The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : FILS-DU-SERPENT

Un lourd trousseau de clés s'entrechoquaient en permanence dans les poches de Fils-du-Serpent. Tous les soirs, y compris le vendredi, veille de shabbat, il passait s'assurer que les verrous de son magasin étaient tirés et les cadenas scellés. Il lui arrivait rarement de s'aventurer à l'intérieur. Le magasin n'avait pas d'électricité et mieux valait ne pas déranger les rats qui passaient la nuit à se repaître de cacahuètes et de pois chiches, de boutures de cannelle et de cumin. Les souricières dont il vantait les mérites avec tant d'éloquence ne servaient visiblement pas à grand-chose ou, plus sûrement, fonctionnaient mieux partout ailleurs qu’à Mogador. C’était l’époque où la ville passait pour une vaste souricière de soie et de tulle, de coton et de crin, d'embruns et de moucherons et où guettaient toutes les maladies contre lesquelles on vaccinait sans distinction et qu’on guérissait en pratiquant des radiations à tort et à travers. Sinon les survivants étaient en quête d'onguent contre les puces, d'emplâtre contre les maux de cœur, de ventouses contre les vents et d'élixir pour une longue vie. C’était l'ennui sacré de l’exil doré.
Fils-du-Serpent vendait des clous, de toutes les tailles et pour tous les usages. Des massues, des marteaux, des tenailles, des rabots et des scies. Des poêles, des marmites, des casseroles, des louches, des assiettes, des verres et des couverts à l’usage des « personnes qui ne se salissent pas les doigts ». Des réchauds à pétrole, des moulins à café, des hachoirs à viande… des lampes champêtres. De la poudre de piment rouge, des grains de poivre, du gros sel… du sésame dans des sacs aux rebords retroussés. Il avait son magasin dans la rue dite des Epices dont la plupart des boutiques étaient tenues par des juifs. Ce n’était pas la cohue et quand les commerçants ne tenaient pas une séance parlementaire chez l’un ou l’autre, Fils-du-Serpent chaussait ses lunettes de lecture et s’improvisait, pour reprendre l’heureuse expression de Baudelaire, « lecteur bénévole ». Ce n'étaient que de vulgaires lentilles que l'on vendait sans ordonnance dans les pharmacies berbères. Elles ne devaient pas coûter chères ; il ne les changeait pour autant que lorsqu'elles perdaient leurs verres qui étaient aussi « incassables » que ses assiettes duralex. Sinon, il n’arrêtait pas de les rafistoler, reliant les manches au cadre à l'aide de fil de fer. Il lisait de tout, sa Bible et son Zohar bien sûr, des romans et des manuels, des magazines et des journaux. Il épluchait La Vigie marocaine et Le Petit Marocain de la première à la dernière ligne. Sans parler de France-Soir ou de Match qu’il récupérait dans les lots des papiers qu’il se procurait pour emballer les articles qu’il vendait. C’est qu’il avait un certificat d'études primaires de l'Alliance Israélite Universelle contresigné par les autorités académiques de la Résidence. Il n'en était pas peu fier ; c'était le Bac de nos jours. Sans partager l'engouement de sa femme pour les classiques, il n'en suivait pas moins la chronique politique du monde en français. Mogador ne captait pas alors la radio et si elle avait un cinéma, il continuait de donner des films muets ou des films en noir et blanc plus dramatiques que la vie dans cette pauvre ville déglinguée, exclue du manège de l'histoire, devenue à la longue neurasthénique. En principe, un homme de sa piété eût dû se contenter de sa Bible et de son Zohar et ne lire qu'en hébreu et en araméen. Mais il continuait de prendre ses récréations en français, à moins qu'il ne tentât de rivaliser avec sa femme. Plus tard, en Israël, il se donnera une nouvelle manière de la narguer :
– Racine à la vermine ! Corneille à la poubelle ! Ton français ne te sert plus à rien !
Dans la triade sacrée de l'œuvre de l'Alliance au Maroc, il prenait soin d’épargner Molière, « la plus grande contribution culturelle des Français à Jamaa el-Fna ». Nina disait volontiers de lui, derrière son dos et son destin :
– Il tire le diable par la queue.
