The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : LA RUE DES AMANDES

On ne savait où menaient les porches et les escaliers de la somptueuse et étrange rue d’Angleterre, à quelles demeures, quels personnages, quels rêves et quels troubles. Dans les entrepôts qui bordaient la rue de part et d'autre des cohortes de trieuses se livraient à un concours de mélopées berbères. Les amandes venaient de l'arrière-pays, partaient pour de lointains pays. Les jours des grands arrivages et des grands embarquements, des camions se garaient sur la place et des charretiers chargeaient et déchargeaient les sacs de jute. Quand l'un d’eux craquait et qu'on abandonnait les amandes aux enfants, ils en ramassaient de pleines mains. Ils les avalaient en nombre et lorsque l'une d'elles était amère, elle empuantissait le reste et ils devaient tout recracher. Ce goût de l'amande amère colla à la rue qui pourtant arrimait l’océan aux araucarias, le vaste terre-plein recouvert d’un épais gazon où les colons tiraient leurs boules de retraite au carillon de l’horloge et au lancinant appel du muezzin. Le goût de l’amande amère, dentelle moisie, prière navrée, caresse rugueuse, l’emportait régulièrement sur toutes celles qui étaient douces. Ver-de-Serpent n’arrêterait plus de tomber sur des aubes livides, des rencontres malheureuses, des phrases pourries… des chapelets schopenhaueriens.
C’était une rue pour personnages perdus des exils et des colonies. Ver-de-Serpent se souvenait de ce vieil homme, d’une rare élégance, le col amidonné, la pochette mariée à la cravate, rasé de près, qui habitait un musée castillan dans la bâtisse du pharmacien. Il était meublé de commodes, de consoles, de canapés… et d’un lit à baldaquin encadré de paravents, le tout importé d’Espagne. Des livres aussi, rangés oisivement dans une bibliothèque, tous en espagnol. Il avait dû commercer avec cette contrée d’où il avait été expulsé quatre siècles auparavant et à laquelle il vouait une telle passion qu’il en était devenu une pièce de musée. C’était un des immuables retraités de Mogador dont nul ne se souciait de savoir qui il était ni comment il avait échoué là. On sentait la relique d’un univers en voie de disparition et l’on avait la vertigineuse sensation d’être en présence d’un dernier homme qui n’avait pas plus de lendemain que d’hier. De ces derniers juifs, sans cesse derniers, de génération en génération, rares dans la ville, dont on respectait la marche à visage découvert vers une mort que le vent se dépêcherait de raturer.
Le vieil homme sortait de son musée tard dans la matinée, s’acquittait d’une tournée qui devait le conduire aux mêmes boudoirs, conversations, parties d’échecs ou de ronda ; dans l’après-midi, il rentrait pour une sieste et le soir il recevait des amis, triés sur le volet, parlant tous l’espagnol. Il les recevait dans une deuxième chambre, attenante au musée, et qui, elle, reconstituait un bar dans un village perdue de la Costa Brava, avec sa riche palette de bouteilles se mirant dans une glace, ses tables et ses écuelles de pois-chiches, de fèves et de sauterelles frites. Ils commandaient leurs gâteaux à Rachel qui, sans être de Tétouan ou de Tanger, avait ses recettes pour préparer du palebe ou des fazuelos au goût de ces nostalgiques qui n’admettaient pas encore qu’on les ait expulsés d’une contrée où ils promettaient de perpétuer une Andalousie éternelle. Quatre siècles plus tard, ils débattaient encore de la trahison de Torquemada, de l’ascendance de Christophe Colomb et quand ils se piquaient de philosophie, de ce brave Bento d’Espinosa et de sa prétendue Ehique. Ils ne retournaient pas en Espagne par dignité, parce qu’ils ressentaient l’Expulsion comme une humiliation alors que l’Exil, deux mille ans auparavant, avait été une punition divine sinon – pourquoi pas ? – un choix politique. Entre-temps, le buisson de Dieu s’était totalement consumé, répandant ses cendres dans des mémoires vermoulues et bouleversées. Quand ils avaient fini de vider je ne sais combien de verres et leurs comptes avec Titus, Torquemada et Hitler, ils se faisaient de plus en plus cervantésiens sinon qu’ils étaient désarmés pour l’éternité, tant de leur plume que de leur lance, que le seul moulin de la ville venait de plier ses ailes et qu’il n’était rien qui vaille la peine de prendre les armes à leur âge. Ils s’étaient trop embrouillés dans leurs exils pour quitter cette ville elle-même exilée de l’histoire où ils ne concédaient rien à personne sinon qu’ils choisissaient de passer Kippour dans leurs intérieurs pour ne pas narguer les indigènes berbères qui n’ont pas connu les splendeurs de l’Andalousie. Quatre siècles plus tard, ils avaient troqué leurs fanions contre des pochettes, leurs chaînes contre des gourmettes et leurs orgues contre des canaris dans des cages.
