The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BRIBES PHILOSOPHIQUES : DU SOMMEIL A LA VEILLE

On ne se risque pas trop à proposer une philosophie du sommeil plutôt que de la veille. – C’est-à-dire ? – La philosophie ne serait-elle pas de l’éveil qui caractérise l’état de vieille ? Philosopher n’est-elle pas l’activité de l’homme éveillé ? Ne s’illustre-elle pas dans une surenchère sur l’éveil ? N’attend-on pas du philosophe de pousser son éveil à un plus grand éveil – « conscience » ( ?) –, écartant tout ce qui pèserait sur son éveil – sa lucidité ? – en maîtrisant les « nuisances » ou en les prenant en considération ? – En ce cas, n’est-il pas absurde de parler de « philosophie du sommeil » ? – Il n’en demeure pas moins qu’on passe environ le tiers de sa vie plongé dans le sommeil et que de tous les avis l’état de sommeil et celui de veille agissent l’un sur l’autre. Dans quel sens ? – Pour cela, on aurait besoin de s’entendre davantage sur l’état de sommeil et de considérer l’état de veille dans son rapport à l’état de sommeil.
La question la plus troublante porterait encore sur les frontières entre l’état de sommeil et l’état de veille. Sommes-nous en droit de considérer qu’elles n’ont pas toujours été aussi nettes et claires qu’elles nous le paraissent aujourd’hui ou qu’on ne tend à nous les présenter ? – Il n’est aucune preuve pour que la transition d’un état à l’autre soit ressentie, perçue ou vécue pareillement par les Occidentaux que par les Aborigènes en Australie ou au Brésil. Des indices semblent plutôt indiquer que ces frontières et ces transitions n’ont cessé de fluctuer au cours des âges et selon les civilisations. On peut présumer sans grands risques que pendant longtemps les deux états débordaient l’un sur l’autre, au point qu’on ne distinguait pas toujours entre eux. Sans cela on ne comprendrait pas des phénomènes comme les rêves, qui se nourrissent des vécus ( ?) autant qu’ils les instruisent, les croyances aux esprits (des morts), aux dons des devins, à l’importance accordée aux rites dans les civilisations dites primitives. De même, on s’interdirait la compréhension de nombre de phénomènes psychiques, pour certains pathologiques, qui se rencontrent aujourd’hui encore dans les sociétés occidentales et qui attestent d’une interaction permanente entre l’état de sommeil et l’état de veille.
Dans la philosophie – de l’éveil – l’état de veille est premier, celui de sommeil second. Celui-ci est d’ailleurs présenté comme un état second au sens clinique et on en parle en « termes défectueux » ou en « termes palliatifs » : ce serait par défection qu’on dort, parce qu’on ne peut s’en empêcher, pour se rétablir également, être mieux « en éveil » et assumer les tâches que réclame de nous l’état de veille. Pourtant l’état de sommeil est plus plaisant ( ?) que celui de veille. Dans le sommeil, on s’absente, de tout et de rien, de ses malheurs et de ses joies, de ses ennuis et de ses desseins, de ses hantises et de ses excitations, des échéances et des délais… de son ennui – du moins autant qu’on « trouve son sommeil ». On se décharge de ses responsabilités, de ses engagements et des lourdeurs de sa présence au monde. On se démet sans se rendre : Blanchot souligne qu’on s’absente du monde sans le quitter, « négation du monde (qui) nous conserve au monde et affirme le monde » (M. Blanchot, « L’Espace littéraire », p. 362). Le sommeil rature tant la vie que celle-ci tourne au rêve ou au cauchemar (que donne donc au rêve l’allure échevelé d’un cauchemar ?) et il se présente comme la simulation, sans cesse répétée, d'une mort recherchée et consentie : ce serait la meilleure publicité pour la mort. Si l'état de sommeil est de détente, de distraction, de liberté – à moins qu’il ne soit secoué par les soubresauts (d’éveil) qui marquent un sommeil perturbé, celui de veille est de travail, de concentration et d’aliénation. (De loisir et de création aussi ? – Je ne sais s’ils réclament davantage d’éveil que de rêve ?) Rien de plus réparateur qu'une bonne nuit. Sans cauchemars ; sans stridents réveils. Nous ne serions vraiment tranquilles que lorsqu’on dort.
