The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LES SATURNALES POPULISTES

Nous avons dans notre galerie assez de portraits politiques pour ébaucher de premières thèses sur les tendances populistes médiatiques qui menacent les démocraties constitutionnelles, voire rédiger un nouveau manuel politique mettant « Le Prince » de Machiavel au curseur médiatique qui serait la marque la plus éloquente de la mondialisation. Netanyahou en Israël a été sans conteste l’un des premiers théoriciens-praticiens de ce populisme médiatique. Des dirigeants en Europe centrale se sont inspirés de lui. Trump a été l’une de ses « créations », le produit entre autres de son interventionnisme dans l’arène intérieure américaine, tant auprès des membres du Congrès, des mouvances évangélistes que des médias. Duterte aux Philippines, Bolsonaro au Brésil et Zemmour en France. La conquête du pouvoir par ces personnages réclamait de s’engager à résoudre les problèmes qui grèvent la nation/patrie/maison, ramener la grandeur ébréchée par l’ennemi/l’émigré/l’envahisseur, consolider la gestion/autorité de l’Etat, régler les tensions qui ne seraient plus tant entre riches et pauvres, patrons et travailleurs, bourgeois et ouvriers qu’entre le peuple des incompris/lésés/déshérités/transparents et ce qu’on désigne comme les élites, en particulier celles qui jouissent d’une visibilité médiatique. Plus généralement, la stigmatisation comme traitres des adversaires politiques (les bien-pensants/les gauchistes/les antipatriotes) est requise par la polarisation et à l’exacerbation de la vie publique qui alimentent l’excitation populiste.
La démocratie populiste pourrait se révéler un régime transitoire, passage obligé entre la démocratie libérale pluraliste de ces dernières décennies qui n’aurait pas su se mettre aux nouvelles échelles, principalement démographiques, du monde et une démocratie techno-sécuritaire qui s’apparenterait pour ses décentralisations (les Etats aux Etats-Unis, les Länder en Allemagne, les régions en France, etc.) et par ses modes de consultation au modèle suisse et par sa bureaucratie au modèle chinois. Pour l’heure, le populisme se présente comme une réaction démagogique au démocratisme débridé, accusé justement ou injustement d’être détourné au profit d’oligarchies, souvent amalgamées, de la finance, des armes, des lettres au sens large du terme incluant les médias. C’est souvent une vague de fond qui ne s’entend qu’au scrutin du peuple et n’a pas grande considération pour les institutions qui, avec les modes de scrutin, constituent la démocratie libérale pluraliste, en l’occurrence :
* La séparation de l’Etat et de l’Eglise.
* La suprématie de la loi liant tous les citoyens, y compris les élus.
* La séparation des pouvoirs, y compris celui des médias, et leur indépendance.
* L’égalité devant les instances étatiques.
* L’instauration d’un régime universel des droits, dont la liberté communautariste autant qu’individuelle, et des devoirs constitutifs de la citoyenneté avec des possibilités de correction pour rééquilibrer la distribution des richesses matériels et l’accès aux agences d’habilitation symbolique.
Le populisme se remarque par l’engouement populaire pour l’exercice personnel du pouvoir par un dirigeant qui y accède et s’y maintient au prix d’une délégitimation des institutions démocratiques sous prétexte qu’elles portent atteinte à la souveraineté du peuple et de ses élus. Ce qui caractérise les personnages populistes est somme toute sommaire :
* Ils accentuent les problèmes identitaires et sociétaux, les imputant à leurs prédécesseurs, et se proposent pour les résoudre par un tour de passe-passe politique qui ne convainc que les plus désespérés et inconditionnels de leurs partisans.
* Ils cultivent une vision manichéenne du peuple : d’un côté, les bons/sains/patriotes ; de l’autre, les mauvais/malsains/traitres.
* Ils désignent un ennemi – intérieur ou extérieur – à la vindicte populaire pour mieux paraître sur la scène publique comme les protecteurs de ses victimes, voire comme des sauveurs.
