The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : LA FIGUE SECHE
Rabbi Pinchas portait la djellaba noire traditionnelle, la tête couverte du voile bleu à pois blancs des sages du judaïsme maghrébin. Il résidait au premier étage d’une bâtisse dans une rue noire qui reliait la place principale à celle du Destin dans la vieille casbah. Des ampoules nues répandaient de loin en loin des lueurs spectrales. L’escalier régulièrement chaulé de blanc pour en éclairer les marches friables débouchait sur une mince case suspendue entre un entrepôt noir et une minuscule verrière qui avait perdu ses carreaux. Elle était plongée dans une pénombre permanente qui s’insinua en marmonnements dans son âme. La chambre où le rabbin tenait sa classe était illuminée par des bougies qui s’éteignaient sitôt que la porte ou le volet, brusqués par le vent, claquaient. La rue de la Prison tenait son nom de la première prison de la ville.
Une ribambelle d'enfants, âgés de deux à quatre ans, ânonnaient les lettres de l'alphabet hébraïque dessinées sur une vieille planche que le rabbin brandissait. La litanie incompréhensible, insensée, indélébile ne disait rien et disait tout. Elle était débile, sage, sacrée, assourdissante. Puis chacun des marmots était invité à désigner la lettre énoncée par le rabbin. Quand le doigt se trompait, il était pris en tenaille par les pinces du vieil homme qui le serrait jusqu'à lui soutirer un cri de douleur et de pénitence. Il ne devait plus cesser de perdre ses lettres et de les retrouver, de les nouer et de les dénouer, de les cacheter et de les desceller. C’étaient les lettres de la création, carrées et cursives, elles étaient saintes. Elles composaient la plus redoutable et protectrice des amulettes qui se tatouait sur une âme qu’il ne sut jamais où situer. Son dernier ouvrage en hébreu reconstitue une errance sidérante dans les cinq livres du pentateuque, grattant le texte des commentaires sous lesquels il croule, reconstituant, à sa manière excessive, la démonologie biblique de cette partie de l’humanité qui se croit élue pour le bien et pour le mal.
L’épouse du maître tenait une cantine pour les célibataires, nombreux dans cette ville somme toute intime où les choix étaient arrangés, les noces précipitées, quoique célébrées en grande pompe, les viols nuptiaux perpétrés tant bien que mal et les draps témoins exhibés aux ululements qui déclenchaient la course à la procréation. Pendant la pause de midi, ils s’installaient sur de petites chaises en osier et Fréha leur servait les restes de ses marmites ou les croûtons de pain dont elle avait remué les œufs brouillés. Elle leur proposait également des figues sèches dont le goût colla à la moisissure sacrée qui devait couvrir la chose religieuse. Ils restaient assis sur leurs chaises tout le temps que durait la sieste du rabbin, bercés par le bourdonnement des mouches qui légenderait les lettres mortes. Elles l’accompagneraient à l’école rabbinique où le maître ne cessait de répéter : « Je ne veux pas entendre une mouche voler. » Le bourdonnement bercerait encore son inlassable et houleux entretien avec Dieu qui, parce qu’il n’existait pas, ne lui parlait pas autant qu’il le guettait aux croisements de sa vie, le pressant de retourner, raillant ses blasphèmes et le condamnant à une écriture perpétuelle destinée à ensevelir et à ressusciter l’écriture sacrée qui s’était écaillée sous une lecture impénitente et s’était délayée en ennui.
