CARNET DE MIGRATION : COUSU DANS UN CALENDRIER

6 Mar 2019 CARNET DE MIGRATION : COUSU DANS UN CALENDRIER
Posted by Author Ami Bouganim

De tous ces chœurs perçait un écho qui s’interrogeait et se répondait rassurait enchantait. Les juifs tenaient la traîne d’une Divinité déchue et, désarmés depuis deux mille ans, ils ne disposaient que de chants pour la ravauder et la récurer. L’âme de Ver-de-Serpent était si prise dans son cocon de prières, sécrété par un suc liturgique bimillénaire, qu’il arriva à la conclusion qu’il ne pouvait récuser l’existence de Dieu sans commettre pire sacrilège contre ses cendres. Sitôt qu’entre deux morceaux synagogaux il percevait les berceuses célestes qui avaient langé son enfance, il renouait avec lui. Mais il resta au-dessus du chahut humain autour de la relique déposée dans les textes sacrés, récusant les distinctions religieuses pour les embrasser toutes, sensible aux homélies qui, en l’absence de Dieu, lui brodaient un éternel suaire. Il le décelait surtout dans le sillage du vent, dans la vanité que l’Ecclésiaste répandait sur toute chose et entre les lignes du Cantique des Cantiques dont le Désir ébranlait une cavalcade qu’il avait du mal à percer et à maîtriser. Aussi passa-t-il sa vie à dévêtir Dieu des hardes théologiques dont on n’avait cessé de l’accoutrer pour le célébrer de la seule voix qu’il lui concédait encore et qui se coulait en toute logique dans d’infinies suites mathématiques et en toute passion dans d’intarissables variations musicales. Comme il mourut vieux, Ver-de-Serpent comprit de moins en moins, et il ne partit, rassasié de jours, que pour ne plus chercher à démêler les chaînes brisées de sa kabbale de lettres, de sphères et de vasques.

Sa liaison avec le Ciel commença dans la première synagogue ouverte dans l’ancienne casbah de Mogador par l’un des prestigieux négociants du roi au moment de son installation dans la ville. Son rabbin, homme doux, avait une belle barbe de vitrier, il réparait les carreaux cassés et construisait les armatures des verrières que les bâtisses patriciennes avaient sur leur toit. Il ne dirigeait pas le service religieux, il en laissait volontiers les rênes aux chantres amateurs. En revanche, c'était lui qui lisait la portion de la semaine sur le rouleau, suivi religieusement par le public qui ne lui laissait passer aucune erreur de ponctuation ou de cantillation. Pourtant, le rabbin connaissait sa portion par cœur ; pourtant, il avait dû la réviser pendant les six jours précédant le shabbat. Mais les fidèles ne songeaient pas tant à en redécouvrir la teneur – qu’ils avaient gravée sur leur âme – qu’à reprendre le malheureux rabbin pris en flagrant délit de mauvaise lecture. Ver-du-Serpent en concevait un lancinant ennui, comme plus tard à relire L’Etoile de la Rédemption et Totalité et Infini pour ne citer que les deux dernièrs ouvrages de ladite kabbale perpétuant sa production jusque sous la plume d’auteurs se prétendant hors de la kabbale.

Le samedi, les juifs prenaient possession de la ville. Ils troquaient leurs frusques de semaine contre des habits de shabbat, rangeaient leurs litanies de mendicité ou leurs marchandages de survie, vidaient leurs querelles, fermaient leurs boutiques… et changeaient d'âme. Un jour sur sept, ils n'étaient plus en exil dans ce monde, mais comblés dans le monde à venir. Leurs prières se faisaient solennelles et leurs hâtives transactions liturgiques se muaient en psalmodies et en mélodies de loisir. Ils se métamorphosaient en Soupirants pour accueillir la Compagne Shabbat et lui seriner le Cantique des Cantiques, poussant la galanterie jusqu’à se tourner vers l’entrée de la synagogue et s’incliner devant un(e) Shabbat plus charnelle et envoûtante que la Shoulamit. Le samedi matin, ils devançaient l’aurore pour prolonger ce jour à loisir, en hiver surtout, et mettre de premiers poèmes sur les portées de leurs fibres sabbatiques. Puis, ils sillonnaient la ville par petits groupes, écossant des graines de pastèque ou de citrouille grillées, abandonnant les pelures aux mouettes. Ils se risquaient jusqu’au port et quand ils tombaient sur le retour des chalutiers, ils passaient de longs moments à suivre le manège des débardeurs se transmettant les paniers de sardines, des soutes des chaluts aux brancards des charrettes attelées à des ânes. Tout autour, les mouettes célébraient la manne océane. Le soir, ils reprenaient leur concert avec des chants plus tristes pour se résoudre à restituer leur âme sabbatique. Ils ne s’en séparaient pas sans humer du laurier et « toutes sortes d’herbes aromatisées ».

