BILLET D’AILLLEURS : DU CLOWN AU GUIGNOL

23 Oct 2021 BILLET D’AILLLEURS : DU CLOWN AU GUIGNOL
Posted by Author Ami Bouganim

J’aime, je l’avoue, Beppe Grillo du Mouvement cinq étoiles en Italie. Il bousculait le manège politique, brouillait les partis, tournait en dérision les postures et impostures politiciennes. Il ne cachait pas qu’il était clown et il le restait. Il ne se prenait pas la tête, il savait qu’il n’avait face à lui que de mauvais acteurs et derrière lui des masses de mécontents qui riaient de ses déclarations et des claques qu’il assenait aux barons et aux dignitaires. Ses interventions publiques, destinées à scandaliser, provoquaient des polémiques. Sur le droit du sol aux enfants d’étrangers nés en Italie, le contrôle des flux migratoires, la réduction des heures de travail à 20 heures par semaine, l’abolition des syndicats ou la lutte contre la malbouffe. Un chevalier pourfendeur d’Italo Calvino, un bouffon de la Commedia dell’arte. Il montrait que le cirque génois était plus digne que le cirque politique. C’est pour cela qu’il s’est gardé de se dévoyer comme politicien. Partisan de la démocratie directe et des initiatives locales, il réussissait à engager son public. Il eut le mauvais goût de s’acoquiner avec toutes sortes de personnages hâbleurs de la scène politique européenne, tels Nicolas Dupont-Aignan en France ou Nigel Farage en Angleterre. C’était un gamin dans son genre.  

J’ai aimé, je l’avoue, Donald Trump. Ses dimensions et ses couleurs, sa dégaine, son manque de diplomatie. Il n’était pas dans le politiquement correct mais dans l’absurdement politique. Il a frayé avec Kim Jong-un, le gamin aux missiles, a proposé de déterger les victimes du covid, n’a plongé dans aucun des dossiers qui se concluaient par sa très narcissique signature devant les caméras, a violé les règles de tous les protocoles et a donné à l’exercice de la politique les tournures et les accents d’une vulgarité philistine décomplexée. Les Evangélistes et leur tea party lui ont permis d’investir le parti républicain et de se comporter en tout et pour tout comme un éléphant dans le royaume du politically correct. Il ne discourait pas autant qu’il tweetait, il ne recrutait ses collaborateurs que pour les licencier, et le monde ne savait pas s’il devait s’amuser ou s’inquiéter de cette valse de personnages plus patauds qu’avisés. De loin, Trump me semblait sortir des illustrés de Mickey Mouse, garde du corps en chef de l’Amérique, dont les chorégraphies séduisaient les fans de la Country. Quatre ans plus tard, il n’avait toujours pas compris ses prérogatives et limites de président et on en était à redouter qu’il s’amuse à étrenner les manettes de la valise nucléaire. Il était si inculte qu’il n’aurait pas lu la Constitution américaine et il a cru pouvoir se maintenir au pouvoir en lançant un assaut contre le Capitole qui, s’il avait réussi, aurait conduit à une nouvelle guerre de Sécession aux Etats-Unis. C’était un gamin dans son genre, plus maniéré que méchant, ses avocats pourront toujours plaider l’innocence politique.

J’aime, je l’avoue, Bolsonaro. Parce que c’est le Brésilien qui n’arrête pas de parler pour ne rien dire, qu’il a un physique d’impresario de carnaval, qu’il est si intellectuellement limité que je ne sais s’il comprend le mot de pandémie. Le lui permettrait-on, il laisserait le virus procéder librement à ses réductions démographiques, saccagerait la forêt amazonienne pour réfuter les thèses les plus communément admises sur le réchauffement climatique. Je ne serais pas surpris de le voir revêtir son uniforme de caporal ou de capitaine et lancer le plus loufoque des putschs dans ce continent riche en putschs et contre-putschs plus sanguinolents les uns que les autres. On pourra toujours rétorquer que c’était le plus niais parmi les gamins qui se soient jamais hissés aux plus hautes charges dans un Etat.