* Ils dénoncent sans grande distinction les élites et en l’occurrence celles détentrices des pouvoirs symboliques, que ce soit dans les institutions gouvernementales, académiques ou médiatiques.
* Ils s’attachent des intellectuels de cour qui prennent sur eux, pour des raisons souvent plus lucratives que patriotiques, de s’improviser porte-paroles.
Les dirigeants populistes recourent à nombre de procédés pour s’assurer une solide base de soutien au sein des secteurs de la population qui se sentent lésés et pénalisés par la distribution des capitaux matériels et symboliques, à l’instar des Orientaux en Israël, des Evangélistes aux Etats-Unis, des catholiques en France. Ils mentent si continûment que les commentateurs ne prennent même plus la peine de relever leurs mensonges. Ils ne reconnaissent pas leurs erreurs ni ne s’excusent pour leurs bavures, respectant le sacro-saint principe du dirigeant populiste : « Qui s’excuse s’accuse. » Ils sont si roués à la manipulation des médias qu’ils donnent de véritables shows télévisés. Portés par la vague populiste qu’ils orchestrent, campant tour à tour le martyr (paranoïaque pour Netanyahou, guignolesque pour Zemmour) et le champion de la transgression, ils en viennent à instaurer des voyoucraties, théologico-politique comme en Israël et en Pologne, philistine comme aux Etats-Unis, policière comme aux Philippines,
Le nouveau populisme compose avec la trame médiatique de la société. Il réclame du dirigeant d’assurer une permanence médiatique, nécessaire pour investir l’espace public, s’insinuer dans les esprits, exciter les passions politiques. Trump jouait les nouveaux médias contre les anciens qui lui étaient généralement hostiles. Zemmour joue la cuistrerie contre les médias pour mieux les divertir. Les « idées » n’importent pas autant que les postures-impostures du candidat ou du dirigeant. Elles se bornent en général à des slogans. Même un Zemmour, le plus alambiqué parce que le plus contradictoire de tous, se contente d’un bricolage de clichés davantage qu’il ne déploie une vision politique pour le pays et pour le monde. On ne se range du côté du candidat-dirigeant populiste qu’autant qu’il incarne les passions politiques qu’il a l’art de cultiver, chevauchant les hantises ouvertes ou cachées du peuple. Il réveille de vieux démons comme la destruction par l’Iran, l’invasion par les migrants, le grand remplacement, la guerre civile. Il ne s’inscrit dans le tissu social que pour mieux irriter ses cordes les plus nerveuses. Il active la fibre nostalgie pour un âge d’or ou pour une période idyllique. Il recourt à des interventions intempestives et à des déclarations scandaleuses, basculant volontiers dans la vulgarité (Duterte, Trump) ou dans l’obscénité (Zemmour) pour maintenir un état d’excitation permanente autour de ses agissements. Le peuple n’a pas droit au répit, il doit être passionné par le cirque politique et suivre les prestations de son héros. On doit éviter qu’il ne s’ennuie. Des rencontres sensationnelles (Trump avec Kim Jong-un), des coups d’éclat militaires (les exploits des services secrets de Netanyahou en Iran), des décisions scandaleuses (les mesures sanitaires de Bolsonaro ou policières de Duterte). La réaction machiste contre le politiquement correct et maintenant contre le wokisme (brassant ensemble le post-modernisme, la déconstruction, le féminisme, la mondialisation) se rencontre chez tous les dirigeants populistes, qu’ils caressent des ambitions politiques ou se cantonnent dans des positions de commentateurs (Finkielkraut, Onfray et maintenant Bock-Côté pour la France).