Leur serpenteau ne comprenait pas comment un homme qui servait Dieu avec autant de dévotion pouvait se retrouver à la traîne du diable.
On ne le nommait que Fils-du-Serpent. Ses collègues de la rue des épices. Les fidèles de la synagogue où il priait. La ville entière. Il n'était pas jusqu'aux clients chleuhs qui débarquaient de leurs villages dans l'arrière-pays haha qui ne cherchaient « le magasin de Fils-du-Serpent » pour se procurer leurs pelles, leurs fourches et leurs râteaux. Je ne sais d'où lui venait son surnom, je n’ai pas trouvé d’indices, peut-être de ce qu'il avait les mêmes nom et prénom que l’un des saints de Marrakech auquel on accole ce surnom. Dans les notes qui me servent pour rédiger ces mémoires, le serpenteau ne se serait intéressé à cette bête que sur le tard. On y trouve ce lumineux aphorisme de Nietzsche : « Tel que l'on nous élève maintenant, il nous vient d'abord une seconde nature : et nous la possédons lorsque le monde nous dit arrivés à maturité, émancipés, utilisables. Seul un petit nombre est assez serpent pour se dépouiller un jour de cette mauvaise peau, alors que sous son enveloppe, leur première nature est arrivée à maturité[1]. » Ce n’était qu’un homme, passablement lecteur, médiocrement auteur, qui s’engouait pour les aphorismes qu’il collectait davantage qu’il n’en mesurait la réelle pertinence. Sa vie durant, il ne cessa de se dépouiller de ses peaux ; c'est dire qu’il n’a jamais été mature : il n’a jamais été rien et il l’est resté jusqu’au bout, résistant à toutes les tentatives de le réduire. Il n’a été ni révolté ni immoraliste, tout au plus un Ver-de-Serpent qui ne laissait à ceux qui croyaient le saisir qu'une vulgaire pellicule. D'un lieu à l'autre ; d'une cache à l'autre ; d'une saison à l'autre ; d’un personnage à l’autre ; d’un texte à l’autre. Il ne changeait pas tant de peau – il était irrémédiablement cousu dans sa peau comme le dit joliment Kafka – que de masque. Dans ses notes, il cite encore Nietzsche : « Le serpent périt lorsqu'il ne peut pas changer de peau. De même les esprits que l'on empêche de changer d'opinions cessent d'être des esprits[2]. » Il aura tant changé de postures d’écriture, en quête de celle qui, dans sa démence, résilierait toutes les autres, que moi-même, le plus intime de ses démons, le seul qui lui ait survécu pour s’acquitter de cette tâche ingrate de biographe, ne sais vraiment ni qui il a été ni pourquoi il a tant survécu à son suicide. A Mogador, le serpent passait pour particulièrement sensible aux tremblements de terre ; Ver-de-Serpent le serait devenu aux manigances des hommes contre lesquelles il veillait à se protéger et aux remous de leurs âmes au diapason desquels il vibrait sans se trahir.
Malgré la très mauvaise presse du serpent dans les textes sacrés, Fils-du-Serpent se reconnaissait volontiers en son surnom. Le Zohar en parle comme d'un « être rusé à la démarche sinueuse… plein de subterfuges »[3] et l'assimile au mauvais penchant, tentateur et pervertisseur, provoquant la colère, insinuant le mal : « Samaël descendit du ciel en chevauchant le serpent. Toutes les créatures, dès qu'elles apercevaient sa forme, s'enfuyaient. Tous deux réussirent à approcher la femme grâce à leurs paroles et ils introduisirent la mort dans le monde[4]. » Le Zohar lui prête « une lèvre menteuse » et s'exclame : « Combien de mensonges dit-il et combien de tromperies commit-il dans le but de tromper et d'entraîner les malédictions du monde[5] ! » L'odieux Balaam passait pour un maître de sorcellerie : « Il prenait un des serpents qu'il possédait, l'attachait devant lui et lui perçait la tête, puis il en extrayait la langue et ayant amassé des herbes spéciales, il brûlait le tout et en faisait de l'encens. Enfin, il arrachait la tête du serpent et la transperçait aux quatre extrémités, avec elle il confectionnait un autre encens[6]. » Les enchantements sont assimilés à autant de serpents qui participent tous du serpent primordial. Cette filiation ne dérangeait pas Fils-du-Serpent : pour lui qui ne descendait pas d'une lignée rabbinique, c'était une manière de lignée providentielle qui abusait ceux qui le considéraient comme un descendant, légitime ou naturel, du Saint tout puissant. Davantage parmi les Berbères musulmans que parmi ses coreligionnaires qui le rangeaient parmi les descendants des membres de la communauté juive d'Oufrane qui avaient gagné Mogador pour ne pas connaître le sort de leurs dirigeants entrés dans la légende pour avoir préféré le bûcher à la conversion.