J’aime, je l’avoue, Zemmour. Tour à tour drôle et crâneur, il sort la France du ronronnement politique. Il montre le courage de ces anciens poltrons qui ont longuement combattu leurs complexes, volontiers agile et rusé, balourd et bête – Arlequin quoi ! Un personnage intellectuel dans le guignol de C News, Valeurs actuelles & Le Figaro, si ce n’est que plutôt que de recevoir des coups de bâton – je veux croire qu’il en a reçu assez par le passé – il en assène à tort et à travers sur tout ce qui ne lui ressemble pas, se montrant plus nuancé que lui dans ses analyses et ses positions. Il présente tous les symptômes de cette pathologie qui sévit dans les milieux intellectuels de la France et de ses colonies d’outre-mer, anciennes et actuelles, et qu’on nommerait, pour les besoins de cet article, citatiomanie. Elle consiste à multiplier les citations, souvent déplacées, dans ses propos, pour paraître cultivé sinon sage et être classé parmi les brillants et dérisoires intellectuels de la République.

Erik Erikson, psychologue austro-américain, s’est longuement intéressé au phénomène de l’adolescence comme période de transition entre l’enfance et la maturité. En l’absence de rites de passage, qui ont longtemps prévalu dans les sociétés traditionnelles, l’adolescent risque de s’attarder dans un état transitoire – de prolonger le moratoire que constitue cet âge –, en butte aux tergiversions, couvant toutes sortes de rêves de grandeur qui ne laisseraient pas de répit. Les grands hommes – certains d’entre eux – seraient des adolescents attardés, à l’instar de Luther, traducteur de la Bible en allemand et fondateur du protestantisme, et de Gandhi dont Erikson a brossé des biographies illustrant ses thèses. Aucune des personnalités politiques mentionnées ci-dessus ne seraient pas des adolescents attardés et aucun d’entre eux, je vous rassure, n’entrera dans l’histoire comme un grand homme. En revanche, ils présentent de tels côtés infantiles qu’ils donnent l’impression qu’ils ne seraient pas totalement sortis de l’enfance. Beppe Grillo ne s’en serait pas défendu, il aurait même exulté qu’on le traite de vieil enfant. Trump était si infantile – sa manie de tweeter, le niveau de son langage, ses positions sur le virus, ses prestation télévisuelles – qu’il passait un enduit de gravité sur ses gamineries. Bolsonaro est le gamin exaucé qui s’amuserait à jouer de sales tours à ses ennemis assimilés à autant d’adversaires dans un interminable grand-jeu. Je laisse au lecteur le soin de circonscrire la pertinence de cette thèse –puérilisme ? gaminisme ? childishisme – qui réclame à n’en pas douter plus de recherches. Ces gamins diraient la vérité crue ou nue, sans s’encombrer des échos suscités par leurs propos, sans avoir de solutions pour rien. Ils sont d’autant plus irresponsables qu’ils ne se sentent redevables de rien – ils ne sont pas liés par ce que les Américains nomment accountability. Ils ne sont ni conséquents ni cohérents, ils sont dans la polémique permanente qu’ils ont l’art de cultiver. C’est qu’ils excellent dans le jeu médiatique où ils ont accompli leurs classes et qui semble taillé à leur âge mental politique.

