The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BRIBES PHILOSOPHIQUES : L’HOMME QUI MENT

L’homme ment comme il respire. Consciemment et inconsciemment ; volontairement et involontairement ; honnêtement et malhonnêtement. Pour toutes sortes de raisons, tour à tour nobles et scélérates, religieuses et intellectuelles. L’homme cache ses intentions ; il voile ses désirs. Il n’est pas jusqu’à son silence qui ne soit mensonger. Le mensonge n’est pas une exception mais la règle. Chacun ment, sait qu’il ment et se berce de l’illusion qu’on ne sait pas qu’il ment. C’est peut-être la civilisation, bâtie sur le mensonge, qui l’incite à mentir. Les hommes se mentent pour se supporter, mentent aux autres pour les supporter. L’existence serait moins viable si l’on cessait de mentir : « Ainsi que notre corps est enveloppé dans ses vêtements », déclare Schopenhauer, « ainsi notre esprit est revêtu de mensonges. »
L’homme ment parce que la vérité n’est pas toujours bonne à dire et qu’il vaut mieux (se) la cacher que (se) la dévoiler. Pour ménager des interlocuteurs qu’on heurterait, voire pour les protéger. Parce qu’on n’est pas sûr de pouvoir se faire comprendre. Parce qu’on n'amène pas autrui à composer sans aller le chercher là où il se trouve et qu’on ne l’intéresse pas sans commencer par lui mentir – sans pratiquer une version ou l’autre du « mensonge utile ». On ne peut renoncer au mensonge, qu'il porte sur soi, sur les autres ou sur Dieu, sans courir le risque de succomber au désarroi qui guette. L'accoutumance au mensonge le cristallise en conviction, voire sédimente en dogme.
Le mensonge le plus universel consiste encore à nier le mensonge généralisé alors qu'on sait pertinemment que les rets les plus solides dans la trame du récit de vie se brodent de mensonges qu'on ne révèle à personne. On ne devient rien qu’on ne commence par simuler et on ne le devient que dans la mesure où on le paraît. Le mensonge, renforcé par la simulation, consolide l’axe autour duquel se forme le caractère. On cultive son mensonge par décence ou par exhibition ; par vocation poétique ou pédagogique ; par envoûtement métaphysique ou religieuse ; par vice et par vertu. On ne loue pas ses propres qualités sans se ridiculiser, ses propres défauts sans se discréditer. Tocqueville a ce mot dans « Souvenirs » : « Les amis, eux-mêmes, ont coutume d'appeler candeur aimable le mal qu'on dit de soi, et vanité incommode le bien qu'on en raconte. » La sincérité ne paie pas autant que le mensonge.
Les partenaires dans une vie ou les protagonistes dans un débat ne comprennent souvent que leur propre raison, nullement celle des autres. On ne s’ouvre pas à l’autre ; on se ferme plutôt à lui. On se méfie de lui plus qu’on ne s’en remet à lui. On procède à nos rationalisations, mêlant cognitions et émotions, craintes et espoirs, sans soupçonner qu’elles ne sont qu’autant de résolutions de nos passions, de nos désirs et de nos intérêts. La raison universelle n’est accessible qu’aux hommes de science pour leurs calculs intersidéraux ou leurs décodages et croisements génétiques. Elle ne préside presque pas à nos délibérations. L’incompréhension guette la relation interpersonnelle, la mésinterprétation aussi. Souvent, le dialogue achoppe sur des considérations contre lesquelles se brise la raison : « Il est des maux, » déclare Sénèque, « qu'on ne guérit que par supercherie » (Sénèque, La colère III, XXXIX, 4). Le mensonge serait nécessaire au bonheur, du moins l'est-il pour assurer celui de son prochain. On doit assumer le risque du mensonge pour accéder à la vérité, de l'illusion pour connaître la foi, du rien pour s'inscrire dans un tout.
Le désastre politico-pathologique guette quand les penseurs s’emballent pour des constructions mensongères qu’ils s’avisent de présenter comme de grandes révélations métaphysiques ou que les individus laissent leurs petits mensonges végéter en mythes biographiques – animés par la paranoïa, la psychose… la névrose – qu’ils ne contrôlent plus.

