BILLET D’AILLEURS : LE KIPPOUR DE MOIX

6 Sep 2019 BILLET D’AILLEURS : LE KIPPOUR DE MOIX
Posted by Author Ami Bouganim

Décidément, Paris est incorrigible. Malgré leurs frasques, il attend de ses hommes d’esprit de se montrer exemplaires – des parangons de vertu. Sitôt que l’un d’eux se révèle un vilain, il se récrie, se scandalise et improvise une de ces séries médiatiques dans lesquelles il excelle. On ne peut croire qu’un censeur du petit écran ait été un enfant battu, qu’un philosémite acquis au judaïsme et à la cause d’Israël soit un ancien antisémite. Un petit voyou des médias, adoubé par eux, incité par les animateurs à se déchaîner contre ceux qui se risquent à leurs dépens sur leur plateau. Le maître du dandysme intellectuel parisien s’improvisant pour la circonstance blanchisseur universel. Une variété de philosémitisme qui aurait germé sur le terreau de l’antisémitisme. Tous les ingrédients sont réunis, vous en conviendrez, pour un bon feuilleton parisien sur la rentrée littéraire. Ce n’est ni Heidegger ni Céline, c’est seulement Moix, ce n’en amuse que plus la galerie.  

Les Juifs sont tellement épris de leur repentir – la légendaire techouva – qu’ils se repentent régulièrement, à l’occasion de Kippour, qu’ils soient pratiquants ou athées. Tous, presque, reconnaissent visiter la synagogue en ce jour solennel pour… se repentir. On s’accable de tous les crimes, de tous les péchés, de toutes les exactions, de toutes les fautes, de tous les manquements, qu’on les ait commis ou non, et demande humblement pardon, le cœur brisé, l’intelligence humiliée, les sens meurtris par un long jeûne. Personnellement, au lendemain de ce jour terrible entre tous, je ne perçois de changement ni chez moi ni chez les autres et toutes les bonnes intentions de ce jour-là s’inscrivent en lettres mortes sur le Livre des Vivants – du moins le sont restées jusqu’à présent. Ceux qui me détestent continuent de me détester, ceux qui m’aiment de m’aimer. Les Juifs s’accrochent volontiers à l’adage talmudique qui dit que « là où se tient un repenti ne peut tenir un disciple-de-sage ». Je n’ai pas toujours compris l’adage, tant répété qu’il serait l’un des plus éculés de la littérature rabbinique. Il me permet néanmoins de concéder à autrui cette métamorphose morale que je désespère de connaître. Ceci dit, je n’ai jamais résisté longtemps aux incongruités qu’un nouveau-repenti peut débiter à la minute pour me soutirer un vain repentir…

La prestation de Moix chez Laurent Ruquier, à genoux devant lui et devant la France, était kippouresque. Les traits tirés, la voix ébréchée, le regard vacillant, il avait perdu sa superbe ou simulait de la perdre. Il ne tirait plus sur personne, il tirait sur lui-même. Il n’a accordé des circonstances atténuantes à son frère qui l’aurait balancé à la curée publique que pour mieux l’accabler. En revanche, il a demandé pardon à BHL et à BL qui l’ont précédé dans la techouva, le premier en publiant son « Testament de Dieu », en se posant en disciple de Lévinas et en se rangeant inconditionnellement du côté d’Israël, le second en rompant avec le maoïsme, en se mettant à l’étude du Talmud et en recevant la conversion décousue de Sartre sur son lit de mort et de débâcle. Moix s’est présenté en graine de petit repenti que l’animateur a plutôt ménagé, qu’un chroniqueur a macabérisé en l’interrogeant sur son regard ténébreux ou taciturne et qu’une philosophe a vainement tenté de repêcher en persistant à parler du livre.

On ne peut s’empêcher de soupçonner Moix d’avoir tourné sa veste par antisémitisme. Parce que les Juifs dominent les médias, qu’ils tiennent le haut du pavé philosophique et médiatique, qu’il vaut mieux être de leur côté que contre eux. Je présume par ailleurs qu’il en est pour savourer l’aubaine d’une campagne publicitaire gratuite qui va accélérer les rotatives et pas seulement celles desquelles sort « Orléans ». J’attends donc avec impatience la rentrée littéraire 2021 quand Moix publiera son « Paris » où il relatera par le détail son chemin de croix médiatique en vue de sa réhabilitation et où il ne manquera pas d’épingler tous ceux qui n’ont pas cru en la sincérité de son repentir et encore plus la rentrée littéraire de 2023 quand Moix racontera sa nouvelle vie dans « Koh Kut ». C’est parti, vous dis-je, pour une série littéraire dont le héros sera Moix. Les œuvres ne se concoctent plus dans l’intimité de son isoloir littéraire mais sur ces plateaux où l’on donne désormais les spectacles les plus croustillants de la vie parisienne, humiliant les uns en public, mettant les autres à la question, soutirant des aveux aux uns, condamnant les autres. Houellebecq, lui au moins, a le courage de sa vilénie. Il a, il est vrai, une bonne longueur d’avance poético-littéraire sur Moix qui ne saurait pas même, malgré mes soupçons, donner à sa vie la tournure d’un roman et qui choisirait de susciter un scandale pour en être le héros littéraire. En revanche, je m’inquiète pour mes pauvres Juifs qui s’éprennent sans distinction pour quiconque les caresse dans le sens du poils et pour lesquels je réclame – instamment – le droit à l’erreur et à l’humilité.

Vu d’ailleurs, de loin, je l’avoue, c’est plutôt cocasse…