The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LE MYTHE DE LA CIVILISATION JUDEO-CHRETIENNE
La « civilisation judéo-chrétienne » est un mythe et c’est ce mythe que les nouveaux souverainistes brandissent, avec le cynisme qui caractérise les nationalismes en Europe, pour exclure symboliquement les musulmans de sa sphère géopolitique sous prétexte de se protéger contre leur invasion. J’ai beau chercher dans les manuels d’histoire, je n’en trouve pas trace ; j’ai beau fouiller les sites archéologiques, je n’en trouve pas de vertiges ; j’ai beau étudier la littérature christiano-européenne, je peine à trouver les mentions au judaïsme. Jamais les Juifs n’ont été des acteurs à part entière dans cette prétendue civilisation ni n’y ont été associés autrement qu’en maudits, en aveugles, en marranes, en gens du ghetto, en parias… et, dans les meilleurs cas, en personnes d’exception. Se réclamer d’une « civilisation judéo-chrétienne », qui n’aurait jamais existé, c’est mobiliser les ossements desséchés de millions de victimes de l’antisémitisme chrétien – anti judaïque – pour s’autoriser des menées antisémites d’un genre nouveau – anti musulmanes.
Le judéo-christianisme désigne la secte messianique, au sein du judaïsme, qui pendant les premiers siècles de l’ère chrétienne alliait le judaïsme, avec ou sans pratiques, à la conviction que Jésus était le Messie des Juifs et qu’il ne tarderait pas à ressusciter-revenir. Sinon, après l’adoption par l’empereur Constantin (313) du christianisme comme religion officielle de l’Empire romain, je ne connais pas de christianisme, que ce soit dans la sphère catholique, orthodoxe ou protestante, qui ne se soit bâti sur le dénigrement, la négation et le dépassement du judaïsme. Je ne connais pas d’œuvre évangélique chrétienne qui ne se soit employée à occulter ses sources juives, à résilier ses pratiques juives et à christianiser le calendrier hébraïque, que ce soit à l’Est ou à l’Ouest, pour mieux gagner les populations locales à l’Eglise. Je ne connais pas d’autre dessein ecclésiastique concernant le Juif que de le réduire, le persécuter, le convertir ou le supprimer. La civilisation christiano-européenne s’est élaborée à la croisée des mythes et rites locaux (païens) et de l’héritage chrétien du judaïsme recouvrant la négation du judaïsme historique et de ses survivances talmudiques. C’est tellement banal que les tenants de « la civilisation judéo-chrétienne », qu’ils soient croyants ou non, pécheraient contre le christianisme repenti de l’après-guerre autant que contre la synagogue violentée, séduite, conciliée.
Le nouveau souverainisme, volontiers antimondialiste, ne cache pas ses desseins géopolitiques. Il ne s’accommode pas d’une population musulmane de plus en plus nombreuse en Europe. Il souhaiterait la limiter sinon s’en débarrasser. Il semble mettre dans sa hargne contre l’islam tout le potentiel de négation des autres religions inhérent à la civilisation christiano-européenne, y compris parmi les tenants de la laïcité, enclins à occulter ses sources et ses ressorts chrétiens, à préserver la trame chrétienne du calendrier civil et à empêcher que des mosquées viennent rivaliser en plus grand nombre avec les clochers. Le plus troublant, c’est qu’il se trouve des Juifs, parmi les chercheurs, les chroniqueurs, les réalisateurs, autant qu’au sein des communautés synagogales, pour se prêter à cette nouvelle machination antisémite du christianisme et de ses décantations et réalisations civilisationnelles dont le bilan reste double : d’un côté, les acquis des sciences, des arts et des lettres ; de l’autre, les massacres des Indiens aux Amériques, l’asservissement de millions d’Africains, les pillages coloniaux et leur théorie d’humiliations et de sévices.
Un survol de l’histoire du christianisme, des premiers décrets anti-judaïques dans la première moitié du VIe siècle à la Seconde Guerre mondiale, convaincrait le premier venu que la civilisation christiano-européenne a été – est restée ? – antisémite de bout en bout, ne reculant devant rien pour « vomir » le Juif. Les croisades représentaient une tentative de parachever la conquête des esprits par celle des lieux saints en Palestine et ce n’est pas un hasard si elles décimaient les communautés juives sur leur passage. La Reconquête chrétienne de la péninsule ibérique des mains des musulmans s’est accompagnée de conversions forcées, de poursuites inquisitoriales, d’autodafés… et se conclut en 1492 par l’expulsion des Juifs et des Morisques. La Renaissance, généralement célébrée comme un rare moment de dialogue inter-religieux, ne toucha qu’une poignée de lettrés de part et d’autre et assista à la création du ghetto. L’Europe de l’Est a été pour sa part un chantier de poursuites, de persécutions et de pogromes jusqu’au démantèlement de l’empire soviétique. Le sionisme recouvrait un diagnostic et une solution : le diagnostic – la civilisation christiano-européenne ne se départira pas de son antisémitisme même contre la conversion et l’assimilation des Juifs ; la solution – ceux-ci n’avaient d’autre choix que de se donner une entité étatique où ils pourraient s’assumer pleinement et positivement. Parallèlement, le Bund, mouvement culturaliste réclamant l’autonomie juive, encourageait l’immigration pour l’Amérique du Sud et du Nord.