En revanche, en français, le surnom était plus compromettant. On soulignait le pouvoir de fascination que le serpent exerce sur les pigeons qui échouent d’eux-mêmes dans sa gueule, de même que sur les grenouilles qui s’acheminent irrésistiblement vers lui. On ne comprenait pas comment un animal aussi longitudinal pouvait engloutir des bêtes aussi grosses : il n’avait pas tant un estomac qu’un grenier ou comme Fils-de-Serpent aimait à le dire « un sac plutôt qu’une panse ». Les Français n’avaient pas de patience pour les surnoms, ils les trouvaient… dégradants. Ils ne se doutaient pas qu’ils répondaient à un besoin quasi mystique de s’accommoder d’une condition éphémère et transitoire de maillons dans les chaînes des lignées. Plus prosaïquement les noms se ressemblaient tant – souvent tirés de patronymes de tribus berbères – qu’on n’avait d’autre choix que d’accoler des surnoms pour distinguer un Bouganim d’un autre. Fils-du-Serpent n’aimait pas plus les Français qu’il ne les détestait. Il ne se laissait pas aveugler par leurs lumières ou remuer par leurs tirades. Il les considérait volontiers comme des épicuriens passablement idolâtres et ce n’était pas son certificat d’études primaires et sa lecture assidue, quoique décalée, de France-Soir, leurs vaccins et leurs radiations qui allaient les blanchir de leurs mœurs déliées, leurs lectures licencieuses, leurs sacrilèges religieux et leurs abominations culinaires. Pourtant, il s’était mis à leur béret, peut-être pour marquer qu’il était entre la toque traditionnelle et le pompeux chapeau. Or à l’époque, seuls les artistes et les teigneux passaient pour porter le béret et comme il n’était pas artiste il ne pouvait qu’être teigneux. Son fils ne se réconcilia avec le béret qu’au moment où, se reconnaissant enfin en son père, il se mit à le porter à son tour.
Fils-du-Serpent était un brave despote domestique de droit divin, cordial à l’extérieur, sévère à l’intérieur, passablement… neurasthénique. Il trouvait toujours une raison d'être mécontent, du goût d'un plat, d’une attitude inconsidérée, de l'air du temps. Sa marmaille avait beau soigné sa conduite et son parler, il trouvait toujours à redire et n'hésitait pas à sévir. Par représailles ; par prévention ; par dissuasion. Il s'autorisait de sa sobriété et de sa piété pour s'arroger une bonne conscience qui ne s'entendait qu'à sévir. Il ne buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, il ne trompait pas sa femme… il ne trichait pas avec son Dieu. Il était fier de réussir à nourrir ses sept enfants, les vêtir, les scolariser. A ses meilleurs moments, il devait encore leur seriner :
« Ce n'est pas grâce à la pluie que vous avez poussé. »
Sinon, il était d’une bonne nature, plutôt conciliant, pesant ses mots, ne se permettant que son légendaire « débine » pour se débarrasser des importuns. En revanche, il se montrait intransigeant sur Dieu et tout ce qui lui était lié. Il ne tolérait pas la moindre incartade et il en avait une telle phobie que son Dieu en devenait… neurasthénique. A la longue, Ver-de-Serpent désespéra de comprendre son père, s’interdisant de comprendre qui que ce soit ; il se rebella contre lui, se condamnant à la dissidence permanente. Malgré la sollicitude qu'il mettait à remonter ses couvertures et à le servir avant de se servir, il ne devait se remettre ni de ses remontrances ni de ses punitions. Il ne se mit vraiment à l'aimer que vingt ans après sa mort.
