The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : LE DESARROI DU SERPENT

Dans les années 70, c'était trop brouillon et embrouillé. Les décors étaient inachevés, les nationalités étanches. Le creuset du rassemblement des exilés grinçait et l’on ne savait si c’était l’Exil qui exhalait ses derniers râles ou la Terre promise qui poussait des soupirs de soulagement ou de consternation. L’hébétude se lisait sur les visages dont les traits raturés par la chaleur restituaient des nostalgies, des horreurs, des résignations. Les bâtisses ne se reconnaissaient pas en les arbres qu’on avait plantés pour les retenir, les rassurer ou les naturaliser. Les rues ne savaient pas ce qui se cachait derrière leur nom. Les magasins étaient du siècle passé, l’un des plus dénués de caractère, avec des enseignes qui rivalisaient de langues. Les métiers n’avaient pas encore disparu, les artisans étaient d’ailleurs. Quand on entrait dans un magasin, c’était pour s’enquérir de la nature de son commerce et demander où l’on pouvait trouver ce qui était resté en exil. Haïfa ne présentait ni la tendresse protectrice de Mogador ni le charme colonial de Casablanca ou le lustre de Paris. Une ville en étages, des bas quartiers populeux et portuaires aux sommets d'un Carmel désuet et muet. La ville ne cherchait pas ce qu’elle voulait devenir quand elle serait grande, elle ne le sait toujours pas.
Israël n'était tendre avec personne, ni avec les déportés ni avec les héros, ni avec les ouvriers ni avec les chercheurs. Il dissuadait toute velléité de récrimination, de contestation, de protestation qu’il incriminait comme autant de signes d’ingratitude et d’incivisme. On n’avait condescendu à accueillir les Juifs du Maroc que pour les soumettre à toutes sortes de traitements plus dégradants les uns que les autres. On s’était entêté à les déposer de leurs liturgies, à les disperser aux quatre coins du désert, à radier les têtes teigneuses, à épouiller les barbes élimées. Les malheureux s’attendaient à être reçus par de nouveaux interprètes de la Loi et des représentants du Messie, ils l’étaient par des commissaires politiques qui les secouaient de leur exil et avec lui du droit de se plaindre sous peine d’être accusés de donner de mauvais relents et de mauvais accents aux chancres intérieurs dont ils étaient porteurs.
Fils-du-Serpent sentit très vite que cela ne marcherait jamais pour lui. La terre promise s’imposait à lui comme un rêve périmé, peuplé de toutes sortes d'étudiants immigrés – des Roumains, des Brésiliens, des Perses, des Turcs, des Russes, des Chiliens, des Argentins – avec lesquels il ne se sentait pas d'accointances. Ils disaient leur désarroi en espagnol ou en portugais, en perse ou en turc, cuisinaient des plats de là-bas, roulaient des cigarettes au tabac ou à l’herbe qu’ils recevaient dans des colis, chantaient des chants qui relevaient leurs langueurs et ils investissaient les pistes de leurs danses. Ils dormaient si tard à ruminer leurs souvenirs qu’ils ne se réveillaient pas et quand ils succombaient à la déprime, ils séchaient les cours et allaient à la mer. C’était un creuset en miniature où les regards se croisaient sans se reconnaître. La dé-exilisation des uns tournait à la détresse, l’israélisation des autres à l’illumination. Ce n’étaient pas les mêmes mathématiques ni la même chimie, elles étaient plus allemandes et polonaises qu’universelles.
Les plus désabusés se recrutaient dans les communautés qui n’avaient pas connu la Shoah ni de près ni de loin. Ces exils-là étaient trop riches et attachants pour que ceux qui en revenaient renoncent à leur immunité diasporique d’être d’ailleurs et d’être en partance pour ailleurs. Mais ils n’avaient pas le choix, ils devaient changer de mœurs, de goûts, de langue. Ce n’était pas une vulgaire migration, mais une élévation. Or ils se sentaient rétrogradés au rang de ramassis d’attardés et de bègues. Plutôt que de les célébrer on les intégrait. Ils ne savaient à quoi, ils comprenaient de moins en moins pourquoi. Ils étaient convoqués à une parade messianique et comme personne ne se souciait de les passer en revue, ils se débandaient. Ils étaient perturbés par cette mêlée davantage que comblés par elle. Ils ne parlaient pas la même langue et en hébreu ils bredouillaient non tant parce qu’ils ne le maîtrisaient pas que parce qu’ils s’y sentaient à l’étroit. L’espagnol, le portugais, le persan, le russe étaient tellement plus vastes qu’ils cherchaient en hébreu des mots qui n’existaient pas encore. On ne lit pas Amos Oz et A. B. Yehoshoua, alors à la mode, quand on peut lire Tolstoï ou Faulkner dans la langue originale. Les lettres israéliennes se pâmaient d’elles-mêmes et le monde des lettres s’émerveillaient avec elles, ils n’en choisissaient pas moins de les lire traduits pour en rehausser le prestige. Les latinos étaient encore les plus désabusés, ils ne démordaient pas de leurs velléités révolutionnaires. Ils avaient la photo du Che sur leur mur, qui contractait de lancinantes lamentations, Fils-du-Serpent avait celle de Mogador sur le sien. La nostalgie avait changé de sens.