Une fois par mois, ils se risquaient hors des synagogues et se massaient dans la rue pour se livrer à un ballet qui les assignait à leur destin lunaire, entre déclin et épanouissement, éclipse et rayonnement. On était en droit de les soupçonner d’idolâtrie, d’autant qu’ils étaient saisis de transes en braillant : « De même que nous bondissons vers toi sans pouvoir t’atteindre, que ceux qui bondissent pour nous nuire ne puissent nous atteindre ni jamais nous dominer ni nous impressionner. Que s’abattent sur eux épouvante et terreur… » Ils se prosternaient devant la lune et égrenaient les malédictions contre leurs ennemis d’ici et de là-bas, de la dernière décennie et du dernier millénaire, à visage découvert, dévidant la rancune accumulée contre les Amalékites qui n’étaient plus, depuis trois mille ans déjà, qu’un mot de code. Dans cette paradoxale cérémonie fleurant le culte étranger, ils donnaient l’impression de braver Dieu aussi puisque se départant de leurs silhouettes et de leurs visages de planqués, ils s’improvisaient guerriers pour le faire chanter et le sommer de se décarcasser et de relever seul de sa déchéance.

L’année hébraïque commençait avec le jour précédant le terrible Kippour. La cour de l'école rabbinique était investie par les charcuteurs rituels et l'on venait des quatre coins de la ville égorger des coqs propitiatoires, un par personne, pour se laver des péchés de l'an passé et se protéger pour l'an à venir. Le charcuteur ramenait les ailes de la volaille en arrière, tenait ensemble les ailes et la crête, prononçait ses bénédictions, et de l’autre main lui tranchait le cou de sa lame en balbutiant : « Voici mon substitut, voici mon échange, voici mon expiation. Que ce coq soit voué à la mort et que moi je rentre dans une longue vie de bonheur et de paix. » Il plaçait la bête se débattant sous son pied et passait à la suivante. Quand elle avait fini de se secouer des péchés qu’elle avait pris sur elle, il la jetait à l’une des femmes chargées de la déplumer. La cour se couvrait de plumes ensanglantées, les péchés coulaient vers l’égout.

Le lendemain, c’était la sourde cavalcade d’un repentir qui n’arrêtait pas de se répéter pour mieux convaincre un Grand Greffier imperturbable, penché sur deux registres, sur lesquels il acquittait les uns, condamnait les autres. Fils-de-Serpent s’assourdissait de la rengaine qui communiquait ses transes pénitentielles à sa marmaille. L’Eternel passait devant eux et ils s’exclamaient : « Eternel, Eternel, Dieu miséricordieux, clément, patient, plein de bienveillance, vrai. […] Car en ce jour il vous pardonnera pour vous purifier de toutes vos fautes ; devant l’Eternel vous serez purifiés. » Sur son banc, à l’entrée de la synagogue, le bedeau, homme grincheux, avait un œil brouillé et l'autre contrarié. De l'un il vous toisait de haut, de l'autre de travers. Il ne demandait jamais des excuses, pour rien ; il n’accordait jamais son pardon, à personne. Il était si pris par l’entretien de la synagogue qu’il ne priait pas, même en ce jour-là.

C’était d’un cœur repenti et rassuré que les juifs partaient au désert sur leurs terrasses où les attendaient, insolites et précaires, des cabanes construites de lattes en osier qui se croisaient en losanges. Ils couvraient les parois de couvertures, le sol de tapis et la toiture de branches de palmiers contenues aux quatre coins par des gerbes de roseaux. Dans les synagogues, ils brandissaient des bouquets dans tous les sens, de droite et de gauche, vers le haut et vers le bas, en avant et en arrière, mêlant autour du dattier, le myrte, la saule et le cédrat, et Dieu les acceptait volontiers, jour après jour, jusqu’à la veillée lecturielle où ils s’armaient de nouvelles branches de saule, conservées sous le siège du bedeau, pour chasser les démons qui s’insinuaient avec sa complicité jusque dans la synagogue où il n’était pourtant permis que de prier.

