BILLET D’AILLEURS : LE SUCCES DE TOTO

27 Oct 2019 BILLET D’AILLEURS : LE SUCCES DE TOTO
Posted by Author Ami Bouganim

Finalement, je l’aime bien, ce cher Toto. Il n’a pas changé, il est resté égal à soi-même. Les ans ont seulement accentué ses traits totoïesques. En mieux bien sûr. Pour la gloire de la Gaulle, de la République et de ce auquel il croit et pour lequel il combat (même si je ne sais quoi). Malgré ma grande admiration pour lui, je ne suis pas tant totoïste (je travaille, moi !) pour chercher à comprendre ce qu’il veut ou ne veut pas, s’il est pour ou contre la pilule, pour libérer la femme ou la maintenir sous le régime de la burqa domestique, pour langer les vieux ou les assommer, pour la réhabilitation de Pétain ou pour la dégradation de ses restes, pour le droit à la bêtise ou contre elle. Il est trop cultivé pour moi, je n’arrive pas à suivre. Il se pare de tant de noms prestigieux que je ne peux que m’incliner devant une intelligence servie par une mémoire phénoménale. Bien sûr, ce sont toujours les mêmes noms et les mêmes citations, mais moi, avec mon degré d’instruction, je ne retiens pas même les blagues qu’on me raconte.

Bien sûr, j’achète régulièrement son livre, qu’il publie tous les ans sous un autre titre, et ne manque jamais de me le faire dédicacer. Malheureusement, il ne me reconnaît pas, moi, le cancre de la classe, assis au dernier rang, loin derrière lui. Pourtant, il avait une peur bleue de moi. Je ne le croisais pas dans le couloir ou dans la cour sans lui assener un coup sur sa tête. Gratuitement, sans rien demander en retour, pour venger tous ceux dont il dénonçait les incartades. Les punaises sur la chaise des maîtres, une araignée dans le tiroir de leur bureau, une boule puante pour perturber une interrogation écrite. Il était si discipliné et chouchouté, le morveux, qu’il ne manquait pas une occasion de s’improviser mouchard de la classe.

Sinon, c’était incontestablement le petit génie de la promotion. Il savait tout, il avait des positions sur tout et il improvisait une salade sur tout. C’est simple, il levait la main avant même que la maîtresse ne finisse de poser sa question alors que moi, je ne la comprenais pas même après qu’elle l’ait répétée deux ou trois fois pour ne pas avoir à accorder un nouveau bon point à Toto qui maintenait sa main levée en ahanant pour attirer son attention et en promenant son regard autour de lui pour s’assurer qu’aucune main ne rivalisait avec la sienne. En définitive, la maîtresse devait s’incliner et Toto partait d’une nouvelle dissertation théologico-politique (à son âge ! en culottes courtes ! en tablier bleu ! son béret accroché à la patère !) où il rameutait Joachim du Bellay, Victor Hugo, Charles Péguy alors que nous autres, pauvres attardés, on n’avait entendu parler que de Toto, Tartine et Tintin. On ne comprenait rien à ce qu’il racontait mais la plus désespérée était encore la maîtresse qui nous le donnait en exemple pour tenter de nous repêcher.

Malgré notre acharnement contre lui, on s’accordait à lui prédire un brillant avenir. Médecin des médecins, président des universités, ministre des écoles… conseiller stratégique ! Les plus mortuaires d’entre nous disaient qu’il serait enterré au Panthéon, à Montparnasse ou même à l’Académie. Personne – j’en témoigne pour la postérité – n’aurait prédit qu’il tournerait aussi mal et que le malheureux deviendrait le champion intellectuel de France. Ce très cher Toto – il s’appelait Mimoun avant de se faire baptiser Baptiste à la mairie de Maubeuge et ne s’attire son surnom – n’arrête pas de pérorer, disserter, s’enrouer, assurant en permanence : « C’est simple, je vais vous expliquer, deux points… » Le totoïsme est – si j’ai bien compris son cinquième point – le dernier cri en matière de réactionnairisme. Et si j’ai compris son dixième pamphlet contre les médias par lesquels il est particulièrement recherché pour les réparties qu’il assène à ses protagonistes avant même de les écouter, il aurait comme première maxime média-intellectuelle : « Prends le contre-pied de tout en toutes circonstances pour le plaisir de prendre ta revanche contre tes camarades de classe en pugilant quiconque s’enhardit à te provoquer en débat. » Comme deuxième maxime : « Plus tu attaques large, sans t’encombrer de scrupules racistes, phallocrates ou homophobes, et plus tu t’aliènes les foyers de pouvoir symbolique dont l’indignation augmente ton propre capital symbolique et accroit les ventes de ses livres. » Depuis, Toto est sur tous les écrans et il assure, à ses risques et périls, le rôle ingrat de distraire les Français en se posant en porte-parole des plus râleurs d’entre eux – ce n’est pour autant ni un vulgaire Camelot des Médias ni un vulgaire Fou de la République ! Toto, vous dis-je, promet d’entrer dans l’histoire comme celui qui a achevé les intellectuels en les caricaturant sur leur terre d’élection. Il présente l’insigne mérite d’être resté le morveux qu’il était et de maîtriser l’art de morveuliser ses protagonistes pour leur montrer qu’il est le plus grand maître de la haute chamaillerie intellectuelle. Les malheureux sortent des débats avec lui roués de citations et avec une liste bibliographique qu’ils ne liront pas plus que lui-même ne l’a lue.  

Vu d’ailleurs, de loin, je ne peux que me féliciter du rôle qui a été le mien, comme dernier des cancres, dans la naissance du totoïsme et de sa croisade contre les mosquées, les clochers, les chaires, les médias, les œillères qu’il serait le seul à ne pas avoir sur les yeux, et m’engage solennellement à encenser Toto sur cette dérisoire page, quoiqu’il dise, pense ou pépie, du moins tant qu’on ne l’aura pas exilé, comme il en rêve, à Sainte-Hélène…