Quoique l’assimilation, somme toute illusionniste, de l'état d'éveil à un rêve éveillé soit de ces sottes trouvailles philosophiques qui ne changent rien à l’état des choses, elle présente le mérite d'accentuer la trame fantasmagorique de toute vie et de toute pensée, y compris la plus dessillée, en l’occurrence celle qui s'inscrit sous le registre de la science. Elle accentue l’irréductibilité des charges oniriques qui se rencontrent dans les récits qui trament toute présence au monde, même la plus littérale et réaliste. Elle limite les prétentions de la critique qui traîne, quelles que soient ses ascèses, des vestiges quasi somnambulistes. Elle pose l’interaction entre les deux versants du vécu humain : d’un côté, le sommeil et le rêve ; de l’autre, la veille et l'éveil, le rêve ruminant l’éveil, l’éveil interprétant – seulement ? – le rêve. Elle donne à la vie ces doux et désuets charmes oniriques que l’on connaît même dans l’état de veille lorsqu’on se laisse aller à la rêverie. Une philosophie du sommeil rééquilibrerait l’ordre selon lequel l’on considère la bipolarité sommeil-veille. Le sommeil serait premier, la veille seconde ; le rêve primitif/primal/instinctif, l’éveil acquis/instruit/construit. Le rêve dans le sommeil serait du reste paradigmatique, ne serait-ce que par l’ambiance qui le caractérise et l’intime conviction qui nous anime concernant… sa réalité. Dans la vie éveillée aussi, on ne cesse de se réveiller d’un beau ou d’un mauvais rêve ; de se dégager d’un personnage qui nous astreint à son régime moral et au destin autour duquel il structure notre présence au monde – ou au contraire de se rendre encore plus au personnage et de s’enliser encore plus dans son destin ; de reconsidérer et d’interpréter sa vie – souvent en rencontrant autant d’écueils que dans la considération et l’interprétation du rêve.
Dans un certain sens, nous vivrions dans un rêve – dans quel sens ? D’une certaine manière, un malin génie nous induirait à croire que le rêve est réalité – de quelle manière ? Dans une certaine mesure, l’erreur proviendrait de notre entêtement à prendre notre rêve – des bribes de rêve – pour de la réalité, plongés que nous sommes en permanence dans une fantasmagorie de laquelle nous ne sortirions que pour passer à un autre monde. Souvent l’homme est interné dans une école, un collège, une université, une église, une communauté, un parti, prisonnier d’un ou de plusieurs personnages, sous la surveillance de « maîtres » ou de « prophètes » qu’on vénère d’autant plus qu’on dépend d’eux pour le dosage et le réglage des plus rances ou généreux de nos « rêves », des plus intimes et impérieux de nos désirs. Nous serions sans cesse en train de nous (r)éveiller des limbes d’un rêve qui donne sur un autre rêve, jusqu’au réveil radical qui nous arrache à notre destin pour nous plonger dans le néant de l’absence. On se réveillerait progressivement de nos craintes, de nos crispations, de nos inhibitions – jamais assez pour mourir assez lucidement. Ce qui vaudrait pour l’individu ne le serait pas moins pour les tribus, les communautés, les masses… L’histoire – ses versions dominantes – se présenterait alors comme une chronique des cauchemars provoqués par des accès oniriques collectifs – religieux et/ou idéologiques – et sa syntaxe, si tant est qu’on puisse parler de syntaxe de l’histoire, serait essentiellement onirique, procédant, elle aussi, du rêve et de l’éveil. On ne cesse de se réveiller du rêve dans lequel l’humanité est plongée et ne sort pas d’un rêve – en l’occurrence par une guerre internationale/civile/révolutionnaire – sans entrer dans un autre.
Nul ne pourrait récuser la thèse selon laquelle cette vie ne serait qu'un rêve dont la mort serait le réveil – ni l’infini cartésien ni l’infini astrophysique. Pourtant cette thèse remettrait en question le principe de réalité que recouvrent nos distinctions, nos langages et nos thèses les plus communes. Elle n’autoriserait qu’une certaine indolence dans l'agir – le non-agir – pour s’inscrire dans le… Tao, dans l’être, dans le Dieu – quels qu’ils soient. L’hindouisme prend prétexte du sommeil pour récuser la réalité et expérimenter le non-être sinon la mort. Pour Ramana Maharshi on n’atteint au Soi, expérience de l’élémentaire où le « je » ne serait qu’une illusion passagère, que dans le sommeil : « Dans le sommeil profond, le Soi demeure sans qu’il y ait perception du corps ou du monde. Là, règne le bonheur » (« L’enseignement de Ramana Maharshi », Albin Michel, 2005, p. 119). On en serait plus résigné et rasséréné.

