BILLET D’AILLEURS : LE CULTE DU LIVRE

11 Sep 2021 BILLET D’AILLEURS : LE CULTE DU LIVRE
Posted by Author Ami Bouganim

Je ne peux m’empêcher de déceler dans l’enthousiasme que soulèvent les rentrées littéraires, que ce soit en France ou ailleurs, les signes d’une religion qui se substituerait aux religions historiques, que ce soit les orientales, les asiatiques ou les occidentales. Ses révélation(s)-inspiration(s) s’illustrent dans un ballet incessant des parutions qui cultive un nouveau culte du livre. Il aurait ses dieux, parmi les auteurs les plus encensés, de même que ses saints, parmi les auteurs martyrs de l’écriture, morts jeunes ou inconnus, presque toujours à la tâche. Jusqu’à récemment, les grands maîtres-officiants se recrutaient parmi les universitaires, se doublant ou non d’écrivains/écrivants, chargés de commenter la production littéraire. Les Blanchot, Barthes, Genette, Derrida, Deleuze persistent à hanter la scène littéraire, peut-être parce qu’on peine à leur trouver des successeurs. Ce culte du livre aurait ses institutions – la nébuleuse des éditeurs-diffuseurs-distributeurs – dirigées par des dynasties du papier, entourées de directeurs de collections avisés, et il aurait choisi, pour l’heure, d’élire ses sanctuaires dans des librairies plus ou moins courues, plus ou moins désuètes. Les fidèles seraient les lecteurs, plus nombreux dans les contrées où la religion institutionnelle est en recul que dans celles où elle continue d’instruire l’incoercible prédisposition humaine à vouer un culte, que ce soit à Dieu, à l’Horloger (savant) ou à l’Artiste.

Dans la communauté des fidèles, on ne jure que par le livre et ne lui trouve que des qualités. Médire de lui, dénoncer sa magie, serait commettre le pire sacrilège, péché contre l’esprit et contre le bon goût. Pourtant une étude du marché du livre révèlerait vite le manège mercantile qui huile les rouages de ce simili-culte, préside au choix des textes publiés, orchestre les campagnes publicitaires, y compris la multiplication exponentielle des prix, pour accroitre les ventes et, bien sûr, propager la lecture. La sarabande autour du livre est menée d’abord et avant tout par les divers acteurs de son industrie, des auteurs aux éditeurs en passant par les relais critiques et médiatiques, savamment assistés par des maîtres ès relations publiques. Rien n’engendrerait – sécréterait ? – autant de boniments que le commerce du livre solidement charpenté autour de son culte. On ne résiste pas au déploiement de la propagande en faveur de la lecture et de ses vertus, on ouvre les livres – à moins de se déconsidérer à ses propres yeux autant qu’à ceux d’une communauté qui s’accorde à présenter la lecture comme le sésame des sésames et l’écriture comme l’art des arts. Ce serait somme toute innocent si ça ne recouvrait certaines impostures et ne confinait par moments à un certain crétinisme. Constatons seulement que malgré les lourdes pressions exercées par l’école, les médias, les services gouvernementaux, le gros de l’humanité, même quand elle sait lire, n’ouvre pas de livres et que par ailleurs les grands crimes historiques, volontiers théologico-politiques, se sont réclamés de livres, creusets de dogmes, et ont été perpétrés en leur nom ou sous leur couverture dans les aires géopolitiques les plus imbues de culture et de livres.

Dans ce culte, les livres ne sont pas – ne sont plus – de vulgaires instruments, dépositaires de tout et de rien, mais les objets d’un culte que les auteurs et commentateurs instaurent à grand renfort de thèses sur la cancre-latisaton de l’esprit par l’inélecture, la vulgarisation et la standardisation du sentiment et du jugement par imprégnation médiatique, la robotisation de l’humain par la digitalisation de la connaissance et de la communication. Sans livres, menace-t-on, l’humanité serait perdue ; sans lecture, elle serait livrée aux diaboliques réseaux sociaux où s’expriment sans contrôle les passions les plus grégaires. On ne s’attarde pas sur les vertus et les vices de cette promotion inconditionnelle du livre, on n’étudie pas de près les attentes qu’on a communément et obscurément de la lecture, on n’attente en rien à l’éminence de l’écriture. En revanche, on s’accorde à décrier l’abêtissement par les séries télévisées et la grégarisation des instincts auxquels procèdent les réseaux sociaux qui concurrencent… la lecture. C’est toute la propagande mercantile de l’industrie du livre qui transpire dans le privilège qu’on accorde aux nouveautés au détriment des textes classiques. Je ne comprends pas pourquoi l’on se précipite sur le dernier X ou Y alors qu’on trouverait davantage matière à penser dans les livres classiques proposés gratuitement si ce n’est que X et Y sont dans l’air du temps, promus par les campagnes savamment orchestrées avec leur complicité. Ce n’est pas tant le besoin d’instruire le goût qui motive ce culte débridé et inconsidéré du livre – livrisme – que le commerce du livre et l’insatiable avidité de gloire qui anime les auteurs. Le volume médiatique des messes littéraires est tel qu’on ne distinguerait plus entre livre-camelote et livre-révélation et qu’on se languit du silence d’auteurs comme Samuel Beckett.