Il garda de cette éternité le rugueux contact de la natte sur laquelle il se pressait avec ses compagnons autour du vieux rabbin aux lèvres charnues qui ne souriait pas, le goût des œufs brouillés et de la figue sèche, l'odeur persistante de la cire et l'obsédante litanie où se mêlaient des intonations hébraïque, araméenne et arabe. C'était toute la Présence divine qui vacillait avec les lueurs des bougies, s'étranglait dans les sanglots se nouant dans sa gorge, se glissait dans une lancinante conviction d'abandon. En définitive, Dieu serait resté prisonnier, sourd et aveugle, de cette rue noire où l'on ne savait quel homme ou quel démon était tapi sous les portes cochères et qu'on se dépêchait de traverser pour retrouver la lumière rassurante de la place où attendait le caoutchouc gazouillant ou le sinistre parcours de la mule trottant invisible vers le dénouement de son destin. Plus tard, il découvrit que le rabbin était un proche de son père, qu'il n'avait pas de postérité et qu'on lui confiait ses enfants pour qu'il puisse vivre de ses écolages. Lors d’un premier retour à Mogador, le gardien du cimetière l'introduisit dans une chambre où trônait un tombeau. Le vent avait oublié le kaddish, il ne susurrait plus rien. Les goélands l’avaient relayé pour assurer un intérim qui risquait, lui, de durer pour l’éternité. Il ne se décidait pas à se couvrir la tête du calot, il le garda à la main. Il comprit qu'il s'agissait d'un rabbin particulièrement important, d’un saint homme. Sur le moment, il ne fit pas le rapprochement avec le personnage qui le berça de sa litanie alphabétique. Plus tard, réalisant son omission, il tenta de réparer en lui consacrant un récit en hébreu où il lui prête une kabbale de l'Ombre et se pose en son héritier spirituel. Elle traite de ses légendaires démons qui prennent possession des hommes, aiguillent les destins et ne les accompagnent pas à leur mort sans les quitter au dernier instant pour leur survivre et accomplir leurs desseins testamentaires.
Dans ce texte, il évoque une légende zoharique selon laquelle les démons auraient été créés le vendredi, à la toute dernière minute, et Dieu, pris au dépourvu et pressé par le shabbat, n'eut pas le temps de les revêtir. Aussi restèrent-ils invisibles, parasitant les hommes pour se couvrir de leur chair et assouvir leurs désirs. Il cite une autre légende selon laquelle Adam ne se sépara d'Eve que pour avoir des relations avec des succubes desquelles naquirent « les plaies des hommes ». Il ne cache pas sa prédilection pour les considérations rabbiniques qui les imputent aux écoulements nocturnes et en particulier à l'onanisme auquel il consacra par ailleurs une étude parue dans une revue psychanalytique. Il cite encore son merveilleux Livre de la Splendeur selon lequel Lilith, la reine des démons – sa Qendisha ! – séduit les hommes et excite leur désir pour que de la semence répandue en vain naissent les démons. Pendant sa deuxième visite à Mogador, il retourna à la chambre mortuaire et s’inspirant de la cérémonie qui se tient dans certains cercles kabbalistique à Jérusalem où un quorum de dix proches du défunt tournent, sinon dansent, autour de la civière où repose la dépouille avant qu'on ne la descende dans la tombe, il récita le Psaume 91, considéré comme le « chant contre les nuisances » : « Tu es mon refuge, ma citadelle, mon Dieu, en qui je place ma confiance. » Il plaça une pierre sur la tombe et prononça le verset de Genèse 25, 6 : « Quant aux fils des concubines qu'avait eues Abraham, il leur fit des présents ; et tandis qu'il vivait encore, il les relégua loin d'Isaac, son fils, vers l'Orient, dans le pays de Kédem. » Il poussa la démence jusqu’à répéter la cérémonie sept fois de suite et il ne savait si c’était pour exorciser ses propres démons ou pour resserrer ses liens avec eux. Il ne savait pas lesquels tant il était devenu démoniaque. Dans son testament, il invite tous ceux qu’il aurait conçus avec la Qendisha à prendre son deuil et à me désigner pour perpétuer son souvenir.
