BILLET D’AILLEURS : UNE GUERRE DE SECESSION

10 Sep 2022 BILLET D’AILLEURS : UNE GUERRE DE SECESSION
Posted by Author Ami Bouganim

Six mois plus tard, je comprends de moins en moins la politique de l’Occident dans la guerre qui se poursuit en Ukraine. En principe, il aurait dû tout mettre en œuvre pour l’arrêter, ne serait-ce que pour mettre fin au bombardement des civils ukrainiens et permettre aux millions de réfugiés de rentrer chez eux. Or en misant inconsidérément sur Zelensky et sur sa compagnie télévisuelle, il prolonge leur calvaire, accule Poutine, dont la criminalité après la Géorgie, la Tchétchénie et la Syrie n’est plus à prouver, à l’une de ces situations desquelles la Russie a toujours su se dépêtrer, et se ridiculise à chasser les sorcières qui se hasardent à dénoncer les menées aventurières de toutes sortes d’agitateurs et d’agités médiatiques. Zelensky se plait tant à son rôle de tambour de guerre, qu’il bat en serrant les traits et en écorchant sa voix, ment et pose tant qu’on devine aisément l’imposteur. Il aurait dû démissionner depuis longtemps et céder sa place à l’un de ses vice-présidents, de ses vice-premiers ministres ou de son chef d’état-major. Sa démission ne représenterait pas tant une victoire pour la Russie – qui a perdu de sa superbe avec ses plumes militaires et qui, malgré les barouds d’honneur des Ukrainiens, n'est pas près de dire son dernier mot – que pour ce qui reste d’une Ukraine exsangue qui ne demanderait rien plus que de pleurer ses morts, panser ses blessures et réintégrer ses pénates. Mais l’Occident en a décidé autrement, davantage par crétinisme que pour parer à une menace impérialiste russe, et cela en dit long sur sa cécité géostratégique. L’embourbement de la Russie en Ukraine est d’abord et avant tout aux dépens des Ukrainiens, russophones ou non, puis des Européens et accessoirement des Russes.

Les réactions occidentales trahissent une désorientation, semblable à sa déroute sanitaire face à la pandémie coronaire, davantage qu’une mobilisation raisonnée. Son souci d’arrêter la Russie prime sur tout autre, sans considération pour ses réclamations, légitimes ou non. C’est à une nouvelle sorte de conflit que nous assistons et qui risque de se répéter à Taïwan et un peu partout ailleurs dans un monde aux frontières somme toute arbitraires et provisoires : c’est un rebondissement dans une guerre de sécession, vécue comme telle par les belligérants en présence, qui dure depuis des années. L’Occident parle du retour de la guerre froide, de la lutte pour la démocratie et pour les droits de l’homme… des Lumières contre les Ténèbres. Il ne veut rien savoir, il tient à sa paranoïa, tant et si bien qu’elle risque de végéter et de réaliser les pires de ses cauchemars. La pénurie de céréales dans les contrées les plus vulnérables, celle du pétrole et du gaz qui favoriserait toute sortes de solutions palliatives augmentant le taux de pollution, l’inflation mondiale avec son cortège de hausses de prix irrecevables par les couches les plus populaires, la relance de la course au réarmement au détriment des mesures sanitaires requises pour parer aux prochaines vagues virales, le démantèlement des institutions étatiques dans des démocraties débordées par les mouvements de protestation, que ce soit aux Amériques ou en Europe occidentale pour ne point parler de l’Afrique et de l’Asie… tout cela menace bel et bien l’équilibre du monde.

