The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : NI DE JOUR NI DE NUIT

L’Ecole Normale Israélite Universelle (ENIO) était si minuscule qu’elle n’avait pas d’enseignants à demeure. La plupart d’entre eux, presque tous non Juifs, venaient de grands lycées parisiens pour des compléments de salaire. Le plus intéressant, le professeur d’histoire, ne se départait pas d’un sourire narquois pour déballer l’histoire de France de l’air de parler d’une planète inconnue où les monarques seraient des coquins invétérés, leurs maîtresses de nobles prostituées, leurs généraux des criminels reconvertis dans le métier des armes. Son histoire n’était que la scabreuse chronique d’une puissance qui n’avait pour elle que ses intrigues de cour, ses désastreuses révolutions et sa sanguinolente Marseillaise. Vaunatron donnait l’impression d’un joueur d’échecs qui poussait des pions sur un échiquier qui accueillait tour à tour des ballets et des guerres. Il ne s’émouvait de rien, il n’était pas de ce monde, il était en mission commandée. Un jour qu’un élève, excédé par son sarcasme, lui demanda quel était à ses yeux la plus grande institution française, il répondit sans ciller : « La Légion étrangère ». Un homme bien rembourré, bonne souche, bonne église, de ces historiens qui ne s’entendaient qu’à la marginalité des annales humaines. Il gardait sa veste, son gilet et sa cravate par toutes saisons et ne consultait ni manuel ni notes. On le disait enseignant à l’Ecole de guerre et cette institution rehaussait tant son prestige qu’on ne se risquait à aucune provocation. En revanche, l’enseignant d’histoire juive, revêtait une blouse blanche pour donner son cours. Il avait l’allure de Hardy et la moustache de Charlot et les plaisantins rivalisaient de sottes tentatives de le sortir de ses gonds, délicate créature qui ne voyait pas voler les avions en papier, n’entendait pas les crécelles couvrant sa maigre voix ni ne sentait le roussi des débuts d’incendie dans les poubelles. Ce très honnête homme devait devenir l’un des historiens du judaïsme les plus honorés en France.
Le plus pétulant des enseignants était le professeur de physique. Il portait un immuable costume bleu-roi, trop serré, mal boutonné, la cravate de travers et passablement saoul, dégageant des relents de vin. Il avait je ne sais quel lumineux accent qui brisait l’homogénéité de la très brouillonne nation française qui n’abusait vraiment que les… israélites. Sitôt qu’il s’emparait de de sa craie, il ne la lâchait plus. C’était un virtuose de l’enseignement de la physique et ses cours n’étaient rien moins que des séances de prestidigitation. Il connaissait le manuel par cœur et n’en résolvait pas les exercices les plus compliqués sans exulter. Il n’avait pas plus besoin d’illustrations que d’expériences, il enseignait la grammaire même de la physique. Sitôt qu’il allumait sa première cigarette, les élèves comprenaient que le vin avait cessé d’agir et avec lui son entrain didactique. Il continuait de carburer à la nicotine, une cigarette après l’autre. C’était l’époque où l’on buvait et fumait librement, avant que la médecine préventive ne vienne empêcher les hommes de mieux vivre pour mieux se résoudre à mourir.
Le samedi, Emmanuel Lévinas, directeur de l’établissement, était tout à ses élèves, au point de partager leurs repas, les invitant à sa table à tour de rôle. Il s’intéressait à leurs villes natales, au métier de leurs parents et à la vie communautaire dans les patelins ou les cités qu’il avait quelquefois traversés au service de l’Alliance Israélite Universelle pour de furtives tournées d’inspection. Il se montrait cordial et se gardait de parler de l’école et des cours. C’était le shabbat, il n’évoquait pas les misères du quotidien. Tout de suite après le petit-déjeuner, il s'installait sur un fauteuil rouge, autour duquel les auditeurs formaient un demi-cercle, dans la salle attenante à la synagogue dont on dépliait le rideau de séparation. A côté de lui, un fauteuil jumeau était réservé à Jules Brunschvicg, président de l'Alliance Israélite Universelle. Son cours, portant sur la section hebdomadaire de la Loi, était ouvert à des admirateurs qui, à l'époque, n'étaient pas nombreux. Le banquier, le météorologue, le médecin, le chantre amateur et une petite poignée de disciples. Il ne commentait pas plus de trois à cinq versets, mobilisant Rachi, le commentateur médiéval dont il prisait les remarques et qu'il considérait comme un génie. Fils-du-Serpent Jr. ne s'intéressait pas assez à la Loi et n'avait pas assez de patience pour cette casuistique humano-divine. La lecture de la Bible, tous les vendredis soirs, sous la conduite tatillonne de Fils-du-Serpent père la lui avait rendue caduque. De même, sa lecture le lendemain à la synagogue, suivant mot à mot la lecture cahotante du liseur, repris constamment par le public pour des erreurs de cantillation, avait coulé le silence entre ses lignes. Lévinas n'arrivait pas à lever les scellés que son père avait posés sur un texte pourtant divin. Son cours n'était qu'un nouvel enduit plus malin qu’intéressant sur un texte qui lui parlait de moins en moins. Fils-du-Serpent n'en attendait ni illumination ni révélation. La parole de Dieu s’était plombée d'ennui.
