BILLET D’AILLEURS : LES SUTURES SOCIALES

23 Apr 2020 BILLET D’AILLEURS : LES SUTURES SOCIALES
Posted by Author Ami Bouganim
L’Asie du Sud-Est se mesure mieux à la pandémie du coronavirus, parce qu’elle se montre plus disciplinée, déterminée et volontaire. Ses sociétés sont traditionnelles, suturées de rites, religieux ou non, du berceau à l’hospice. Sans être autoritaires comme la Chine, la Corée du Sud et le Japon, démocratiques et respectueuses des libertés, n’ont pas craqué. De même pour les pays européens dont la culture politique, les mœurs sociales, les habitus scolaires et académiques, les mécanismes d’insertion et d’assistance sociales, la répartition des richesses sont les mieux régulées. Les Etats-Unis, pris au dépourvu, se sont déglingués, bernés par un président, incarnant ce crétinisme qui caractérise tant le culte philistin du parvenu au cœur de l’ethos civique américain, dont la magistrature, irresponsable de bout en bout, a culminé dans le craquement – somme toute prévisible – de son système hospitalier. Nous aurions d’un côté des sociétés structurées dont les mœurs sont les mieux partagées ; de l’autre, des sociétés fragmentées dont de larges poches sont déliquescentes – et l’on se sentirait assurément plus en sûreté sécuritaire, sanitaire et sociale dans des sociétés suturées de rites et de convenances que dans des sociétés dépenaillées et débraillées.
 
L’homme ne tire pas de conclusions des catastrophes naturelles, surtout de cette envergure. C’est plus grand que lui, ça le dépasse, d’autant que cette pandémie ne l’a pas tant abattu qu’humilié, ridiculisé et acculé à de nouvelles-anciennes limites. Tout ce qu’il peut faire est de reconnaître son incompétence – intellectuelle et médicale –, son irresponsabilité – écologique et socio-politique – et son débordement par un culte irraisonné de la vie à tout prix. Malheureusement, il ne tirera ni conclusions éthiques ni sociétales, il est trop engagé dans ses logorrhées socio-politiques et ses recherches pharmaceutiques pour se montrer à la hauteur des répercussions de cette pandémie – sur la gestion ou la non-gestion gériatrique des personnes âgées, les modalités d’hospitalisation des malades, les pratiques médicales… pour ne point parler des courses effrénées à la sur(re)production et à la surconsommation. Il va s’atteler à la recherche d’un vaccin et ça il saura le faire plus promptement que de réviser ses trains et modes de vie. Il n’a d’ailleurs pas tiré de conclusions de la grippe espagnole, autrement plus cuisante, sinon qu’il a ouvert une deuxième guerre mondiale encore plus meurtrière que la première. Ce ne serait – je veux parier – qu’un soubresaut humain, trop humain, dans l’histoire mondiale pour ne pas parler du cours cosmique.
 
Les victimes des guerres, des massacres et des épidémies ont, n’en déplaise à Walter Benjamin, toujours « tort », dans le sens où elles ne sont pas là pour témoigner et que ce sont les survivants qui témoignent pour elles, à tort et à travers. Ils décident pour elles du sens ou du non-sens de leur mort ou de leur martyre. C’était comme ça, ce sera comme ça. Ce n’est pas plus la fin de la globalisation que de la science, mais celle de centaines de milliers ou de millions de personnes âgées et malades et dans leur sillage de jeunes personnes entraînées par la pandémie. On n’entend que d’assommantes chamailleries, tant parmi les intellectuels que les médecins. Les uns ont tout prévu et tiré le signal d’alarme ; les autres cherchent leur panacée dans de vieux comprimés contre le paludisme ou restent attachés à des procédures de recherche et de testabilité qu’une situation d’urgence réclame de nuancer. On a encore assisté à de pathétiques et héroïques ruées de blouses blanches sur des patients que leur âge et leur état médical prédisposaient à la mort et à… de sombres cours de philosophies sous le signe – démoniaque ? – du corona. Cette pandémie est une métaphore médicale-sanitaire qui n’est pas près de trouver son encre.
 
Cela dit, c’est peut-être un indicateur, parmi d’autres, du déplacement du centre de gravité – économique, politique, voire civilisationnelle – de l’Europe-Etats-Unis vers l’Asie du Sud-Est et dans ce cas, il serait plus intéressant d’écouter ce que les commentateurs ont à dire là-bas que de lire les colonnes répétitives des observateurs occidentaux. Peut-être n’ont-ils pas grand-chose à dire mais ce peu serait tellement plus éloquent que les diatribes sociopolitiques occidentales contre les gouvernements ou les banques alors que l’humanité entière paie pour « un délit de démesure » perpétré par les populations les plus riches, gâtées et irresponsables. Ce déplacement recouvre peut-être un déplacement du débat public de la politique braillarde des partis, des médias et des réseaux sociaux à la politique au sens noble du terme qui s’attacherait aux sutures requises par des sociétés décentes, équitables, mesurées et saines.