Le dérisoire succès de l’Occident en Ukraine risque de se retourner contre lui et de précipiter sa désorientation et sa marginalisation. Il serait plus intelligent s’il s’entourait de patience à l’égard de la Russie et lui permettait de considérer et d’accomplir sa transition-conversion européenne. Ses élites artistiques et scientifiques la souhaitent, sa population, son armée peut-être aussi et jusqu’à la bande d’oligarques à la tête de laquelle Poutine s’est hissé pour mieux la contrôler. La Russie a toutes les raisons de croire à l’histoire qu’elle se raconte sur sa grandeur passée. Sa littérature est grande, sa peinture et sa chorégraphie, son architecture, sa recherche, son Eglise. Ses ressources et ses promesses. Or dans cette histoire l’Ukraine est une province russe à laquelle la Russie ne renoncerait que de plein gré comme cela s’est produit lors du démantèlement précipité de l’empire soviétique. La Russie ne se conçoit pas sans la Crimée, le Dombasle. Sans Kiev. On comprend l’adhésion patriotique des Russes à cette guerre autant que l’on comprend la volonté des Ukrainiens de s’émanciper de la tutelle russe au bout d’une période de perturbations politico-domestiques. C’est par conséquent aux Russes et aux Ukrainiens de s’entendre sur les modalités et les délais de la sécession et ce qu’elle impliquerait pour les deux parties. Présenter sans distinction la Russie comme une puissance démoniaque participe d’un manichéisme qui en dit long sur l’infantilisme géopolitique d’un Occident dont les combats au nom de la démocratie et des droits de l’homme ont lamentablement échoué. Je mets quiconque au défi de dire à l’avance où, de la Russie et de l’Ukraine, les droits de l’homme étaient et seraient le mieux garantis.

La question ukrainienne trouvera plus sûrement sa solution dans le cadre d’une grande Europe où la Russie, non moins que l’Allemagne et la France, aurait sa place que dans une confrontation Est-Ouest qui se terminerait, dans le meilleur des cas, par un cessez-le-feu et un gel des lignes de démarcation. L’Ukraine, convenons-en au risque de heurter, connaît une tragédie dont le premier déclencheur est sa classe politique. Plutôt que de soigner ses relations avec la Russie, de ménager l’ours et de chercher un accord à l’amiable sur la Crimée et le Dombasle, elle a misé sur l’OTAN, sur l’Europe et sur BHL pour continuer d’exciter Poutine. Les années passeront, Poutine crèvera de mort violente ou de mort naturelle et la Russie poursuivra le processus d’européanisation de ses mœurs et de ses échanges. L’Union européenne a tout intérêt à considérer la Russie non comme une menace mais comme une promesse – sa plus belle promesse d’avenir serait même dans son extension à l’Oural. Sans cela ce serait une Europe d’opérette, plus touristique que géopolitique, régulièrement prise de transes populistes-souverainistes et partagée dans sa politique migratoire.

Zelensky œuvre à la bunkérisation des esprits en Occident. Il se démène comme un forcené pour lui donner des sueurs froides, que ce soit en brandissant une menace conventionnelle russe sur les Etats baltes ou la menace nucléaire. Son peuple, qu’on n’entend pas beaucoup, ne semble s’accrocher à lui que parce qu’il n’a pas le choix. C’est soit s’accommoder de ses cabotinages, soit encourir l’indignité de la trahison. Pourtant le personnage prolonge son martyre à parader devant les parlements, ouvrir les festivals, réclamer des armes, menacer d’interrompre les négociations avec les Russes. Ses prestations comme propagandiste ne sauvent pas une seule vie. Il est un seuil de tolérance médiatique qu’on ne franchit pas sous peine de susciter des réactions de rejet. Surtout quand c’est la même ritournelle qui prend l’accent d’un chantage ou d’une extorsion. Plutôt la voix laconique du porte-parole des armées russes, à laquelle on n’entend rien, que la voix grinçante et harcelante de ce tambour gainé d’un t shirt, comme pour montrer qu’il a moins peur que ses hommes vêtus de gilets pare-balles et de casques. La question est de savoir comment sauver l’Ukraine. Plutôt que d’arrêter cette guerre qui ne génère que des massacres civils, l’Occident acclame son nouveau héros du bien contre le mal, de la démocratie contre l’autocratie, du courage contre la barbarie. Pour se donner bonne conscience et pour ridiculiser Poutine. Un vieux proverbe turc dit : « Si un clown emménage dans un palais, il ne devient pas roi ; le palais devient un cirque. »