L’hiver était la belle saison de Fils-du-Serpent. Pendant huit jours, il allumait une vieille hanoukkia héritée de son père, formée d’un plateau de cuivre munie à sa base d’une rangée de huit barquettes en guise de veilleuses, surmontées d’une neuvième. Il préparait les mèches en roulant des fils de laine qu'il plongeait dans les veilleuses remplies d’huile d’olive. Cette solennité commémorait la purification d’un temple légendaire et la réhabilitation de ses lumières contre les ténèbres et souillures grecques. Pendant huit jours, d’une lumière croissante qui chassait les relents pharmaceutiques qui collaient à la maison lézardée : « Nous allumons ces lumières pour les miracles, le salut et les exploits, les prodiges, les consolations… » Après la fête, Fils-du-Serpent consommait l’huile qui restait à son petit-déjeuner. Il trempait des croûtons de pain dans une écuelle et les accompagnait de thé vert à la menthe. Il se délectait tant qu'il susurrait :

« L'huile d'olive ragaillardit l'âme. »

C’était son petit miracle quotidien pendant les mois d’hiver. Sitôt l'huile terminée, il retournait à son petit-déjeuner habituel et retrouvait ses sautes d'humeur. L'hiver était passé sur la presqu'île et les vents avaient tourné. Ce n'était peut-être que sa manière d'hiberner.

Pourim suivait de près et les juifs jeûnaient de nouveau pour soutenir Mardochée dans sa lutte pour déjouer les desseins amalékites de Haman. Le lendemain, ils célébraient sa victoire d’une goutte d’alcool, de deux bouffées de cigarette et de trois batailles de cartes. Ils abattaient leurs ennemis à la crécelle à la lecture du récit d’Esther consigné dans un long rouleau qui racontait : « Alors Haman dit au roi Assuérus : Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n’observant point les lois du roi. Il n’est pas dans l’intérêt du roi de le laisser en repos. Si le roi le trouve bon, qu’on écrive l’ordre de les faire périr. » Dispensée de la lecture du rouleau, Nina redécouvrait Esther sur l’un des fascicules violets de Racine.

Dès le lendemain, commençait le grand ménage consistant à démietter la maison  lézardée, de coin en coin et de meuble en meuble. Les murs étaient chaulés, les tiroirs retournés, les livres secoués. À mesure que les jours passaient, l'espace démietté, où il était interdit d'entrer avec du pain, s'étendait à de nouvelles chambres. Rien n’échappait à la vigilance de Nina assistée de ses filles. Une seule miette d'oubliée et c'était la catastrophe. On ne redoutait pas tant les représailles de Dieu que l'on se sentait lié par un serment immémorial. C'était indiscutable ; c'était inconditionnel. Ver-de-Serpent n’expérimenta jamais impératif plus catégorique, ni en matière de vol – il aurait volontiers gardé pour lui le trésor qu'il attendait des vagues et qu'elles ne lui ont jamais livré – ni en matière de meurtre – il aurait volontiers abattu les bêtes noires qui empoisonnèrent sa vie. Le rabbin pédagogue, duquel le doigt de Ver-de-Serpent tenait sa calligraphie hébraïque que devait relayer la sténographie de sa démence littéraire, préparait ces boulettes de pâte de noix, de dattes, de figues et de roses, qui symbolisait paradoxalement le mortier qui avait servi les Hébreux pour construire des pyramides en Egypte tandis que le rabbin vitrier s’improvisait boulanger de galettes précipitées.

La veille de Pâque, réunis autour d’une table soigneusement ordonnée, les convives débitaient l’étrange anthologie de textes qui retracent l’esclavage en Egypte, les circonstances de la libération, l’errance dans le désert. Heureusement que des comptines somme toute innocentes venaient dissiper la haine des nations déversée à grands cris et que le savoureux, incontournable et immuable Cantique des Cantiques venait conclure cette cérémonie à laquelle assistait, invisible, le prophète Elie et de laquelle Moïse était absent, comme si le compilateur de cette anthologie avait anticipé les considérations de Freud et décidé de l’abattre pour mieux se consacrer au Cantique des Cantiques : « … ma sœur fiancée, tu m’as rendu le cœur par un de tes yeux, par une des boucles qui flottent sur ton cou. Que ton amour est charmant, ma sœur fiancée ! Que tes caresses sont douces ! Elles valent mieux que le vin, et l’odeur de tes parfums vaut mieux que tous les baumes. Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée ; le miel et le lait se cachent sous ta langue, et l’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban. C’est un jardin fermé que ma sœur fiancée, une source fermée, une fontaine scellée ; un bosquet où le grenadier se mêle aux plus beaux fruits, le troëne au nard, le nard, le safran, la cannelle, le cinname à toutes sortes d’arbres odorants, la myrrhe et l’aloès à toutes les plantes embaumées… »

