BILLET D’AILLEURS : UNE NOUVELLE HUMANITE

10 Nov 2021 BILLET D’AILLEURS : UNE NOUVELLE HUMANITE
Posted by Author Ami Bouganim

On retrouve l’Occident dans toutes les aires civilisationnelles, de la chinoise à la nipponne et de l’arabo-musulmane à l’hindouiste. Sa vision du monde, correspondant à une détermination de la nature comme fonds de ressources au service de l’homme, n’est pas tant portée par les armes que par les sciences et les technologies dont il continue, pour l’heure, d’aiguiller et de mener la recherche et l’innovation, et même si la Corée et la Chine s’imposent comme des laboratoires particulièrement performants, elles n’en sont pas moins tributaires d’une science qui prend ses racines en Occident et continue d’y être cultivée sans grande distinction et avec une irresponsabilité écologique quasi suicidaire. L’humanité entière s’engoue pour la science, ses applications technologiques et les interactions humaines qu’elles promeuvent, dans toutes les sphères d’activité, sans mesurer les implications que recouvre l’expansion incontrôlée de la logistique de la science, par-delà les dissensions religieuses, ethniques, nationales.

L’Occident, on doit en convenir, est l'œuvre de ce qu’on nomme communément l’intelligence. Or celle-ci recouvre la perversion ou se laisse tenter par elle. Sinon on ne comprendrait grand-chose ni à ses acquis ni à ses excès. L'homme s’impose de plus en plus comme un ver dans la Création et plus il se civilise ( ?) et plus il la pervertit. Du moins gagnerait-on à le considérer comme tel plutôt que de se pâmer devant ses prouesses et voir en lui son plus bel accomplissement. L’Occident s’est livré, au cours du XXe siècle, deux guerres intestines, étendues à l’Asie, pour l’on ne sait plus trop quoi, causant des dizaines de millions de morts de part et d’autre, perpétrant les pires massacres et génocides de l’histoire. Il s’est encore livré au pillage colonial des ressources naturelles dans de larges contrées et aujourd’hui encore, il envisage de diriger son incoercible manie colonialiste vers l’espace. Cela n’empêche pas l’Occident de se poser en le nec le plus ultra de la civilité, traînant un bilan si lourd qu’il croule sous le mensonge dont il l’entoure et ne sait quels dieux invoquer ou quels exorcistes mobiliser pour chasser les démons sans cesse nouveaux qu’il sécrète. Les Lumières n’ont pas triomphé sans étendre des ténèbres revêtues d’un vernis culturel qui craque sous la première menace guerrière ou sanitaire. L'Europe, pour ne citer que ce continent narcissique, laboratoire de l’Occident jusqu’à sa marginalisation par les Etats-Unis, s'est peut-être repentie de ses crimes, de la traite des noirs à la colonisation, de la Shoah au goulag, elle ne s’en révèle pas moins impuissante à juguler les désastreux processus de dévastation de la terre et rien n’est plus aléatoire, dénué d’une réelle assise politique à l’échelle mondiale, que les accords signés à Paris ou à Glasgow. Seul son incorrigible auto-encensement lui donnerait raison contre toute justice historique. Elle pratique la politique de l’autruche, après avoir longuement pratiqué le meurtre religieux, guerrier, racial, et verse des larmes de crocodile en guise de tribut humanitaire.

Le dernier grand philosophe européen a été Martin Heidegger et celui-ci était, quelle que soit la pertinence de sa critique de l’arraisonnement de la nature par la science, opportunément nazi. Le dernier grand psychiatre à proposer une analyse de l’état psychique de l’Europe a été Freud qui a donné le prix névrotique qu’a dû payer l’Occidental pour sortir de l'état de nature, brimer son instinct sexuel, le domestiquer et le bâillonner ; le sublimer aussi dans des œuvres qui le laissent sur une insatisfaction constante ; l’exalter enfin dans des cérémonies qui, pour bariolées qu’elles soient, trahissent plus de décadence que de fierté et d’exhibitionnisme que de dignité. Freud n'a pas découvert la névrose sans en instiller la conscience chez des êtres qui, auparavant, basculaient dans la folie sitôt qu’ils ne maîtrisaient plus leurs démons. Le dernier mouvement religieux d’envergure est l’évangélisme et celui-ci est davantage extatique et millénariste que clairvoyant. Le dernier mouvement artistique a été le cubisme et celui-ci consacrait la déconstruction de l’art plutôt que son ravalement. L’Occident poursuit la recherche – pointue pour les sciences naturelles, brouillonne pour les sciences sociales – sans même s’interroger sur sa vocation, ses limites, sa portée et ses éventuelles retombées. Il se complaît tant dans ses acquis qu’il mise sur eux pour convaincre de leurs charmes et de leurs séductions. En définitive, il succombe au loisir de paresser et de tourner dans tous les sens. Il s’écroule de l’intérieur, entraîné par l’irrésistible logique de la croissance qui exclut ses parias de la servitude du travail et les incarcère dans des banlieues en guise de réserves où ils ne trouvent d’exutoire que dans la délinquance pouvant culminer dans des actes de terrorisme. La technologie ne cessant de creuser son avance sur l’esprit de l’homme qui l’utilise, chez les savants autant que chez le commun des mortels, ce décalage sécrète des fantasmagories collectives théologico-politiques aux allures caricaturales, dérisoires, voire risibles. On en est à se demander pourquoi la technologisation de l’humain serait-elle plus souhaitable ou viable que sa naturalisation ? Pourquoi ne serait-elle pas plus pathologique et ne prédisposerait-elle pas à plus de troubles, de travers et de perversions ? L'humanité placée sous le signe de l’Occident, tel qu’il s’annonce, prépare l'homme à son destin de robot qui se substituerait, irrésistiblement et irrévocablement, à son statut d’artisan où il était partenaire de la nature davantage que son maître et où il avait la pleine maîtrise de ses membres et se ménageait des pauses et des recueillements dans le roulis des jours.