L’octroi des droits civiques aux Juifs recouvrait la conviction qu’ils se dépêcheraient de s’assimiler. Dans aucun des pays où les Juifs ont été émancipés, on n’a procédé à une synthèse entre le judaïsme et le christianisme ni reconnu l’apport qu’avaient pu avoir les Juifs à la civilisation christiano-européenne. Ni en Hollande au XVIIe siècle, malgré la grande entente inter-religieuse qui régnait dans la contrée, ni en Allemagne, malgré la grande aventure intellectuelle des Juifs, de Mendelssohn à Benjamin et Adorno en passant par Hermann Cohen, Edmond Husserl, Ernst Cassirer et tant d’autres. En France, c’était à la fois plus pathétique et plus dérisoire, surtout depuis qu’elle avait instauré son régime politique – au sens noble du terme – de laïcité. Les rares Juifs souhaitant s’illustrer dans la recherche, les lettres, les arts s’assimilaient ou se laissaient tenter par la conversion. On doit attendre la grâce de la repentance ( ?) et de la résilience ( ??) de l’après-guerre pour se résoudre à écouter leurs voix, leur consentir des sièges dans les cénacles de la République et leur allouer des contrats pour leurs écoles.
Ce n’est qu’aux Etats-Unis qu’on a assisté, principalement à partir des années 60 du XXe siècle, aux germes d’une civilisation judéo-chrétienne. Les Etats-Unis se sont bâtis de ses vagues d’immigrants et les Juifs ont pu s’insérer dans un creuset qui se laissait instruire par les apports des nationa-lités. Leur contribution s’est produite autour des droits civiques, des libertés et du « tikkun olam » – réformation du monde dans laquelle convergent les idéaux prophétiques de redistribution philanthropique des richesses, de justice sociale et de mobilisation (« garantie mutuelle ») pour les Juifs persécutés étendue aux minorités persécutées. Les choses changeraient l’augmentation des immigrés asiatiques et musulmans qui ajoutent leurs dimensions religieuses et culturelles au melting-pot américain, que ce soit dans le paysage urbain, artistique, universitaire ou médiatique.
Bien sûr, les contributions de grands noms juifs marquent des tournants dans les champs du savoir, de la philosophie et de la création. Marx posa les assises d’une économie de l’égalité sociale et inspira le communisme qui bouleversa la carte du monde. Einstein révolutionna la science, Freud la perception de l’homme, Chagall sa vision plastique, Strauss et Arendt revisitèrent les pratiques du politique. Mais aucun d’eux – de même que de nombreux autres – ne s’inscrivait dans une quelconque « civilisation judéo-chrétienne » et ne se posait encore moins en l’un de ses artisans. Ils œuvraient pour les sciences, les arts et les lettres et c’est parce que leurs découvertes et réalisations présentaient un indubitable cachet universel qu’elles ont conquis le monde, en Chine et en Inde. Tout au plus se seraient-ils reconnus en la civilisation occidentale dont ils ont été, pendant les deux derniers siècles, des ferments plus avisés qu’enthousiastes. Le larcin symbolique des nouveaux souverainistes consiste précisément à s’accaparer les acquis de l’Occident (le terme « Occident », trop chargé de fascisme, ne sert pas vraiment leurs menées anti musulmanes), accomplis souvent contre les entraves chrétiennes, et à les verser au crédit de leur mythe judéo-chrétien. Je ne me leurre pas sur la portée de ce post, ils ne se ressaisiront pas, ils seront démocratiquement battus, que ce soit aux élections nationales que locales. Je leur demande seulement d’arrêter de brandir leur mythe pour se prémunir de la composante musulmane de leur civilisation à venir qui sera plus sûrement christiano-musulmane que judéo-chrétienne. Bientôt, leur mythe ne dira plus grand-chose aux jeunes générations, d’abord parce qu’il ne recouvre que persécutions et massacres, ensuite parce que le rôle des Juifs en Europe sera de plus en plus marginal. Soit parce qu’ils l’auront quittée pour Israël ou pour l’Amérique du Nord ou l’Océanie, soit parce qu’ils se seront assimilés. La seule période où l’on a assisté en Europe à des germes de civilisation judéo-chrétienne – je veux bien le concéder – a été encore en Andalousie. Mais alors elle était – les vestiges architecturaux en témoignent autant que les textes – judéo-christiano-musulmane et c’est cette réalité que les nouveaux souverainistes veulent et doivent occulter à tout prix pour préserver leur civilisation christiano-européenne.
Dans tous les cas, les Juifs ne peuvent – en aucun cas et sous aucun prétexte – se prêter à la manipulation symbolique orchestrée par les souverainistes sous peine de se discréditer voire se ridiculiser. Or l’amnésie dans certains milieux n’est pas moins scandaleuse que le trucage symbolique des souverainistes. Ils prétendent ne pas oublier, ils oublieraient l’essentiel. Pendant près de deux mille ans, l’Europe a été l’arène où les Juifs étaient livrés en pâture à leurs inquisiteurs et à leurs bourreaux, ne reprenant leur « renaissance sans cesse renaissante », que ce soit en Provence, en Italie, en Pologne ou en Russie, qu’entre deux pogromes. Leur avenir, tant en Europe qu’au Moyen-Orient, se jouera avec les musulmans et non avec les chrétiens.
Et je n’ai pas parlé dans tout cela, on l’aura remarqué, d’Auschwitz, le monument le plus accablant de la civilisation christiano-européenne qui ne semble relâcher la pression de son antisémitisme – et encore – contre les Juifs que pour la diriger contre les Arabes musulmans…