Le livrisme ne montrerait ni plus ni moins de crétinisme que toute autre variété d’augurisme. On prendrait les augures aux livres plutôt qu’aux écailles d’une tortue ou aux entrailles d’un oiseau. Les livres recèleraient tout, autoriseraient tout, donneraient réponse à tout, prépareraient à tout – au pire autant qu’au meilleur. Ce ne serait somme toute pas dérangeant si cela ne participait d’un harcèlement qu’on ne peut même nuancer sans encourir le ridicule (comme sur ces lignes). Le livrisme se présente comme l’expression la plus caricaturale sinon crétine de l’intellectualisme philosophique qui lie bonne action et bonne connaissance selon l’adage du « bien penser pour bien agir ». Or autant cette position se défend dans la recherche, qui réclame de maîtriser la science, ses contenus autant que ses méthodes, pour mieux la mener, autant elle est battue régulièrement en brèche dans les arts, les lettres et les mœurs sociales pour ne pas parler des pratiques morales. Lire des bibliothèques n’est pas plus requis pour accomplir des percées littéraires que pour s’illustrer par sa noblesse d’âme, c’est parce qu’on a été conditionné et s’est longuement exercé à lire qu’on persiste dans la lecture, à se montrer poli avec les dieux et les hommes qu’on se montre policé. Présumer d’un lien entre le nombre de pages qu’on abat par jour ou par semaine et le degré de moralité recouvre une telle caricature du leurre intellectualiste qu’on en rougit pour ceux parmi les intellectuels, généralement conservateurs, qui ne reculent devant rien pour convaincre leurs lecteurs et auditeurs de la pertinence de leurs thèses sur l’instruction livresque de l’humanité. Ces intellectuels, volontiers parasitaires des recherches, menées plus sûrement dans les laboratoires que dans des bibliothèques, nourrissent une vision immature et hâbleuse du monde qui laisse perplexe. Elle s’incarne en des personnages intellectuellement boursouflés qui n’ouvrent pas la bouche sans sembler dire pour reprendre Shakespeare dans « Le Marchand de Venise » : « Monsieur, je suis un oracle ; quand j’ouvre la bouche, empêchez qu’un chien n’aboie. »

Plutôt que de mûrir à la lecture et à l’écriture, ces bonimenteurs inconditionnels du livre cultivent une mauvaise puérilité. Souvent, de plus en plus, pervertis peut-être par les médias, ils débattent comme des gamins qui ne se seraient pas totalement départis des manies rhétoriques dans un mouvement scout ou dans un club des débats. Ils mobilisent leur érudition d’une manière si brouillonne, accablant les auditeurs de titres et de citations, prenant un malin plaisir à déboulonner leurs protagonistes, qu’on ne les suit qu’autant qu’ils basculent dans l’exhibitionnisme, le populisme ou le haut clownisme et manquent au premier – le seul ? – engagement de l’intellectuel qui est de cultiver l’esprit critique. Ils ne sont ni sages ni avertis, ils se révèlent d’un pédantisme précieux quand ils ne sont pas tout simplement sots. Leurs analyses sont quelquefois pertinentes, quoique souvent tronquées, nourries de leurs passions et caressant celles de leurs lecteurs. Pour se charger d’autant de livres et faire la réclame du livre les ânes n’en sont pas moins des ânes.

Ce crétinisme lettré, tel qu’il s’atteste chez les intellectuels qui voient dans la lecture une panacée contre tous les troubles civiques et moraux, réside dans cette naïveté – pour ne pas galvauder le mot foi – de croire que tout ce qui écrit est vrai ou intéressant, que la lecture d’un ou de mille livres par an prédispose à quoi que ce soit ou que l’écriture d’un ou de mille livres est la marque d’une noblesse de plume qui assurerait des droits de visibilité, de prémonition sinon de prophétie, voire d’impunité. Souvent celui qu’on a longuement désigné comme le charbonnier n’est pas moins pertinent et sage que l’intellectuel sot, volontiers plus schématique, caricatural, abstrait sinon borné. Est-ce faire de l’anti-intellectualisme de bas étage que de dénoncer la prépondérance accordée dans le débat public à la voix intellectuelle au détriment de celle du charbonnier ou du clergé religieux pour ne pas parler du chercheur chevronné ? – Oui. Seule la lecture liturgique nourrirait l’âme et l’on doit enrober les textes de Flaubert et de Dostoïevski d’harmoniques livresques-liturgiques pour leur concéder ces vertus qu’on prête à leur lecture. On ne les célébrerait pas autant s’ils ne s’inscrivaient dans un culte du livre qui, par ces tonitruantes rentrées littéraires où l’on n’a que des chefs d’œuvre, commencerait à devenir si assommant que j’en suis à recommander de bouder tous les prix et de chercher parmi les ouvrages négligés les pépites prometteuses de grands-livres – comme l’ont été et le sont « L’Ulysse », « La Recherche » ou « L’Homme sans qualité ».

Ce phénomène est-il aussi courant chez les femmes que chez les hommes ? Celles-ci auraient acquis à leur maternité et à un accompagnement plus serré des enfants cette maturité pratique qui manque tant aux intellectuels sots. Elles n’invoquent pas autrui sur un mode incantatoire, à la manière des hommes qui ne cessent de redécouvrir l’autre que pour l’abattre, mais sur le mode du dévouement. On se fie davantage aux femmes qu’aux hommes politiques, que ce soit dans les contrées européennes ou américaines, et la reconquête du pouvoir par les Talibans ne heurte autant que parce que l’on redoute le sort qu’ils risquent de réserver aux femmes et aux régressions que leur exclusion de la scène publique ne va pas manquer de marquer. Cela dit, on assiste ces dernières années à un tel assaut de leur part sur les lettres qu’on ne sait encore sur quelles voies elles les engageraient une fois qu’elles auront fini de vider leurs contentieux avec les hommes.

Photo : Van Gogh, Piles de romans français (1875)