiste à s’accrocher à elle, dans cette reconsidération de l’humain et des défis socio-écologiques auxquels il est confronté ?

L’allongement de la durée de vie risque de se révéler l’une des pires calamités qui se soient abattues sur l’humanité – davantage que le réchauffement climatique qui ne serait qu’une conséquence de la gestion de la surpopulation humaine au détriment des espèces animales et des ressources naturelles. Elle crée des cohortes de personnes « démentes » et plus l’on prorogera l’échéance mortelle et plus l’humanité croulera sous sa dégénérescence. On ne répertoriera pas toutes les maladies dégénératives pour la simple raison qu’elles prennent des tournures sans cesse nouvelles et personnalisées. Toute taxinomie exclura les cas passés et à venir qui ne tomberaient pas sous ses catégories. Ces cas, de plus en plus nombreux, seront à la charge de proches désemparés et désarmés que les médecins, incompétents en la matière, renvoient à leur lancinante impuissance. Le nombre de domiciles convertis en centres médicalisés ne cesse d’augmenter dans une civilisation où le malaise prend une tournure de plus en plus sénile. Quand une vieille personne est atteinte, c’est toute une petite tribu qui est touchée domestiquement sinon moralement. L’humanité se livre à une telle surenchère sur l’allongement de la durée de vie qu’elle menacerait de crouler sous sa dégénérescence.

L’immortalité serait une calamité encore plus grande car elle perpétuerait une humanité impossible ou, ce qui revient au même, ruinerait l’humanité. Cette perspective serait encore plus intenable que le prolongement de la durée de vie. Les repères et les références de l’humain en seraient bouleversés. L’homme ne serait ni une belle âme ni une brute, ni un monstre ni un ange. Son vocabulaire serait bousculé et l’on ne saurait, avec celui à notre disposition, dans quelque langue que ce soit, se prononcer sur l’ensemble des questions qui sollicitent l’humanité mortelle. Ni sur la question de Dieu ni sur celle du sens, ni sur celle de la poésie ni sur celle de l’amour. La possibilité de l’immortalité annonce bel et bien la fin de l’humanité classique. Celle qui suivrait, si tant est qu’elle serait viable, devra se donner ses textes, ses codes, ses régulations, ses raisons… son éthique.