BRIBES PHILOSOPHIQUES : LE DESTIN DE LA SCIENCE

21 Aug 2019 BRIBES PHILOSOPHIQUES : LE DESTIN DE LA SCIENCE
Posted by Author Ami Bouganim

La science ne réduit pas tant les mystères de l'univers qu'elle les troque contre d'autres mystères encore plus sidérants, quoique plus performants, qu’elle recueille dans de désespérantes formules, à la fois impénétrables et irrécusables. On ne « comprend » pas la science, ni la théorie quantique ni celle des trous noirs, encore moins les relations entre elles et plus l’on décortique la matière et les gènes et moins l’on s’entend sur le sens de notre présence au monde. La pensée humaine se révèle de plus en plus incompétente à saisir les découvertes des sciences dites naturelles  et l’on ne peut s’empêcher d’être troublé par le fait que celles-ci doivent passer par l’irréalité la plus extrême – à l’instar des mathématiques, des constantes et de toutes les autres constructions théoriques – pour réaliser une vocation de plus en plus pragmatique. Cette incompréhension provient partiellement de notre résistance – humaniste ? – à la science qui nous interdit de tirer les conclusions métaphysico-morales qu’elle véhicule.

La science n’est « limitée » qu’autant qu’elle ne répond pas aux interrogations existentialistes des hommes. Mais peut-être son incapacité à se mesurer à ces interrogations les discrédite-elle et réclame-t-elle de les revoir ; peut-être nous incite-t-elle à nous poser les questions de telle manière qu’elles pourraient trouver leur réponse dans son sillage ? La nature et le mode d’interrogation sont restés inchangés depuis trois mille ans et les contradictions et déchirements dont l’homme se revendique ne proviennent pas peu du retard qu’il prend à accorder ses interrogations métaphysiques et religieuses à l’évolution de la science. Même si l’on continue de bricoler, y compris du reste dans les sciences dont la pertinence des bricolages théoriques s'atteste dans la technique qu'elles génèrent, cela ne légitime pas l’amateurisme des productions métaphysiques et religieuses dont on nous rebat les oreilles pour concilier révélation et connaissance, religion et science, pour ne point parler des replis intégristes qui marquent des régressions plus accablantes pour la raison que méritoires pour une foi religieuse de plus en grevée, quoiqu’on dise, par la science.

La science ne se contente plus de poursuivre son œuvre de désenchantement de l’univers, elle s’acharne contre toute trace d’anthropomorphisme et jusque dans l’humanisme. Elle remanie en permanence notre environnement et détermine les rapports que nous entretenons avec lui. Elle change notre vision du cosmos et de l'homme, pour le meilleur et pour le pire. Or elle ne nous aliène pas de la nature sans remanier notre propre nature – sans la pervertir encore plus. La technologie, pour prendre son application la plus concrète, ne soulage pas l’homme sans le diminuer. Elle démobilise sa mémoire, ramollit ses muscles, rabote son intelligence, tarit sa veine poétique. Elle le dépouille de son humanité-naturalité et le convertit progressivement en robot. On n'est pas loin du jour où l'humanité essaimerait vers d'autres planètes. En définitive, l'Histoire cosmogonique, par-delà la cavalcade événementielle, est davantage déterminée par les découvertes de la science et leurs réalisations technologiques que par les manèges des humains ou les dialogues de sourds des dieux – pour ne pas parler des dérisoires bals des monarques.

La science et la technique ne cessent d’élargir le clivage entre l’univers naturel, que l’homme habite, avec ses levers et ses couchers de soleil, et l’univers que lui ménage la science où la nature est arraisonnée par la technique. Soumise aux calculs, elle ne susciterait plus de poètes dont le silence, de plus en plus lancinant, s’étend à l'ensemble des hommes. La technique tue les poètes et sans eux, sans les rêves qu’ils caressent pour le monde, sans les dieux qu’ils pointent, sans les possibles qu’ils introduisent dans le réel, l’univers serait de moins en moins habitable, que ce soit sur une autre planète ou sur la terre. L’ère humaniste, où l’homme se posait en interlocuteur privilégié des dieux, maître de la nature, se rengorgeant d’un humano-centrisme jusque dans ses théologies les plus rationnelles, volontiers intolérant et guerrier, n’aurait d’autre choix que de revisiter ses questions métaphysico-religieuses ou de se résoudre à un destin de plus en plus robotisé…