La rue des Amandes avait perdu ses colons à l’exception de Madame Marie qui hébergeait sous son toit des centaines de poupées, de toutes tailles et de toutes couleurs, souriantes ou tristes, vêtues en écolières ou en mariées, originaires d’Asie ou d’Amérique. Elles étaient partout, discutant dans le salon, s’affairant à la cuisine, traînant sur le tapis, reposant dans leurs lits… jouant à la poupée. Madame Marie ne sortait pour sa promenade quotidienne, vêtue à la dernière mode et outrageusement maquillée, qu’en poussant devant elle un landau où sommeillait sa toute dernière poupée. Dans le musée de l’un, Ver-de-Serpent s’introduisait pendant que la femme de ménage rangeait le lit et remplissait les brocs d’eau ; à la maison de l’autre, il était invité à « jouer avec les poupées ». Dans ses souvenirs, les rez-de-chaussée et les terrasses étaient habités par toutes sortes de personnes déclassées. Des célibataires endurcis ou des couples brouillés que les mœurs condamnaient à la réclusion en bas ou en haut. C'étaient des êtres diminués, incomplets, voire maudits. Ils pointaient un dénouement malheureux, se réduisaient à un point final ou à une sans-issue.
La Maison lézardée recevait de rares visiteurs que Ver-de-Serpent chercha longuement dans ses rêves et ses souvenirs pour, reprenant une expression de sa mère, les relever de leur poussière. Le plus étrange était ce grand muet, les cheveux roux brillantinés et ramenés en arrière, le visage et les mains tâchés de son, vêtu tout de cuir, les bottes aux genoux, le blouson bardé, un peigne à la poche arrière de son pantalon. Il débarquait sur une grosse moto à laquelle était attelée une carriole chargée de légumes. Des Topinambours, des truffes, des cœurs de palmier, des bottes de cardon… une précieuse bouteille d'huile d'argan. Il avait été commis chez le grand-père maternel de Ver-de-Serpent et avait grandi, si je ne m'abuse, avec sa mère. Il ne comprenait ni qui il était ni ne soupçonnait la nature de l'accueil qu'elle lui réservait. Un frère se doublant d’un soupirant. Ils échangeaient des gestes qu'ils étaient seuls à comprendre. Il se montrait, malgré son mutisme, très bavard et sa mère s'offusquait de ses aventures au bled. Fils-du-Serpent n'avait, lui, aucune considération pour lui. Il présentait tous les signes d'opprobre céleste. Il était muet ; il était rouquin ; et il était sans-religion, sans nationalité, sans origine et sans postérité.
Les fenêtres de la Maison lézardée donnaient sur les parcs qui bordaient le Mechouar, sur la tour de l’horloge dominant la porte sur laquelle était gravée la malédiction vouant la ville à son immersion et sur le quai des calèches qui la sillonnaient. Derrière la porte se trouvait la plus merveilleuse place au monde qui servait de trône à un caoutchouc qui envoyait ses branches enchevêtrées dans tous les sens. D’un côté, la grande pharmacie ; de l’autre, la grande synagogue. Au-dessus d’elles, les deux étages de désuètes maisons patriciennes. Dans la vitrine de la pharmacie, un caméléon donnait des échantillons des prestations de sa langue ; dans la synagogue, c’étaient des souris qui gambadaient librement dans une piété qu’elles n’arrêtaient pas de ronger. C'était la synagogue de la haute aristocratie qui ne s'acquittait de ses devoirs religieux qu'à l'occasion des grandes solennités. Sinon elle baignait dans une triste pénombre où reposait je ne sais quelles présence ou absence. Le bedeau était un vieil homme, flanqué d'un grand dadais passablement attardé et chargé d'un lourd trousseau de clés dont Ver-de-Serpent voulait bien croire que l'une d’elles ouvrait les portes du paradis. Les hirondelles se déclaraient d'abord sur cette place d’où elles se répandaient dans toute la ville.