De la ténébreuse demeure de Rabbi Pinchas, il passa à la garderie qui occupait une aile du rez-de-chaussée de l’école rabbinique. Dieu n'était sorti de la rue de la Prison que pour échouer dans ce quartier-taudis qu'était le mellah où la misère avait des siècles. C'était l'insalubrité du monde, la promiscuité la plus embouteillée et le dénuement le plus extrême. Pas l'ombre d'un arbre, pas la présence d'un banc. Même à la garderie, les fleurs étaient de papier bristol et de papier crépon. Une humanité en transit, en retard sur tout, échouée dans l’on ne se souvenait plus quelle attente du salut. Dans une sordide et grouillante clandestinité, vivant pour vivre, s'époumonant contre le vent, se retirant de vanité dans le néant. Il ne verrait décors plus insalubres dans sa vie. Pourtant, il visita des bidonvilles, des camps de réfugiés, des banlieues sinistres. Les rues étaient misérables, les bâtisses, les visages. Les litanies aussi, que ce soit celles des chantres, des bedeaux ou des mendiants. C'était le pauvre peuple de Dieu, anémié par deux mille ans d'exil, qui psalmodiait sa distinction et sa déchéance. Sa sourde résistance séduisait autant qu'elle rebutait. Dieu s’était sédimenté dans la boue des ruelles, sur les murs qui partaient en croûtes, sur les traits racornis par l’attente, dans les mœurs suturées par les rites, dans les regards se dérobant les uns des autres. La plus grande industrie était de la procréation et de la mort. Elle était activée par Le Cantique des Cantiques que les synagogues dispersées dans le quartier entonnaient en chœur la veille de shabbat pour imprimer au Désir sa légitimation et sa cavalcade. C'était un marais humain d'où s'élevaient quantité de prières et nul ne se demandait s'il était un Dieu pour les écouter et c'était là qu'on l'amenait, jour après jour, pour recevoir sa parole. Seule la jardinière, une tante aux traits fins, maquillée délicatement de rouge et de violet, un sourire rayonnant, une créature en porcelaine, détonnait avec cette grisaille.
L’American Joint fournissait les jouets, garantissait le petit-déjeuner, lait au chocolat où l’on trempait des tartines beurrées, le déjeuner, auquel il refusait de goûter parce qu’il ne distinguait pas entre les produits, et un goûter, un chocolat emballé en Amérique, un biscuit crémeux, un carreau de fromage sur lequel une vache riait. L’organisme philanthropique distribuait régulièrement des vêtements provenant de surplus américains. Ses premiers jours à la garderie couvèrent un étrange malaise. Il était puni – il ne savait pourquoi ; il était exclu – il ne savait de quoi. Il était atteint d’un mal inconnu comme seule cette ville en avait le secret. Il pleurait à chaudes larmes, se plaignant de maux de gorge et de ventre, et ces douleurs n'allaient plus le quitter. Le médecin prescrivit ses sirops, ses suppositoires et ses vitamines. En vain. Le mal résistait aux remèdes, aux incantations, aux prières, aux amulettes, aux cierges. Peut-être vivait-il mal son exil de la rue noire, de son maître et de sa divinité ; peut-être n’était-il pas scolarisable. Dans sa mythologie intime, il avait contracté, plus prosaïquement, son premier démon – celui du mal – dans ce mellah où les démons survivaient à leurs victimes. Il n’allait plus s’en libérer et ce serait aux mues de ce mal, aux divers croisements de sa vie, qu’il succombait. Les médecins incriminaient la cigarette, qu’il savourait voluptueusement, l’alcool, dont il délayait l’ennui qu’il trouvait à écouter ses interlocuteurs, le sucre, dont il ne se passait dans son thé que pour continuer de se régaler de ses meringues natales et de tous les genres de mille-feuilles de par le monde. Il était seul à savoir que c’était son premier démon, reprenant le dessus sur tous les autres, qui l’investissait régulièrement et qu’il devait, seul, se mesurer à lui pour l’empêcher de le troubler, l’accabler, voire l’emporter. Il n’en parlait pas pour ne pas se ridiculiser aux yeux des médecins qui n’avaient aucune notion en la matière et persistaient à traiter les nuisances des démons sans s’intéresser aux âmes où ils logeaient. Il se résigna à le promener avec lui, l’amadouant par moult rites, l’engourdissant des fumigations de ses cigarettes, mobilisant ses autres démons pour le neutraliser, lui fournissant sa dose quotidienne de phrases moulues dans de l’encre violette. Quand il le négligeait, il se laissait de nouveau posséder par lui et n’avait de laisse qu’il ne s’en débarrasse. Il en était à ne pas comprendre ce que les médecins disaient. Les malheureux parlaient un latin qu’ils ne savaient pas. Les plus vieux et avertis avaient acquis le somptueux art du silence de consolation.
