CARNET DE MIGRATION : REMOUS SENSUELS

15 Oct 2019 CARNET DE MIGRATION : REMOUS SENSUELS
Posted by Author Ami Bouganim

Dans l’Estuaire, les terrasses aussi étaient habitées. C’était moins distingué, ce n’en était que plus romantique. Deux « garçonnières » se partageaient le tiers de celle carrelée de rouge sur laquelle débouchait l’escalier extérieure de la bâtisse où avaient emménagé Fils-du-Serpent et sa mamaille. Toutes deux étaient habitées par des mères célibataires dont les deux filles, déjà grandes, plus pétulantes l'une que l'autre, d’une gouaille toute casablancaise, conçues avec un légionnaire, un musulman, un Américain… ou nul ne se souciait de savoir quel inconnu. L'une était serveuse dans un bar glauque et de vagues soupçons planaient sur ses mœurs. Elle s'habillait de cuir noir et ses décolletés échancraient de généreux seins. Elle ne devait pas plus se prostituer qu'une autre pour habiter une misérable bicoque sur une terrasse. C’était Casablanca qui passait d’un régime à l’autre sans savoir si elle devait s’en désoler ou s’en réjouir et c’était dans chaque bâtisse que se nouait ou se dénouait une romance avec les coopérants, qui prenaient la relève des colons, de même qu’avec les sionistes qui organisaient des bals clandestins pour recruter des candidats pour le… kibboutz, phalanstère pour proscrits de l’histoire. La seconde, plus jeune et élancée, passait pour une des garces du quartier pour la simple raison qu'elle s'attardait avec ses soupirants sous les portes cochères. Elles étaient toutes de chair et de couleurs, voluptueuses et lascives, silencieuses et menaçantes. Elles restèrent immortelles, entre terre et ciel, sur cette terrasse où, selon les légendes de Mogador, rôdait Aïcha Qandisha qui chevauchait les vents délétères et trônait sur les démons du désir. Fils-de-Serpent Jr. était trop jeune pour saisir davantage que ce que laissait entrevoir l'entrebâillement d'une blouse ou l'entrouverture de lèvres. Pendant de longues années, il caressa le fantasme d'un retour sensationnel sur la terrasse pour retrouver l'une ou l'autre, et cela dura jusqu'au jour où, quadragénaire, il n’escalada de nouveau les escaliers de la rue de l'Eure que pour découvrir que le temps, au passage duquel résisteraient les émois de jeunesse, ne l'avait pas attendu. Seul le carrelage était toujours rouge.

Parallèlement, il se laissait entraîner aux scouts qui, malgré leur candeur, devaient se révéler une école de sensualité. Tous les dimanches, ils se livraient à de grands jeux à travers la ville et un soir par semaine ils se retrouvaient pour acquérir des rudiments d'orientation, d'astronomie, de nature, de secourisme ou de matelotage. Le chef de patrouille, plus âgé de deux ou trois ans, était un garçon athlétique et méticuleux, le visage triste et franc, irradiant une autorité silencieuse. Se déplaçant en moto, il se proposait pour le raccompagner. Fils-du-Serpent Jr. s'installait sur le siège arrière, s'accrochant aux épaules de son aîné, insensible aux attirances sensuelles entre jeunes garçons. Ils s'aimaient bien, de loin, sans ostentation. Ce n’étaient pas même des insinuations, pour ne pas parler d’attouchements, ce n’étaient que des regards. En été, ils plantèrent leurs tentes dans les parages de Tioumliline dont l’abbaye, bercée de chants grégoriens, de litanies coraniques et de psaumes bibliques, conservait l’aura d’œcuménisme que lui avaient assurée les rencontres internationales sous les auspices des Bénédictins. La région était devenue le haut-lieu du scoutisme marocain. C’étaient les chênes-verts, les cèdres, les cyprès… et la lavande enivrant la cigale. Le jour s’épanouissait dans la prière, « car chaque jour est un jour nouveau », grésillait dans le chant du soir, « éclairé des derniers feux ». Dieu gérait l’univers et il n’était que naturel de le célébrer matin et soir. Ce n’était ni un geôlier ni un inquisiteur, mais le maître champêtre de Tioumliline. Fils-du-Serpent Jr. rencontrait le Dieu pastoral qui lui convenait le mieux, et sa vie durant, ne le retrouverait qu’à fredonner « ce chant du soir qu’a dicté notre amour ». Une visite médicale le conduisit auprès d’une infirmière qui tint à le débarrasser d’il ne savait quelle verrue ou quel grain de beauté. Elle était plutôt jeune, elle se montra plutôt insistante, il resta plutôt insensible, il le serait resté pour ne pas céder à cette confusion des sens qu’il déplorerait tant chez ses compagnes et ses interlocuteurs. Le camp volant le conduisit avec ses camarades à la découverte du Maroc. Meknès, Volubilis, Tétouan, Tanger… – autant de postes dans un jeu de piste historique de l’époque romaine à l’époque cosmopolite. Ils circulaient en train ou en car et habitaient dans les locaux des écoles de l'Alliance, se pelotonnant dans des sacs de couchage militaires, pressés les uns contre les autres. Le camp d'hiver le ramena à Tioumliline sous la direction de Gilbert, admirable choriste devenu médiéviste. Ils n’étaient ni assez riches ni assez audacieux pour faire du ski. En revanche, ils étaient assez irresponsables pour relier à pied Tioumliline à Aïn Leuh sous la neige. Il n'a jamais compris ce devoir d'endurance ; il ne l’en a pas moins adopté. Ils nommaient cela : « Maîtrise de Soi. »

