BRIBES PHILOSOPHIQUES : LA MUTATION ROBOTIQUE

17 Jun 2019 BRIBES PHILOSOPHIQUES : LA MUTATION ROBOTIQUE
Posted by Author Ami Bouganim

On ne recourt pas à toutes ces calculettes, ces ordinateurs, ces applications, sans craindre pour la plasticité de l'esprit. La technologie change l'environnement naturel et vital de l'homme et l’en aliène de plus en plus. Bientôt il ne pourra plus goûter cette sensation de plein air, s'émerveiller de l'ordonnancement des étoiles, écouter le chant des oiseaux. Les taoïstes déploraient cette perversion par l'esprit calculateur : « Qui se sert des machines use de mécaniques et son esprit se mécanise. Qui a l'esprit mécanisé ne possède plus la pureté de l'innocence et perd ainsi la paix de l'âme. Le Tao ne soutient pas celui qui a perdu la paix de l'âme[1]. » Les sens, savamment assistés par toutes sortes de dispositifs, verront, sentiront, entendront et toucheront une autre nature : « Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies » s’interroge Baudelaire, « à ces yeux qui percent la brume, à ces oreilles qui entendent l'herbe qui pousse [2]? » L’homme dépend tant de ses instruments et de ses gadgets technologiques qu'il ne peut plus s'en passer. La technique n'est plus à sa disposition ; elle le pénètre. Elle s’implante dans son cœur, s’introduit dans son cerveau et s’insinue dans ses cellules. Elle réaménage sa perception et pèse sur ses attitudes. Elle bouleverse ses schémas de pensée et de comportement.

Le bricolage transgénique accélère le processus de montage du robot bio-techno-humain qui remplacera l’homme historique tragique. Ce robot ne croira plus en la mythologie, voire n'aura pas de considération pour l'histoire. Son univers ne baignera ni dans des légendes ni dans des traditions. Il ne montrera plus de curiosité pour les humanités. Il n’interprétera plus, ne dialoguera plus. Il n’aura en mémoire que ses coordonnées, réduites à un seul et unique numéro livrant accès à ses diverses banques de données. Il ne maniera que des claviers, des télécommandes et des calculatrices. Il poursuivra des plans de carrière de plus en plus serrés ; il n’aura plus de temps pour la quête du sens, la méditation, la prière. Il ne saura plus d'où il vient ni où il se rend et le meilleur c'est qu'il n'en fera plus un drame. Le robot humain évoluera de moins en moins sous l'œil de Dieu, condamné à éclater en une multitude de dieux, que sous celui du Diable. Il ne sera, pour reprendre une métaphore kabbalistique, qu'une étincelle dans la grande dispersion de la lumière. Ce robot – le post-homme ? – ne sera innocent qu'autant qu'il ne prendra pas position, préconisant la non-ingérence, la non-intervention et la non-violence. La gouvernance serait bureaucratisée à un tel point que l’on tolérerait de moins en moins les politiciens, élus ou non, et s’en remettrait de plus en plus à des appareils bureaucratiques qui digitaliseraient l’ensemble des services et des cerveaux. Déjà, les discours politiques traditionnels ne sont qu’autant de harcèlements moraux, politiques, intellectuels et militaires. Le post-homme misera sur la gratuité de l'être et l’homme tragique ne sera qu’un reliquat de l’histoire technologique du monde, un être religieusement et philosophiquement démodé.

Les manipulations transgéniques annoncent une humanité dont le trait dominant serait un contrôle presque total de la mortalité (ou immortalité). Le clonage assurera une réincarnation plus ou moins documentée par les annales bio-génético-graphiques de l’individu qui achèveront de rendre caduque la notion d'âme et comme conséquence la morale historique risque bel et bien de craquer sous la pression des mutations robotiques. Elle ne sera plus tant politique que bio-technologique, elle ne régira plus tant les relations entre les hommes dans le cadre de la cité que les pratiques transgéniques des chercheurs et techniciens médicaux et para médicaux. Les manipulations transgéniques n'arraisonnent pas la nature sans la déraisonner et bientôt, le discours de la raison – du calque dans l’esprit de la nécessité naturelle – sera totalement dépassé, débordé par toutes sortes de délires paralogiques religieux compensatoires.  

Seul le combat écologique qui semble prendre son essor parmi les jeunes générations pourra arrêter ce processus de robotisation de l’humain. Il devra procéder à une remise en question radicale du rôle de la technique dans un train de vie arraisonné par la science. Sans cela, il restera glorieusement puérile et piteusement réactionnaire…

[1] Tchouang-tseu, l'oeuvre complète, XII, Sages taoïstes, La Pléiade, p. 170.

[2] C. Baudelaire, Etudes sur Poe, La Pléiade, vol. II, p. 326.