De la garderie, il monta, bon gré, mal gré, au premier étage, à l’école rabbinique, auprès d'un rabbin qui maniait le nerf de bœuf avec la dextérité d'un dompteur. Il en possédait toute une collection, plus redoutables les uns que les autres. C'était une classe en coin, surchargée, avec trois élèves par banc. Le rabbin surveillait les ânonnements en sirotant son thé et en s'éventant pour chasser les mouches. Quand il s'absentait, il laissait la classe à la surveillance de l'un ou l'autre des élèves promus répétiteurs au service de Dieu et de ses rabbins. L’année suivante – il tardait à rallier les bancs de l'Alliance Israélite Universelle parce que Fils-de-Serpent souhaitait qu’il devienne rabbin –, plutôt que d'assener une baguette sur le bout des doigts ou un nerf de bœuf sur la plante des pieds, le rabbin électrisait les poignets des portes et les loquets des fenêtres et invitait les élèves turbulents, insolents ou distraits à les ouvrir ou à les fermer. C'était magistral, percutant, redoutable. Les rabbins découvraient les vertus pédagogiques de l’électricité. Dieu devenait le Seigneur des Sévices.
Son quotidien était désormais si ritualisé qu’il ne pouvait que commettre des péchés. Rien n’était naturel, tout était providentiel. C’était Dieu qui donnait la vie et la mort, régulait les marées et les vents, garantissait le pain et l’eau. Il se réveillait dans un miracle pour le remercier de lui avoir restitué son âme avec compassion, il ne s’endormait pas sans lui réitérer son allégeance, écoute Israël, l’Eternel, notre Dieu, l’Eternel est un. Il ne se lavait pas les mains sans prononcer une bénédiction et ne sortait pas des toilettes sans prononcer une bénédiction. Il n’entamait pas son repas sans bénir celui qui extrait le pain de la terre et ne le concluait pas sans rendre grâce à celui qui le sustente de vie et de nourriture. Le harcèlement était de tous les instants et la peur de Dieu, du rabbin et du nerf de bœuf constante. En classe, il révisait la section biblique hebdomadaire que l’on prononcerait solennellement le shabbat, avec de courts intermèdes sur les réglementations des célébrations. Bientôt Fils-du-Serpent le vêtit de sa camisole divine – un châle de prière intérieur, une peau divine sur sa peau humaine, un bouclier de toile contre les invisibles.
Mais il n'était pas au bout de ses peines. Une sourde connivence liait ces maîtres-tourmenteurs et Fils-du-Serpent qui les incitait à redoubler de vigilance pour réprimer encore plus ses incartades. Plutôt que de le défendre, le père en redemandait. Pourtant, c’était le plus sage, studieux et pieux des élèves. C’était que Fils-du-Serpent était possédé, lui, par Dieu et comme il ne craignait rien plus que les nuisances qui menacent en son absence, hors des chemins balisés par les rites, il ne reculait devant rien pour le préserver des vents délétères, des marées écumeuses et des remugles de la lèpre que l’humidité cultivait sur les murs. Il n’était partisan ni de l’incantation ni de l’invocation, mais de la bénédiction. Rien ne protégeait mieux que sa récitation permanente pour bénéficier de la protection divine. Son fils devait en devenir dispensateur à son tour pour conserver son souvenir quand son heure de rallier ses proches et ses lointains aura sonné. Les rabbins, c’était d’abord cela. Fils-du-Serpent mobilisait des ressources d’ingéniosité paternelle pour ritualiser sa progéniture et l’inscrire dans la lignée de ses ancêtres. Il ne soupçonnait pas que son avorton passerait sa vie à se dépouiller de tous ces rites et à se démarquer de lui non tant parce qu’il lui avait ravi sa mère – cela ne se passait que dans de vieux mythes obscènes indignes de la Bible et de ses commentaires – qu’il avait cherché et réussi à le maintenir à tout prix dans les langes de Dieu.
Les rabbins avaient dévoyé son père, il n’allait plus surmonter son allergie à leurs barbes. Sitôt qu’il décelait un accent homilétique, il se crispait et se hérissait. Il changeait de station ou de chaîne, il quittait la salle, il s’éloignait au plus vite. Le seul titre de rabbin discréditait à l'avance tout ce que son porteur pouvait dire. Il n’a du reste jamais rencontré de rabbin un tant soit peu intéressant. Peut-être le burlesque rabbin-philosophe qui passait le tiers de sa journée à étudier, le tiers à se saouler et le tiers à coucher avec ses étudiantes dans un studio qu'il s'était aménagé dans la cour de l'institution qu'il dirigeait à Jérusalem. Il était si porté sur l'alcool qu'il ne préparait ses cours qu'une bouteille à portée de la main et si tenté par la chair qu'il ne s'exténuait pas à l'étude des textes sacrés sans marquer une pause de charme. Il œuvrait volontiers derrière le dos de Dieu et comme il avait le sens de l'humour, il plaisait. C'était un gai luron dans la cour céleste ; ses disciples en firent un saint moisi. Sinon, tous les autres rabbins étaient soit des libellules qui ne savaient où se poser, soit des travestis ou des porte-redingotes qui se donnaient en spectacle devant un ciel vide.