Puis le désir se mit à pointer de partout. Des roman-photos de ses sœurs, des passantes dans la rue, des voisines sur les balcons. Les premiers remous sensuels ne se précisèrent qu’en classe de seconde au lycée Lyautey qui constituait à l'époque le plus beau laboratoire du cosmopolitisme casablancais. Les classes comptaient un tiers de juifs, un tiers de musulmans et un tiers de chrétiens. Les filles, plus belles les unes que les autres, étaient blondes, brunes, rousses. De toutes les nationalités. Les blouses blanches s'entrouvraient sur… des allures, des chevelures, des cambrures. Un tourbillon de coloris, un concert d’accents, des roulis de rires. Il conserva longuement le souvenir de leurs traits dans ses rêves, se réveillant avec la caresse de leurs cheveux sur le visage, un lancinant regret et la désespérante question : « Qu'as-tu donc fait de tes rêves ? » Casablanca resta une ville fantasmagorique, le lieu de révélation de son adolescence.

En mai 1967, la guerre des Six Jours brisa l'entente entre les trois communautés scolaires au lycée Lyautey. Au loin, les Arabes menacèrent de démanteler ce qu’ils nommaient « l’Etat fantoche » et de jeter ses habitants à la mer. Ils ne doutaient pas de leur victoire militaire, animés de l’ardeur vindicative d’un champion du panarabisme sûr de lui et de ses armes. Ils ne soupçonnaient pas que les parias qui formaient alors la maigre armée israélienne se doublaient de six millions de martyrs de ce rien qui nourrit tant la haine. Au lycée, les Européens se rangèrent du côté des juifs et il en était pour s’enhardir à lire à voix haute les titres de France-Soir annonçant la retentissante victoire des Israéliens. Malgré la cohabitation entre juifs et musulmans, dans les rues, les bâtisses, sur les bancs des classes, l'antisémitisme n’était pas absent. Les musulmans étaient censés protéger les juifs, ils les toléraient tout au plus. Des bandes de jeunes musulmans, par-ci, par-là, lapidaient de pierres de jeunes juifs dans la rue, exigeant d’eux de prononcer une chahada dont ils s’acquittaient prestement en la doublant intérieurement de leur chéma. Malgré leur déchéance et leur précarité, les juifs conservaient le beau rôle, se posant en dignitaires de Dieu, vouant une sourde rancune à leurs persécuteurs qui ne ressortirait que plus tard, pour défendre Israël ou, plus ridicule, la France, au drame des deux religions. Israël, au loin, au-delà du rêve, de l'autre côté de l'exil, présentait le mérite sur la France, de bouleverser leur statut dans l’histoire.

Les manifestations populaires qui éclatèrent à la suite de la victoire israélienne, quoi que réprimés dans le sang, n’épargnèrent pas les quartiers juifs où les magasins et les synagogues furent saccagés ou endommagés. Malgré la protection de la police et de l’armée, la population juive, accusée de complicité ou de solidarité, se sentait en danger. Elle n'avait plus le choix, elle devait quitter. Nina s’intéressa d’abord au Canada qui passait pour un premier choix, réservé à la moyenne bourgeoisie. Ses démarches n’aboutirent pas. Parce qu’ils étaient trop nombreux ; parce qu’ils n’avaient pas vraiment de correspondant au Canada ; parce que Fils-du-Serpent, volontiers patriote de la terre d'Israël, préférait la terre promise. Elle envisagea sereinement de se séparer de Fils-du-Serpent Jr. et de le placer dans un internat à Paris pour compléter ses études secondaires. Ce serait plus sûr et plus prometteur. C'est ainsi qu'un beau jour, il prit l'avion pour la première fois de ma vie et débarqua seul à Paris. Un taxi le déposa au 59 rue d’Auteuil dans le 16e arrondissement. C’était une adresse de légende mais elle ne donnait plus que sur une bâtisse en ruines et un chantier de gravats. On le dirigea vers le 6 bis rue Michel-Ange. Il arrivait avec un ou deux mois de retard. Il avait seize ans. L'établissement était dirigé par Emmanuel Lévinas, alors inconnu du grand public, qui lui ménagea la plus désespérante et sidérante rencontre de sa vie – avec la philosophie…

N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) commencez votre lecture par le premier post dans la série