Fils-du-Serpent invitait le bedeau, précisément lui, et sa compagne, jeune grande belle silhouette, émerveillée par le manège de la ville. Ses gloussements déliaient sa douce démence, Juive d’ailleurs, des villages perdus dans des vallées encaissées accessibles aux seuls marieurs, peuplés de berbères judaïsés. Elle n’arrêtait pas de siroter du vin doux que Fils-du-Serpent coupait à l’eau pour économiser sur le vin, atténuer sa douceur, l’empêcher de s’enivrer. Sa débilité rieuse compensait le silence de son mari, autour de la table aussi, ne participant pas davantage à la cérémonie, comme si sa dissidence lui tenait lieu de noblesse dans cet univers solidement encadré par ses solennités. C’étaient de pauvres hôtes d’honneur, les premiers servis bien sûr, il portait l’étrange nom, prénom ou surnom de Mahitou, elle resta sans nom.

Cette représentation de la sortie d’Egypte, recouvrant comme la répétition d’une éventuelle sortie du Maroc, se concluait par un savoureux échange. Le dernier jour, Nina envoyait des plateaux chargés des meilleurs de ses plats et de galettes aux voisins musulmans, de haut et de bas, de droite et de gauche, comme pour les rassurer et se réconcilier avec eux. On renouait les liens de bon voisinage, on renouvelait son contrat d’hôte, on remisait les textes vindicatifs avec la vaisselle qui servait ces jours de Pâque. Ce n’était qu’une simulation, nul ne devrait s’en émouvoir. Le soir, aux trois premières étoiles, les plateaux revenaient chargés de gerbes d’orge et de blé, d’une soucoupe de beurre, une écuelle de miel, un broc de petit lait, une assiette de farine plantée de noix et accompagnée de levure… des pâtisseries orientales. C’était délicat et prévenant, une embellie judéo-musulmane, un témoignage de convivialité. Tout cela disparut en Israël, remplacé par un déballage de gloutonnerie et de veulerie. Seul le nom cette soirée et du lendemain où l’on se permettait des excursions champêtres en cabriolet resta inchangé. C’était celui du principal sebtiyin dans la démonologie marocaine.

Du sein des vacances, une sombre journée arrachait à la plage, aux virées en barque, aux duels sur la scala pour plonger dans le deuil sur un monument dont on ne savait s’il se situait au ciel ou sur terre. Une légende racontait qu’il n’avait pas été détruit mais qu’il était monté au ciel ; une autre qu’il en descendrait tout prêt. Le soir entamait un jeûne de vingt-quatre heures qui se passait lui aussi en prières. Des savates ou des espadrilles aux pieds, vêtus de guenilles, les fidèles s’installaient à même le sol et se lamentaient à la lueur de bougies. Certains avaient des sacs sur les épaules, d’autres des cendres sur la tête. C’était écorché et déchirant. On avait perdu plus qu’un temple, on avait perdu Dieu. Toutes ces cérémonies, de celle qui marquait le samedi soir la transition du sacré au profane aux veillées lecturielles, déroulaient une odyssée de la mémoire qui dissuadait l’insurrection contre un Dieu déchu et la rupture avec la liturgie de son ravalement. Le judaïsme, aussi, comme le christianisme, prenait le deuil de Dieu, le premier dans la clandestinité, le second dans la pompe. Sinon, ils se disputaient comme deux orphelins sur les rites du deuil.

L’exil, cet exil-là, était sur le point de prendre fin. On se proposait de refermer une parenthèse de deux mille ans. Ver-de-Serpent passa sa vie à rechigner sur cette clôture. Il ne retrouva la saveur mogadorienne de l’exil qu’à transcrire le désenchantement qui guette une élection plus honoraire que réelle et à lui broder sa propre kabbale d’ailes de papillons…