BILLET D’AILLEURS : UNE NOUVELLE KABBALE

19 Jul 2022 BILLET D’AILLEURS : UNE NOUVELLE KABBALE
Posted by Author Ami Bouganim

Il y a de cela des milliards d’années, sur une planète désormais perdue, dévastée par les incendies, la montée des océans, les guerres tribales et le crétinisme de serre, les humains se passionnèrent pour une nouvelle kabbale sécrétée par des astronomes qui déliraient sur la base de clichés reçus d’un télescope dont les miroirs vernis d’or reflétaient le néant et ses étoiles. Ils s’extasiaient de la beauté des clichés, écoutaient religieusement les commentaires des plus grandes sommités, s’enthousiasmaient (ou s’accablaient) de se soupçonner des milliards de sosies dans des univers parallèles. On assistait en direct à la mort d’étoiles mortes des milliards d’années auparavant et elles ne mouraient pas sans dégager des nuages de soupirs qui ensemençaient de nouvelles étoiles dans les cieux et de nouvelles sottises dans les esprits. Les humains en étaient toujours à chercher des signatures d’eau décelant des traces de vie sur les exoplanètes, comme si les conditions de vie ailleurs devaient être conformes à celles qui prévalaient sur leur teigneuse terre – ils n’envisageaient, à l’exception notoire des auteurs de science-fiction, qu’une seule variété de vie – la leur ! – alors qu’ils postulaient des milliards de galaxies pour ne rien dire sinon se ridiculiser à ne rien dire. Sur leur boule polluée, où les virus commencèrent à pulluler, ils ne savaient où trouver du blé pour nourrir les plus affamés ou du gaz pour climatiser les plus desséchés, ni comment intimider le tsar de Moscou qui massacrait les Ukrainiens et encore moins bâillonner le comédien de Kiev qui tournait en orbite médiatique autour de la terre et dans leur vanité, ils s’émerveillaient de leur nouveau hochet de précision et de dérision qu’ils avaient installé autour du point de Lagrange pour mieux scruter le ciel. On rivalisait de prouesses technologiques pour tenter de percer le caractère de plus en plus dérisoire et éphémère la présence humaine dans le vaste cosmos. C’était la grandeur de l’homme.

On ne commentait autant les clichés que parce que personne ne les comprenait et que tous les trouvaient encore plus beaux que les meilleures croûtes des artistes les plus célèbres. Ils montraient les galaxies après le Big Bang et bien sûr avant le Big Crush qui précipita la disparition de la terre. Plutôt que de voir dans les points lumineux les étincelles traînantes de la contraction-rétraction de Dieu censée libérer place à l’univers ils se mirent à fantasmer sur toutes sortes de nébuleuses et de trous noirs. Il ne leur venait pas à l’esprit que ces derniers n’étaient que les écrans derrière lesquels Dieu se dérobait pour détourner ses regards des hommes qui polluaient le paradis qu’il leur avait laissé en garde plutôt qu’il ne les en avait chassés. Pendant ces éclipses, il ne laissait passer ni lumière ni révélation et les hommes en étaient dans leur misère kabbalistique à parler de morts stellaires prématurées d’étoiles entrant en collision avec leurs étoiles compagnons ou compagnes et de ballet de trous noirs au sein de galaxies situées à des milliards d’années-lumière. Sans se douter un seul instant que le sage et véhément kabbaliste de Safed, le saint Isaac Louria, avait prédit les choses avant même que Spinoza ne se mette à polir ses lentilles. Les sacrées ruminations que lui prêtaient ses disciples, plus poétiques, troublantes, délirantes, présentaient, elles au moins, l’insigne mérite de bercer la vaste âme des humains davantage que de caresser leur court œil.

A ce propos, il est dit en araméen zil gmor…