Malgré ce ressentiment, Ver-de-Serpent ne manquait pas une occasion d'afficher son surnom et de s'en revendiquer, davantage par bravache que pour rehausser la menace qu’il pouvait représenter. Or personne ne se décidait à le reprendre, peut-être parce que ce n'était qu'un pauvre ver dans la vase de ses passions plutôt qu'un serpent dans un paradis : il était censé être particulièrement lubrique, il était de ces êtres asexués qui n’excitent pas le désir sans le dissuader. Ce surnom était le principal héritage de son père, le plus attachant surtout. Il trouvait qu'il lui allait bien, passant volontiers à l'autre côté, ne s'entendant qu'au mauvais penchant, le décelant partout, chez les autres autant que chez lui, s'accommodant tant bien que mal de son venin, se protégeant contre celui que les autres lui inoculaient. Mais c’était un serpent clandestin et réservé qui ne se glissait nulle part, répugnait à se faufiler, retenait volontiers sa langue. Kafka trouvait, lui, un serpent dans son encrier : « Son corps pend à l'intérieur de la bouteille et disparaît au fond de l'encre violemment agitée[7]. » C'est longuement et vainement qu’il le chercha dans son propre encrier.
Quand il comprit qu’il était irrémédiablement perdu, il se rabattit sur le serpent mystique. Ni plus ni moins. Il était heureux avec lui. Pour le meilleur et pour le pire. Les historiens de la religion soulignent que les gnostiques de l'Antiquité se plaisaient à inverser le sens des notions bibliques. Ils faisaient du serpent le symbole de la sagesse divine. Ce serait lui qui initie l'homme à la liberté et l'incite à violer les interdits du Démiurge irascible et… neurasthénique qui se substitue au vrai Dieu – au Dieu bon. Dans les cercles des partisans de Sabbbataï Tsevi, qui se posa en Messie et emporta l'adhésion de la quasi-totalité du peuple juif au XVIIe siècle, le serpent devint son symbole. La valeur numérologique du mot hébreu pour serpent – nahash – est du reste la même que celle pour Messie – mashiah. C'est encore chez Nietzsche que Ver-du-Serpent trouva la plus magistrale interprétation du passage biblique relatant les frasques du serpent : « Ce fut Dieu lui-même qui, sous la forme du serpent, se coucha sous l'arbre de la connaissance, lorsqu'il eut accompli son œuvre : il se reposait ainsi d'être Dieu… Tout ce qu'il avait fait, il l'avait fait trop beau… Le diable n'est que l'oisiveté de Dieu, à chaque septième jour[8]… »
Fils-du-Serpent était chiffonnier dans l'âme. Il récupérait tout ce qui traînait sur son chemin. Bobines de fil vides, lacets de chaussure, cadenas rouillés, plombs d'électricité, bouchons de bouteille. Quand le shabbat il butait sur un article, il attendait patiemment la sortie des trois étoiles pour aller le récupérer. Il rangeait son butin dans l'une des deux dessertes de la salle à manger dont il conservait précieusement la clé. C'étaient tous les petits vestiges de Mogador qui s’entassaient dedans. Des souricières désamorcées, des charnières éreintées, des verrous rouillés, des girouettes déglinguées. D'une certaine manière, son fils hérita de lui ses manies de chiffonnier – plutôt que de rassembler des gravats, des détritus et des articles tombés en désuétude, il réunissait des citations et des notes, jusqu'au jour où il réalisa que cette collection aussi ne rimait à rien et ne débouchait sur rien.
[1] F. Nietzsche, Aurore, & 455, Œuvres, vol. I, Robert Laffont, 1993, p. 1167.
[2] F. Nietzsche, Aurore, & 573, Œuvres, vol. I, p. 1210.
[3] Le Zohar II, 138a, Verdier, 1984, p. 252.
[4] Le Zohar I, 35 b, p. 198.
[5] Le Zohar II, 143a, p. 287.
[6] Le Zohar II, 126a, p. 210.
[7] F. Kafka, « Primitivement, je n'éprouvais… », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 599.
[8] F. Nietzsche, Ecce homo, Œuvres, vol. II, p. 1182.