Il n’est meilleure manière pour un dirigeant populiste d’investir les médias que de les narguer, se retournant volontiers contre eux quand il en est un produit comme dans les cas de Netanyahou, Trump, Zemmour. Le candidat-dirigeant tente bien sûr de s’en assurer le contrôle, comme dans le cas de Netanyahou, poursuivi pour corruption et trafic d’influences, qui non content de s’être fait offrir par un patron des casinos aux Etats-Unis un quotidien distribué gratuitement qui a bouleversé le paysage journalistique en Israël, a pesé sur la politique du ministère des Communications. Trump a colonisé les petits médias locaux, volontiers conservateurs, avant de se lancer dans la création de son propre réseau social. Zemmour s’est acoquiné avec Bolloré qui cumule les organes de presse, de radio et de télévision. Le candidat-dirigeant populiste n’hésite pas déballer sa vie privée en public pour mieux assurer à sa personnalité l’aura d’un personnage de roman et cultiver le voyeurisme médiatique. Trump ne se cachait pas de ses frasques sexuelles – sans s’aliéner les puritains ; Netanyahou autorisait l’ingérence de sa compagne et de son fils dans les délibérations politiques et dans le choix de ses collaborateurs – sans s’aliéner les intégristes ; Zemmour serait à mon sens le metteur en scène de sa liaison avec sa jeune conseillère pour mieux érotiser son personnage. Ce faisant, il ne comprend pas – ou peut-être le recherche-t-il – qu’il passe une limite même dans un pays comme la France dont la culture politique concède comme « un droit de cuissage politique » aux plus hauts dignitaires de l’Etat. Il n’a violé le code de réserve galante que même de plus entreprenants, comme Mitterrand et Giscard d’Estaing, respectaient, que pour miser sur cette ostentation machiste dont se gargarisait Trump, à moins bien sûr qu’il ne se soit puérilement amouraché.
Cette saturation de l’espace médiatique par les dirigeants populistes se solde par une certaine crétinisation de l’opinion publique, que ce soit des suites de stigmatisations abusives, de dénigrements systématiques et d’incitations répétées à la haine (de la gauche par Netanyahou, des antipatriotes par Trump, des islamo-gauchistes par réactionnaires français), par contamination luxuriante (Netanyahou, Trump, Bolsonaro), par emballement intellectuel et littéraire (Zemmour quoiqu’on pense de ses qualités intellectuelles). Dans tous les cas par une congestion théologico-politique des esprits – pour paraphraser Chateaubriand qui, parlant du baron de Damas, précepteur de Henri V à Prague, disait : « Une congestion religieuse lui embarrassait le cerveau » – se communique du dirigeant au peuple qui ne jure que par le héros de sa nouvelle série TV réalité politique. Le citoyen électeur de la démocratie agorique pluraliste cède le pas au spectateur voyeur de la démocratie médiatique populiste.
Le grand problème avec des candidats populistes n’est pas leur accession au pouvoir. Le populisme présente le mérite d’aérer les esprits tant accoutumés à leurs prérogatives symboliques ou politiques qu’ils parasitent les institutions, de redistribuer des cartes que nul ne s’avisait de toucher, de soulever des problèmes endémiques, de réviser des procédures solidement enracinées (Trump a bouleversé les protocoles diplomatiques tels qu’ils se pratiquaient depuis des siècles). Le problème le plus aigu est dans l’irrésistible tentation du dirigeant populiste de se maintenir, quoiqu’il en coûte, au pouvoir. Il place des hommes de main aux postes les plus névralgiques pour verrouiller autant que possible les rouages du pouvoir. Or ceux-ci se recrutent – sont maintenus – sur le seul critère de leur loyauté et non tant pour leurs compétences. Il s’ensuit une exacerbation-dégradation des mœurs civiques aussitôt mise sur le compte de l’opposition, quelle qu’elle soit, accusée d’entraver les mesures du pouvoir. Sous un régime populiste, l’incurie de la classe politique ne représente pas un danger pour la simple raison que tout est fait pour prévenir l’alternance comme en Israël, en Turquie, en Hongrie… en Russie. Cela peut aller de la mise en place progressive d’une dictature partielle (Turquie) à un enrégimentement de la masse électorale (l’éviction de Netanyahou n’est pas tant due aux urnes qu’à une coalition montée de toutes pièces qui fleure bel et bien le putsch politique). Le dénouement du régime populiste n’est pas tant la dictature qu’une guerre civile larvée ou ouverte entre les partisans du dirigeant ou de ses successeurs (Venezuela) et leurs opposants assimilés à des traîtres. La seule parade contre la perpétuation de ces régimes est encore la limitation du nombre de législatures par dirigeant, voire par formation politique ( !). Plus un dirigeant populiste reste au pouvoir et plus il empiète sur les prérogatives des autres institutions et accroit les risques de corruption. Il écarte des concurrents au sein même de son parti et promeut son modèle de leadership aux dépens de tout autre. Bientôt, il devient irremplaçable – on n’envisage plus le pays sans lui – alors que ce n’est en général qu’une graine de dictateur de plus en plus insensible aux critiques et aux contrôles.