Lévinas s’était donné un rival en la personne d’un enseignant de Bible, un quadragénaire israélien, la moustache nourrie et méditative. Il était athée, ne s’en cachait pas ni ne s’en faisait gloire. Il était détaché par l’Agence juive pour remédier à la berceuse juive de ces jeunes rescapés d’une grande illusion qui avait dégénéré dans un terrible génocide. Ben Eliézer était de ces Israéliens qui ne manquaient pas de raisons pour se secouer de Dieu. Ils n’avaient plus de patience pour les arguties théologiques, Auschwitz était la preuve la plus accablante de son inexistence, Hitler incarnait un épouvantail contre l’assimilation qui irait les chercher, lui ou un autre, jusque dans leurs planques. Aussi s’étaient-ils retirés dans un ghetto national pour recouvrer la seule dignité qu’on attendait d’eux, décidés à mourir les armes à la main en combattant ceux qui s’aviseraient de les exterminer. C’était, n’en déplaise à ceux qui prétendent qu’on ne peut tirer de leçons de la Shoah, celle qu’ils en tiraient – tellement banale qu’il n’était pas besoin d’en faire une philosophie. Ben Eliézer avait reporté sa dévotion religieuse sur le texte biblique dont il se délectait, s’extasiant de ses expressions, de leur tournure, de leur audace, contraint de reconnaître que Dieu restait le plus grand inspirateur du génie littéraire des hommes. Il portait un calot sur la tête, comme pour respecter une clause dans son contrat d’engagement et composer avec les mœurs religieuses du lieu, posé si négligemment sur son crâne qu’il ne cessait de le perdre. Il connaissait la Bible par cœur, ce qui était somme toute courant, c’était un champion de la critique littéraire, ce qui était nouveau pour ses élèves. C’était tout au mérite de Lévinas de s’accommoder d’un enseignant de cette envergure et de cette irréligion. Il lui arrivait du reste d’assister à un cours du soir où Ben Eliézer s’exerçait à dégager les racines bibliques de l’hébreu moderne et à reconstituer la renaissance d’une langue qui n’était pas tant morte qu’elle s’était mise au service de la liturgie.
Cinquante ans plus tard, Fils-du-Serpent se demanderait ce que recouvraient tous ces récits et ces prophéties, ces homélies et ces commentaires. Il se méfiait des mots, ils rendaient des sons creux, le laissaient interdit. La ruine du texte biblique s’était étendue à l’ensemble des textes. Son intérêt pour eux s’était amenuisé avec les ans, tant et si bien qu’au terme de sa vie, il n’avait plus de patience pour les discours, pour les prononcer encore moins que pour les écouter. Ses oreilles se bouchaient et pour ne pas succomber à l’impatience et à la violence qu’elle couvait, il partait en musiques intérieures ou en rêveries caduques ; sitôt qu’il en prononçait, il mentait et ses mensonges s’étranglaient dans sa gorge. Pourtant, toute sa vie, il ne cessa de se demander ce qu’il pourrait faire de tous ces commentaires qui s’étaient accumulés comme autant d’entailles sur son ennui face à l’assourdissant débat autour de Dieu. En définitive, il consacra un lourd pavé à sa sainte et terrible Bible, de péricope en péricope, suivant Dieu à la trace, de la Genèse au Deutéronome, traînant avec lui les commentateurs, talmudiques autant que médiévaux, kabbalistes autant que postmodernes, lisant entre les lignes et derrière elles, se risquant dans la critique historique et dans l’hagiographie herméneutique, tentant de débusquer le sens divin derrière les péripéties des Patriarches, les accès d’autorité de Moïse, les insurrections des Hébreux, mobilisant Mann, Freud et les bribes qu’il avait retenues des cours de Lévinas et de Ben Eliézer. C’était d’une certaine manière son grand-œuvre : cinq cents pages de caractères hébraïques, avec des excusions théologico-politiques et des diversions autobiographiques. Il souhaitait saisir la magie du livre en perçant celle du livre des livres, il ne réussit qu’à en éventer ses derniers vestiges du sacré. Une fois le livre imprimé, il réalisa sa monstruosité, ce n’était pas de l’encre mais du venin. Il récupéra tous les exemplaires pour les détruire, n’en laissant un qu’à la Bibliothèque nationale où échouent toutes les écritures, et il alla creuser sa tombe. Ce livre n’était pas un suaire de Dieu – il n’avait ni le talent ni le ridicule d’un Nietzsche –, mais le sien. Il ne pouvait plus entendre une homélie biblique sur les ondes.