La France a le trublion qu’elle mérite. Il n’a ni le talent d’un Beppe ni la présence d’un Trump ou l’élégance d’un Bolsonaro. Il illustre la France qu’il stigmatise, caricaturé par un colonialisme assumé dans l’assimilation – plus imaginée et imaginaire que réelle – comme un sacrement. Il devrait prendre également un coach en décolonisation qui l’aiderait à se voir dans une glace, s’entendre parler, étudier ses mimiques, reconsidérer ses déclamations et vaticinations. Une prétention excessive, des postures ridicules, le ton intransigeant seraient les marques d’une pernicieuse aliénation coloniale. C’est ce que la France a produit de plus caricatural, que ce soit dans l’hexagone ou hors de ses frontières. Le regretté Albert Memmi n’est plus parmi nous pour constater les séquelles de la colonisation sur les membres de la deuxième génération. Zemmour est sûrement un cas extrême sur la grande palette des portraits des colonisés, il n’en est pas moins un produit et ce n’est le Décret Crémieux naturalisant les Juifs d’Algérie qui me convaincra du contraire. Ce polémiste est si « assimilé » qu’il a toujours raison sur tout. Même quand il se contredit, même quand il énonce des aberrations. Il est si niais qu’il croit tout ce qu’il dit, qu’il ne croit qu’en lui, qu’il se pose en sauveur. Ce ne serait pas dramatique pour lui, puisque cela lui réussit, ce doit l’être pour son proche entourage, ce le serait sûrement pour la France. Son gaminisme colonial transpire dans ses comparaisons indues, sa manière de débattre, son sens du comique et du sérieux, ses provocations, ses outrances… son schématisme : « C’est simple, je vais vous expliquer tout cela. » Les plus sensibles des Juifs s’émeuvent des dérives de ce détail d’homme autour de la Shoah, sa réhabilitation de Pétain ou sa banalisation de Mengele, il n’est pourtant pas le premier parvenu exhibitionniste à pousser l’indignité au sacrilège. On devrait plutôt se résoudre à reconnaître qu’il n’a pas la pleine maîtrise de ses facultés intellectuelles. Son commerce avec l’histoire, dont il se vante tant, l’absence de toute sensibilité herméneutique critique, les tronquements et les trucages, l’usage qu’il fait de bribes historiques ne sont pas sans évoquer le mode enfantin, volontiers associatif sinon bricoleur, de raconter des histoires, de s’en convaincre et de les mettre en scène.

L’élection de Zemmour à la présidence permettrait de crever l’illusion d’une souveraineté ( ?!) recouvrée sur les vestiges d’une Europe dont elle est l’une des chevilles ouvrières, d’acculer la France à ses nouvelles réalités socio-culturelles et religieuses, de calmer des esprits sclérosés tant rembourrés de vains clichés sur la grandeur de la France, basculant dans le patriotardisme que dénonçait Nietzsche chez les Allemands, qu’ils ne voient pas que leur France ne peut être grande si elle ne réfléchit pas son mode d’insertion dans les processus irréversibles de la mondialisation. Les précédents Trump et Bolsonaro ne présagent rien de bon pour Zemmour. L’un et l’autre reposaient sur des partis enracinés dans la culture politique locale, Zemmour n’a que Bolloré, une bande de schismatiques qui n’arrivent pas à débattre sans le singer et, plus désorientés que convaincus, de larges secteurs dans une population plongée dans une telle quête d’identité, brouillonne et passionnelle, qu’ils risquent, pour reprendre les thèses plus générales d’Erikson sur l’identité, de compromettre ce qui reste encore de la grandeur de la France.

N. B. A Mogador, les Knafo formaient une grande et belle tribu qui a donné des rabbins passés à la légende, des chantres et des enseignants émérites. Aujourd’hui encore, elle compte à travers le monde nombre d’écrivains, d’artistes et des chercheurs dans divers domaines. Ils étaient et sont restés patriotes de cette même Mogador-Essaouira qu’André Azoulay, conseiller du roi du Maroc, célèbre comme un pôle de tolérance et du vivre-ensemble depuis bientôt quarante ans. Je ne peux qu’être désolé pour ma ville natale et pour son patrimoine symbolique. Réussir si jeune pour tourner si mal ne répond pas aux vœux de ceux qui, comme moi, célèbrent le souab souiri.