Fils-du-Serpent avait fait le mauvais choix, il allait devoir l’assumer à vie, parce qu’un reniement messianique participait du sacrilège. Il était arrivé au bout d'un long périple de deux mille et dix-huit ans. Dans un état de dégénérescence avancée qui lui donnait des éclairs prophétiques, rongé par un ver intérieur qui sécréterait à la longue une accablante dérision de soi. Plutôt que de répandre son venin, comme l’invitait la terre entière devenue à la longue terre de siba et de dissidence, il le retournait contre soi, parce qu’il s’était interné sur une terre promise. C’était sa métamorphose. La plus digne qu’il pouvait se permettre. Il était destiné à n’être nulle part. Pourtant, il n’avait pas essuyé d’humiliation personnelle. Parce qu’il ne ressemblait en rien à la caricature du Marocain qui prévalait dans les esprits ; parce qu’il n’était pas sensible aux remarques et aux regards. Il était de Mogador, il avait la distinction des araucarias, la souplesse d'un serpent. Il était de ces cohortes d’étudiants marocains que l’on faisait venir pour relever, intellectuellement et politiquement, leurs compatriotes, les récurer et les représenter à cette mascarade messianiste-sioniste qui s’imposerait à lui comme une vulgaire parenthèse dans la sourde et silencieuse, glorieuse et accablante histoire de la résistance juive. Il sentait l'Arabe en lui indésirable, en butte au déchaînement de haine, pris dans les regards tangents, soupçonné d'attardement sinon de débilité. Le Berbère était, lui, totalement inconnu. On ne concédait alors aux Marocains qu'une mauvaise musique orientale. Le quartier arabe de Wadi Salib, rengorgeant d’immigrants marocains, s’était soulevé en 1959 pour protester contre la réclusion dans des bâtisses condamnées et achevait de se vider de ses intrus pour les cités dortoirs bâclées entre la mer et les industries pétrochimiques. A Jérusalem, le quartier déshérité de Mosrara, non loin du quartier cossu de Talbiyyeh, tous deux désertés par leurs propriétaires arabes, couvait ses Panthères noires qui un an seulement après son arrivée s’insurgeraient contre la détresse banlieusarde de se retrouver en marge de la cité, d’être ce qu’on n’est pas et de devenir ce que l’on ne veut pas.
Rien n'illustrait mieux le désenchantement de Fils-du-Serpent que le récit des péripéties de son prénom. Sa mère, lectrice de Victor Hugo, alors inconnu dans la contrée, toujours inconnu, lui avait donné un nom étrange. Il venait après trois filles dont l'une était morte en bas âge. Il était attendu, il serait Aimé. Au Maroc, les prénoms avaient des connotations coloniales. Ils exprimaient l'engouement pour la France, le désengagement du Maroc et l’on ne sait quelles velléités marranes. Il portait par ailleurs le prénom judéo-marocain de ses grands-pères paternel et maternel – Nissim était le pluriel du mot hébraïque ness pour miracle. A la maison et à l'école, il était Aimé ; à la synagogue, il était Nissim. Les deux prénoms ne rivalisaient pas entre eux. Il n’avait pas connu ses grands-parents, Nissim n'était que le tribut à un vague souvenir généalogique. Il ne le cachait pas, il n'avait pas l'occasion de l'exhiber. Si ce n’était pour se présenter à la lecture de la Torah ou lorsqu'un mendiant ou un rabbin – au Maroc il ne distinguait pas entre eux, il ne distinguerait que lorsque les rabbins se doubleraient de charlatans ou, pire, de prédicateurs philosophico-kabbalistiques – lui posait la main sur la tête pour le bénir. En Israël, il était alors de rigueur d’hébraïser les noms et les prénoms, pour rebaptiser les nouveaux immigrants et les reporter sur les registres des âmes sauvés par le sionisme. C’était ainsi qu’ils entamaient la désastreuse rature de leur être qui les caricaturerait au point de les rendre méconnaissables à eux-mêmes.