En revanche, le cours du samedi soir, réservé aux élèves, constituait une trouée vers la culture. Lévinas donnait un commentaire, tout personnel, sur l'actualité ou la critique, toujours engouée, d'un livre. La lecture d'un passage du Ainsi parlait Zarathoustra ou de l'Apologie de Socrate, la lettre d'un ancien élève établi en Israël ou de retour au Maroc. Lévinas ne cherchait à convaincre de rien sinon de la malignité et de la sagesse des grands livres. Il traitait souvent de littérature russe, Gogol dont il raffolait et Dostoïevski dont les dilemmes moraux le passionnaient. Shakespeare bien sûr. Il ne prenait jamais les élèves de haut, il les introduisait, galamment et dignement, dans son intimité de lecteur. Sans donner de leçons et sans inciter à rien d’autre qu’à la lecture. Cette petite heure, entre minha et arvit, qui n'était ni du jour ni de la nuit, tandis que l’âme sabbatique achevait de se consumer dans la pénombre, dans l'attente du retour morose des jours de semaine, constituait son plus beau souvenir de Lévinas.
Fils-du-Serpent peinait à discerner le personnage qui se réclamait d’un maître légendaire dont il parlait avec tendresse pour se poser en traducteur philonien du Talmud. Son Dieu, auquel il ne comprenait rien, tant décharné qu’il réduisait la prière à un balancement plus mécanique qu’enthousiaste, désarmait le sien. Il le chercha du côté des auteurs russes, du côté de Proust aussi. Il ne se mesura au seul ouvrage philosophique qu’il trouva dans la bibliothèque, « De l’existant à l’existence », que pour contracter une pernicieuse manie philosophique, découvrant qu’il lisait ce genre d’ouvrages, plus abscons les uns que les autres, comme ses condisciples avalaient les traités talmudiques ou les manuels de mathématiques. Il ne se départit pas pour autant de sa prédisposition à distinguer entre l’essentiel et l’inessentiel, à crever des bulles plus précieuses que pertinentes et à cultiver l’esprit critique de ses sens. Il ne succomba ni aux tourments moraux de Dostoïevski ni aux incantations de l’altérité. C’était la malice du Berbère qui résistait à la rouerie talmudique relevée de digressions philosophiques pour ne point parler de l’assommante phraséologie phénoménologique et c’est en serpent prenant une dérisoire revanche contre son détracteur qu’il se dispersa dans la poussière intersidérale des mots.
Le jeudi et le dimanche matin, les élèves de l’ENIO, dont la culture rabbinique faisait des graines de rabbins, s’improvisaient enseignants dans les cours de catéchisme rabbinique du Consistoire Israélite de Paris qui avait du mal à recruter des enseignants. Ils connaissaient l'hébreu, la Bible, les prières, le calendrier hébraïque et avaient des rudiments de Talmud. En revanche, ils manquaient de tout sens didactique. On ne leur donnait pas plus d'instructions qu'on ne les formait. En échange de deux matinées de trois heures environ, le jeudi et le dimanche, ils percevaient des honoraires qui comblaient leurs poches. La première année fut particulièrement houleuse, Fils-du-Serpent n’arrivait pas à contrôler sa classe qui pourtant ne comptait pas plus d'une quinzaine d'élèves. Le rabbin d’Enghien non plus qui atténuait leurs rigueurs communes en prolongeant la récréation. La deuxième année fut déjà plus sereine, il avait appris à alterner les cours, passant volontiers d'une matière à l'autre pour tenter d'intéresser ces pauvres enfants qu'on privait de leur grasse matinée et auxquels on ne cessait de raconter des histoires. Sur Dieu ; ses prouesses bibliques ; ses abandons répétés. Quand ils étaient particulièrement excités, il enseignait les prières qui présentaient l'insigne mérite de les bercer. Il avait renoué, à leur grand plaisir, avec le petit cabotin des planches de Casablanca pour interpréter les dialogues entre Dieu et ses protagonistes. Deux heures de métro et de train à l'aller, autant au retour, pour trois heures d'enseignement, c'était de quoi liquider toute vocation pédagogique. Pourtant, rien ne le tentait autant. Il ne se voyait ni médecin ni ingénieur, encore moins avocat. En revanche, il n’excluait pas de faire une école normale et de retourner à Marrakech ou à Casablanca. Parce qu’il découvrait qu’il était une créature diasporique et qu’il était de là-bas davantage que d’ailleurs.
N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) cliquez sur le lien ci-dessous et commencez votre lecture par le premier post dans la série.

