The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BRIBES PHILOSOPHIQUES : LA DEGENERESCENCE PHILOSOPHIQUE

Dans la civilisation occidentale, le philosophe en est venu à camper le commentateur par excellence. Sans lire ses écrits, on resterait inculte ; sans acquérir son sens critique, on ne saisirait pas les phénomènes ; sans sa parole, on resterait sans voix. On se tourne volontiers vers lui pour le prendre à témoin, lui soumettre nos questions, recueillir son opinion. Il a tout étudié ou parcouru, il a tant aiguisé sa vision et sa raison qu’il est habilité à se prononcer sur toute chose. Un débat duquel le philosophe est absent, que ce soit un débat télévisé ou académique, participe du ronronnement généralisé qui caractérise l’humanité malgré ses brusques accès guerriers ou ses irritantes régressions intégristes. Le philosophe ne dit peut-être pas grand-chose, ce qu’il dit n’en résonne pas moins longuement à nos oreilles et n’en couve pas moins sous notre ennui. Je parle des vrais philosophes, plutôt rares, et non des chercheurs en philosophie.
Or l’histoire de la philosophie se révèle de plus en plus comme celle des malentendus et des procès auxquels ils ont donné lieu, émaillée de plus de maladresses de pensée ou de langage, de leurs contorsions, de leurs nuisances mystiques que d’intuitions pertinentes ou de découvertes sollicitant la recherche scientifique. De nos jours, son plus grand écueil réside dans sa malencontreuse manie de continuer, malgré ses déboires, à chercher la pierre philosophale dont, contrairement à ses railleries sur l’alchimie, elle n’aurait jamais renoncé. Désormais, elle bégaie – pour sa plus grande gloire – et quand elle ne bégaie pas, elle radote – comme si elle n’était plus qu’« une discipline morte ». Elle ne se doute pas même qu'elle se répète, atteinte, elle aussi, elle surtout, de dégénérescence. Seuls les jeunes philosophes brilleraient vraiment. Pourtant, les plus vieux, encore lucides, lorsqu’ils ils exorcisés de leurs démons, que ce soit l’être, le néant, l’autre, la volonté, le désir, voient à quel point leur audace et leur insolence masquent des carences dans leur érudition. Leurs ouvrages se révélant autant de compilations incomplètes où ils butinent çà et là pour donner un miel plus rance qu'original.
On doit se résoudre à reconnaître que les temps sont révolus où la philosophie s'incarnait dans des personnalités philosophiques « pour qui la vérité est le spectacle dont ils sont amateurs » (Platon, République V, 475e). Personne ne dramatisera plus la pensée au point de la porter aux nues ; personne ne se ridiculisera à se poser en grand philosophe et d'assimiler sa dérisoire variation de pensée à une légende ou à un mythe, pour ne point parler d'une « philosophie ». La dramaturgie rhétorique des grandes œuvres du XXe siècle n'a peut-être été qu'une contenance que se donnait le dernier réduit de la naïveté intellectuelle largement débordée par les sciences et entamée par le nihilisme ontologique ou le puérilisme religieux. Désormais, la philosophie se voue à l'on ne sait trop quelle recherche sur elle-même, plus redondante qu’intéressante, ou sur les sciences, qu’elle parasite davantage qu’elle n’éclaircit. On assiste, comme le souligne Habermas, à une dépersonnalisation de la philosophie, voire à son piétinement dans les bibliothèques. La philosophie aurait perdu ses pathos – de l'absolu, de la vérité, de la totalité, de l'existence, etc. – sur la sanglante scène d'une Histoire qui se prenait trop au sérieux. Il ne lui reste plus qu’à se rengorger de son prestigieux passé dans des textes qui sur-textent ses classiques ou à se prononcer à son tour sur les… prévisions et prédictions météorologiques.
On en est à se demander pourquoi on attendrait du philosophe d’être plus honnête que le commun des mortels, de montrer plus de distinction morale ? La philosophie n’est-elle pas l’art par excellence de la vanité et la vanité n’est-elle pas la marque du philosophe – même quand il déclare avec Socrate qu’il est d’une docte ignorance ? L’intelligence ( ?) ne recouvre-t-elle pas des doses non négligeables de perversité et celle-ci ne se révèle-t-elle pas, malgré les manifestations de vertu et de dévouement non moins courantes sous le régime animal qu’humain, le trait dominant de l’homme ? On ne peut blanchir le philosophe sinon la philosophie de toute intention perverse. Celle-ci percerait derrière l’accommodement livresque, l’éloquence charismatique, la phraséologie creuse, la scolastique dans lesquelles l’homme dresse sa couche mortuaire. Les thèses philosophiques ne sont, il est vrai, qu'autant de perspectives sur la question du sens de la vie ou, plus sûrement et vitalement, de la lutte pour la survie, restituant par leur variété la complexité d’une question qui ne se prêterait en aucun cas à des solutions claires et définitives. Pour ne prétendre qu'à des tâtonnements de pensée, l’esprit ne saurait légitimer pour autant les thèses les plus contradictoires. Ce snobisme recouvre plus de la mièvrerie philosophique que de pertinence scientifique : deux thèses contradictoires peuvent certes être toutes deux sans fondements, elles ne sauraient, ni en ce monde ni en tout autre, y compris le monde microscopique, être vraies ensemble – et ce n’est pas parce que l’homme est une créature paradoxale (perverse ?) que la vérité l’est…
Peinture : Le philosophe aux lunettes