Le directeur de l’école rabbinique occupait un bureau en coin et servait davantage de surveillant de la cashrout des âmes que de directeur de conscience. Il n'était convoqué à son bureau que pour recevoir une punition préventive, il ne savait jamais de quoi, ou une punition répressive, il ne savait pour quoi. Il soupçonnait Fils-de-Serpent de les avoir commandées et ne cherchait pas même à protester. Sitôt que ce dernier en vint à incarner Dieu, il se prit d’un sourd ressentiment contre il n’a jamais su qui. Plutôt s’en prendre à Dieu qu’au père et c’est ce qui le perdit religieusement et le sauva humainement. Ce ressentiment n’allait cesser de croître, l’indulgence aussi. Il n’arrêta pas d’être aux prises avec sa divinité. De le dépouiller de ses lambeaux théologiques. De ravauder ses haillons poétiques. De ravaler son suaire. Tous ces gravats talmudiques et kabbalistiques le laissaient pantois comme s’il n’avait jamais quitté la chambre vermoulue embaumant un Dieu sec. Il ne savait lesquels récurer et auxquels s’accrocher. Les belles homélies de Lévinas achevèrent de l’altérer. C’est dire à quel point il ne se reconnaissait pas plus en ses écritures qu’en sa vie. Or il ne connaissait pas de réconciliation avec Dieu qui ne prît une allure caricaturale et une tournure échevelée. Il ne comprenait pas qu’on renonce aux charmes d’un sans-dieu pour les leurres d’un internement volontaire dans la geôle d’un dieu. Seul Jésus aurait pu encore le sauver mais lui-même était incarcéré dans ses tombeaux ecclésiastiques et il ne se sentait pas de taille à le ressusciter. Il se retrouva avec les guenilles de dépouilles de dieux sous lesquelles il croula et ne se releva plus. La shoah, tragédie des tragédies qui répandait de l’encre en guise de larmes, l’anéantira d’autant plus qu’il ne comprenait rien à l’agitation universelle qui s’empara de ses gardiens sans leur prêter un traumatisme qui leur tenait lieu d’amarres. Les plus intellectuels d’entre eux, terribles et inintéressants, s’accrochaient à elle pour s’improviser inquisiteurs d’une humanité qui n’entendait rien à leurs réquisitoires et quand ils racolaient des assistants parmi les gentils qui singeaient leurs postures, ils étaient si insensibles et caricaturaux qu’ils achevaient de les discréditer. Il ne se décidait pas à dénoncer leur ton, il choisissait sagement de rester dans les coulisses d’un univers où il s’étranglait de plus en plus. On ne débat pas avec ses patients, on les écoute, surtout lorsqu’on pratique secrètement l’exorcisme de l’école de Mogador sous le couvert de celui de l’école de Vienne.
Quarante ans plus tard, de retour à l’école rabbinique pour le tournage d'un documentaire, l'océan avait emporté tout un pan du mellah comme si la prédiction d’Abd er-Rahman el Majdoub, vouant la ville au déluge, ne concernait que ce quartier et qu’elle avait attendu le départ de ses habitants pour se réaliser. La bâtisse où il avait connu son grand-père maternel, hémiplégique, assis sur son trône de cheikh de la Société mortuaire était éventrée. L’école rabbinique n'était plus habitée que par un concierge arabe et sa famille. Le sol de la garderie était couvert de détritus. Les classes avaient perdu leurs bancs. La cour où l'on dressait les tables sur lesquelles il prenait son déjeuner était sinistre. Dans le bureau du directeur, il ouvrit les armoires que personne n'avait ouvertes depuis des décennies. Les livres partaient en lambeaux, les carnets de correspondance s'effritaient. Le tout était couvert de chiures de rats et dégageait des relents de vermine. C'est l'une des scènes les plus poignantes de ce film qui documente sa merveilleuse rencontre avec le Charmeur des mouettes.
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