L'été ramenait les gitans. Ils venaient des terres intérieures où les températures dépassaient les quarante degrés pour passer les mois les plus torrides à Mogador. Ils logeaient chez l'habitant qui mettait à leur disposition qui un étage, qui une chambre. C'était une occasion pour Fils-du-Serpent d'améliorer le quotidien de sa progéniture, peut-être aussi d'égayer ses vacances. Il louait la chambre du fond qui donnait sur le parc et sur la muraille et les locataires devaient traverser la chambre intermédiaire pour retrouver leurs matelas posés à même le sol. D'année en année, c'était la même famille, la mère, deux ou trois marmots et le mari qui n'était là que pour le week-end. Ils débarquaient avec leurs ballots, leurs mandolines et leurs castagnettes. La mère était une grande et belle blonde, les cheveux ramenés en chignon, noués par une barrette comportant une fleur en plastique qu’elle changeait tous les jours. Elle avait les lignes d'une danseuse et en conservait l'allure même quand elle était à la cuisine. Elle ne parlait ni le français ni l'arabe et on avait tout le mal du monde à converser avec elle. Elle disposait d'un coin de cuisine pour préparer ses soupes marines où échouaient les délicieuses cochonneries non casher de l'océan. Quand le mari débarquait avec des amis, la soirée se passait en beuveries, en chants et en danses. Pour l'occasion, Dolorès revêtait une de ses robes de danseuse de flamenco, en tulle bleue passion ou rouge meurtre, et elle donnait une représentation aux voisins qui ne redoutaient plus ces légendaires porteurs de microbes. Sa danse, ponctuée du claquement des castagnettes, du battement des mains, du tambourinement des talons et des râles des cordes, laissait entrevoir un univers plus clinquant que celui des Gnaouas, les ménestrels noirs de Mogador qui passaient à l'époque pour des exorcistes davantage que pour des musiciens. Elle insinuait de langoureuses passions, restées inassouvies, et intimait de toutes autres marches que celles martiales auxquelles le destin accula Ver-de-Serpent. Les regards se cherchaient, s'évitaient, se croisaient, se démettaient, se cherchaient de nouveau. C’était la chorégraphie d'un désir si envoûtant qu'il bravait la mort, si insondable qu'il creusait un bel abîme. Elle se corrigeait sous les assauts de la musique, de plus en plus précipitée et saccadée, se détournant du ciel et détournant ces pauvres exilés d’ils ne savaient plus quel Cantique des Cantiques décharnalisé par la kabbale et sacralisé par la liturgie. L'Andalousie rauque, pépiant, s'installait sous leur toit, pour un mois ou deux. Quand les gitans partaient, ils laissaient les échos de leur passage dans une maison lézardée qui avait résisté à leurs danses.
Quarante-cinq ans plus tard, la bâtisse accueillait un riad. Ver-de-Serpent demanda la suite aménagée dans les deux chambres communicantes. Les lézardes avaient disparu et du haïk recouvrait les murs. On avait installé une salle de bains et une cheminée. Sinon tout le reste était à sa place si ce n’est que des commodes en arar incrustées de coquillage avaient remplacé les deux dessertes, celle où Fils-du-Serpent entassait ses moissons de chiffonnier et celle où Nina remisait les goûts et les senteurs de ses pâtisseries et de ses fruits confits ; une table ronde avait remplacé la lourde et solennelle table des cérémonies ; et l’on avait posé un baldaquin sur… le lit de ses parents. Il attendit le lendemain pour voir ce que ses rêves lui dévoileraient pour se prononcer sur cette infraction incestueuse. Or ses rêves n’avaient pas été plus éloquents que les nouveaux meubles. Les lieux étaient encore plus impersonnels qu’une suite dans un hôtel, terriblement silencieux, dévastés comme seuls peuvent l’être des lieux qui, en changeant de vocation, ne rendent plus les échos de la précédente. Ils consignaient une absence qui lui était destinée, un passé qui l’attendait pour achever de décanter dans l’oubli. On doit savoir se séparer de lieux aussi. Il croyait passer la nuit dans un sanctuaire, il l’avait passée dans un tombeau. Ce n’était plus la bâtisse du vent.
La Maison lézardée, située dans la rue des Amandes de la nouvelle casbah, à mi-chemin entre l’école rabbinique et celle de l’Alliance, soutira Ver-de-Serpent à l’onctueuse vocation homilétique à laquelle le destinait son père pour le livrer au scabreux destin intellectuel que sa mère caressait pour lui.