Dans la Rome antique, les Saturnales, célébrées en l’honneur du dieu Saturne, avant ou après le solstice d’hiver, donnaient lieu à des libations populaires débridées pendant lesquelles tous les excès étaient permis, toutes les dépravations, toutes les transgressions. Les barrières sociales tombaient, les tribunaux et les écoles cessaient toute activité, les exécutions étaient suspendues. Les maîtres et les esclaves échangeaient leurs rôles. C’était le grand chamboulement. Les Saturnales, remplacées par Noël, célébraient un âge d’or caractérisé par le règne de Saturne. Dans ses « Mémoires d’outre-tombe », Chateaubriand écrit que les Saturnales « culminaient lors de la douzième nuit ou « Nuit des Rois » – cette Twelfth Night dont Shakespeare fera le titre d’une de ses comédies les plus magistrales. On avait coutume de désigner un individu de préférence épileptique pour prendre la place de la plus haute autorité pendant la durée de la fête — roi de Malgouverne ou « fou » qui se livrait à toutes les excentricités — puis, dans la version la plus ancienne du rite, on le sacrifiait comme une victime expiatoire et porteuse de tout le mal social enfin expulsé. » Les transitions populistes auxquelles nous assistons ne sont pas sans évoquer les mêlées, les transgressions et les inversions des Saturnales. Le sort des dirigeants, que ce soit Netanyahou traduit en justice ou Trump que guette la justice, ressemblerait à celui des Malgouvernes. Je n’ai pas le talent littéraire pour imaginer celui de Zemmour. Même le récit de Houellebecq, autrement plus doué, dans « Soumission » n’égale pas celui que concocte Zemmour, avec le soutien des médias et contre eux. Ce qui est sûr, c’est que les nouveaux popularismes sont bel et bien théologico-politiques, mêlant ouvertement religion et politique comme en Israël et aux Etats-Unis ou insidieusement comme en France qui croit pouvoir se barder derrière sa laïcité alors qu’elle est battue en brèche par les intégristes catholiques, juifs et musulmans. Zemmour n’invoque la laïcité que pour mener au nom d’une problématique civilisation judéo-chrétienne sa croisade contre l’Islam. Or la civilisation chrétienne a été de loin plus meurtrière à l’égard des Juifs que la civilisation arabo-musulmane, dans l’aire catholique (avec les croisades, l’Inquisition, les expulsions), l’aire chrétienne orientale (les pogromes répétés), l’aire protestante (la Shoah). Zemmour valse sur cette construction politicienne qu’il convertit en catégorie civilisationnelle davantage que sur ses allégations concernant le régime de Pétain. Je ne dis ni qu’il est fasciste ni réactionnaire, ni raciste ni misogyne, ni… ni…, pour la simple raison qu’il n’est rien et ce n’est pas la moindre marque du dirigeant populiste que de maintenir le f(l)ou sur ses convictions. Zemmour a commencé sa carrière médiatique comme l’une des punaises que Laurent Ruquier posait sur les sièges de ses chroniqueurs pour piquer ses invités sans attenter à sa légendaire gentillesse, Zemmour l’est resté…