La nostalgie étant mauvaise conseillère et ne réservant que des déboires politiques, on n’a d’autre choix que de composer avec les mutations intervenues dans la situation de l’homme. C’est une nouvelle humanité qui est en train de se mettre en place ou devrait l’être à l’issue de tous ces heurts, ces éclats et ces soubresauts, de toutes ces recherches, ces découvertes, ces réalisations aussi. Les crises, sanitaires, migratoires, religieuses, politiques, réclament de s’interroger sur ce qu’on entend par « humanité », ne serait-ce que pour garantir que la planète serait encore viable et habitable par l’homme dans mille sinon dans cent ans. Or, on n’aurait pas même commencé à réfléchir aux valeurs, aux mœurs, aux habitus, aux réseaux de communication, d’échange et de circulation de cette nouvelle humanité. On a laissé l’ancienne proliférer sans mesurer les conséquences de cette prolifération somme toute déliée. On continue d’invoquer des normes souvent dépassées, de débattre de croyances souvent ruinées, de professer des crédos souvent périmés, de radoter des philosophies dont on ne cherche même plus à extraire les bribes qui serviraient l’homme qui vient. L’humanité de l’avenir devra revoir l’ensemble de ses régimes. Le régime diététique requis pour mieux résorber les pénuries alimentaires. Le régime éthique requis par l’allongement de la durée de vie, les perturbations dans les relations intergénérationnelles dont il s’accompagne, le cortège des démences, les coûts médicaux que celles-ci réclament. Le régime politique, dans les démocraties autant que dans les autocraties, requis pour débrouiller les tensions entre les secteurs de la population, les castes, les ordres, les classes, pallier les craquements dans les modes de représentativité, d’exercice de l’autorité et de régulation des libertés – car c’est bien de cela qu’il s’agit au-delà de leur béate exaltation et de leur insoutenable violation. Le régime religieux qui n’occulterait plus, par-delà les vains prêches philosophiques de l’altérité ou du dialogue, la conscience de plus en plus aigüe et lancinante qu’il n’est d’autre révélation continue et révisable que de la science et de sa poétique (si tant est qu’il en est des poètes). Le régime économique qui ne se réduirait pas, sous le couvert du libéralisme sauvage ou du dirigisme populiste, à de nouveaux modes de féodalisme qui s’installent un peu partout.

L’Occident est, pour reprendre Hegel, à la convergence de la Logique, de la Pensée, de l’Esprit, de la Raison, de la Science… de Dieu qui se liguent pour instaurer une Unité et une Universalité contre lesquelles on ne s’insurge pas sans dévoiler une « belle âme », rétrograde et inopérante malgré tous ses côtés touchants et attachants.  C’est dire à quel point la mondialisation – concrétisation de l’hégélianisme – est portée par l’Occident. Celle-ci n’est plus un choix, elle est en chantier. Nul ne l’arrêtera sinon des donneurs de leçons, rabougris et réactionnaires, nostalgiques invétérés qui invoquent l’histoire comme les charlatans l’alchimie. Ils ne disent rien, ils pleurnichent. Ils auront beau déblatérer, vaticiner, gesticuler, emballer leur nationalisme, leur racisme, leur sectarisme dans des discours pseudo-philosophiques sur le souverainisme, le populisme, la très petite histoire de France, ils ne pourront arrêter le grand métissage des races, des cultures, des genres qui trame le monde à venir. C’est encore contre l’Occident dont ils se revendiquent que ces mauvais-philosophes s’insurgent quand ils récusent la mondialisation au nom de ridicules célébrations de l’identité, la nation, la souveraineté et autres idoles plus nerveuses que sereines. C’est trop tard, c’est irrésistible, irréversible et si on en fait le tremplin d’une civilisation tramée par une sensibilité écologique – prometteur. La mondialisation est là pour rester et pour s’étendre et ce ne sont pas des virus bactériologiques, électroniques ou polémistes qui vont l’arrêter. Rien ne sert de s’en désoler, tout incite à la réfléchir. Elle devra énoncer son éthique, se donner ses régulations et instituer sa gouvernance. Bien sûr les régressions ne cesseront pas de ralentir les processus, nonobstant des guerres civiles et des guerres internationales. Mais rien ne ruinera le réseau des communications planétaires, des échanges commerciaux, des réseaux sociaux. La mondialisation est aux Etats-Unis – Trump a manqué de le reconnaître ; elle est au Brésil – Bolsonaro en est une mauvaise herbe ; elle gagne la France – et elle la sauvera. Sinon, celle-ci s’enlisera dans des politiques récriminatoires qui la priveront de ses derniers charmes. L’Espagne, l’Italie et jusqu’à l’Allemagne se sont fait une raison de leur provincialisation. Ce n’est pas la démence d’un polémiste ou l’autre qui m’inquiète, quoique l’on devrait se décider à dresser les portraits psychiatriques des nouveaux agitateurs promus par les médias, c’est toute la métropole qui serait prise d’une douce démence. J’attends avec impatience la pétition des psychiatres de France…