Bien sûr, Fils-du-Serpent tenta de se dérober à cette rature. Le prénom Aimé ne lui plaisait ni ne l'intéressait. Il était trop lourd à porter, trop puéril et prétentieux. Mais il souhaitait le conserver. Par tendresse pour sa mère, par résistance contre sa messianisation. Il pouvait toujours exhumer son prénom hébraïque. Mais il avait désormais une connotation trop marocaine dans une contrée que rien n'horripilait autant que le Maroc. C'était trop prodigieux, brumeux, religieux. Nul n'aurait compris la sagesse de se prénommer Miracle, que ce soit au singulier ou au pluriel. Pourtant, la notion de miracle s'imposa vite à lui comme l'écrin du sens. La vie était un miracle, le réveil un miracle, la présence un miracle. Rien n'était plus impressionnant, lancinant et mélancolique que ce miracle réitéré se coulant en destin. Il résolut de conserver le prénom d'Aimé. Mais on ne pouvait le transcrire en hébreu. Sans voyelles, cela donnait, dans le meilleur des cas, Immi. Il traîna ce prénom pendant un an, corrigeant en permanence ses interlocuteurs. Puis il changea le aïn en aleph, ce qui donna Emmi, qu’il passa sa vie à corriger en Ami. Il existe certes un Ami hébraïque, mais il s'écrit avec un aïn. C'est un diminutif de Amihaï (Peuple vivant), Aminadav (Peuple généreux), Amiel (Peuple de Dieu), etc. Le diminutif signifie mon peuple. Cela sonnait par trop patriotique, pompeux et engageant. Il se résigna à Ami avec un aleph, se condamnant à donner une réponse à la sempiternelle question : « Pourquoi un aleph plutôt qu'un aïn ? » Au début, il se plaisait à inventer toutes sortes d'explications. Il racontait les circonstances bureaucratiques et linguistiques qui l'avaient condamné à un prénom qui n'était pas le sien. Il invoquait un rabbin mishnaïque du nom de Rav Ami. En définitive, ne trouvant plus aucun plaisir à raconter ses salades, il se contentait de répondre : « C'est un prénom français qui vient de ami. » On trouvait cela plutôt charmant. Il a donc porté un prénom qui n'était pas le sien et derrière lequel il se cachait davantage qu’il ne se présentait. En définitive, il découvrit avec les stoïciens que l'amitié était encore le sentiment humain le plus noble, davantage que l'amour et la haine.
Fils-du-Serpent ne s'accommodait pas de cette nouvelle nationalité, lui qui s’était dérobé pendant deux mille ans à toute nationalité, volontiers apatride, cosmopolite, exilique… girouette s’alignant sur des vents contradictoires. Ce n'était pas pour des raisons politiques, parce qu'Israël privait les Palestiniens de leurs droits, instaurait un régime ségrégationniste ou s'entêtait dans un colonialisme messianiste. Mais parce que la nationalité israélienne, de bric et de broc, de bris de prières et de chutes de poèmes, de pièces juives détachées de nationalités mieux enracinées, lui pesait et le rebutait. Elle était excessive, dans ses rengorgements autant que dans ses accablements, dans les déclarations de ses politiciens autant que dans celles de ses rabbins. Surtout il avait succombé, sitôt qu’il avait reçu son carnet bleu-ciel de nouvel immigrant, à une désorientation identitaire dont il ne se serait jamais remis. Il prenait soin de la taire pour ne pas s’aliéner les commissaires sionistes et peiner ses parents. Rien n'était plus touchant et bouleversant que la dévotion de ces derniers pour la terre d'Israël. Ce n'était pas une entité politique, mais une relique sacrée. Ils n’émettaient pas de critiques, ne se permettaient pas de railleries. C'était tous les jours que sa mère bénissait Israël et allumait des bougies pour protéger ses soldats ; c'était avec une délectation quasi religieuse que son père découvrait la renaissance quasi permanente de l’hébreu sur le journal qu’il recevait gratuitement de la Syndicale ouvrière. Il ne leur venait pas plus à l'esprit de médire d'Israël que d'attenter à la sainteté du shabbat ou de prononcer un blasphème.
N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) cliquez sur le lien ci-dessous et commencez votre lecture par le premier post dans la série.

