CARNET DE MIGRATION : UN DEPART CLANDESTIN

6 Apr 2019 CARNET DE MIGRATION : UN DEPART CLANDESTIN
Posted by Author Ami Bouganim

Puis la magie commença à s’évanouir. On ne parlait pas des départs, on simulait même de n’en rien savoir. Pourtant la discrétion n’était pas la première vertu des habitants qui n’hésitaient pas à donner leur avis sur toute chose, à se mêler des querelles domestiques, à divulguer des secrets d’alcôve. C’était comme si les départs étaient l’ouvrage de Dieu et que de leur silence dépendait son succès. Derrière le dos des nations, pour mettre un terme au débraillé d’une histoire qui s’enlisait dans un exil bimillénaire et venait de connaître son apocalypse, là-bas, sur la terrible et traitresse terre d’Europe. Ils ne parlaient pas pour ne pas trahir Dieu davantage que les agents sionistes qui les incitaient à la plus grande réserve. On ne cherchait pas à découvrir qui était sur le point de partir, on le découvrait après coup. On ne savait du reste si c’était pour Israël, le Canada, la France ou, plus prosaïquement, pour Marrakech ou Casablanca.

Du jour au lendemain, les migrants n’étaient plus là, ils étaient absents. Des écoles, des synagogues, des rues. Des magasins, encore ouverts la veille, restaient fermés. Les gens se volatilisaient dans la nuit, portés par des ailes d’aigles, sur des chars traînés par des anges, des barques remorquées à des baleines ou plus prosaïquement dans des cars poussifs qui les conduisaient à des plages d’où ils gagnaient des embarcations qui mouillaient au large. Les musulmans se sont longuement demandés comment ils avaient pu quitter les lieux, au bout de deux mille ans, sans un mot de remerciement, sans laisser de lettre, sans dire au revoir ou adieu ; Ver-de-Serpent s’est longuement demandé quels rêves et quelles rancunes ils avaient accumulés pour partir de la sorte, sans autre bagage qu’une valise où ils entassaient leurs châles, leurs phylactères, leurs livres et de rares photos, et se rendre à une terre dont ils ne savaient rien sinon qu’elle se situait dans une prière bimillénaire et représentait le débouché d’une sidérante odyssée sous la houlette d’une divinité déchue qui les chargeait de sa réhabilitation. Ils avaient toutes les raisons religieuses de partir – l’ange de l’Apocalypse avait brandi sa terrible épée au-dessus de leurs têtes, réduisant les uns en cendres, les autres à l’état de loques, désarmant les uns, galvanisant les autres ; ils ne pouvaient se dérober à la sommation d’une divinité qui leur intimait de la remonter des abîmes. Même quand ils partaient pour le Canada ou la France, ce n’était qu’un détour. Ils avaient connu tant de péripéties qu’ils n’en étaient pas à une près. Les agents sionistes n’étaient que de vulgaires intermédiaires, des passeurs de la réalité au rêve. Les migrants ne leur accordaient pas plus d’importance qu’à des agents de liaison. Ver-de-Serpent comprenait qu’ils renoncent à l’amande et à la sauterelle pour le lait et le miel, à leurs bâtisses pour des tentes ou des baraquements, à leurs liturgies pour des parades militaires. En revanche, il ne comprenait pas que l’on trahisse l’araucaria, n’attende pas le retour de l’hirondelle, n’assiste pas à la naissance du papillon. Surtout, ils abandonnaient au vent et à la vague ce qu’ils avaient plus précieux au monde, les tombeaux de leurs ancêtres. Pourtant ils avaient aimé cette cité bercée par ses vagues et aérée par ses vents, la précarité de ses murailles et la résistance de ses rochers, les lancinantes insinuations qui se perdaient dans des rumeurs sur le bien et le mal.

Puis les départs cessèrent aussi soudainement qu’ils avaient commencé. Les nouvelles n’étaient pas toujours rassurantes, les rares lettres encourageantes. Mais ce n’était pas cela qui dissuadait les gens puisqu’ils continuaient de brader leurs meubles et leurs souvenirs et attendaient que les départs reprennent. C’étaient peut-être les Français qui posaient des embûches, les Marocains qui se ravisaient. Ils étaient loin de soupçonner que c’étaient les autorités israéliennes qui ne se reconnaissaient pas en leurs personnages poussiéreux, sortis d’un Orient encore plus dégénéré que celui qu’elles s’étaient aliéné à Beyrouth, Alexandrie et Damas. Elles ne voulaient pas d’eux, ils s’étaient attardés dans la vision mitée d’un ciel couvert de cendres, ils risquaient de compromettre le ravalement d’une condition décimée. Les dirigeants de l’Etat hébreu redoutaient de voir leurs rêves voler en éclats, ils souhaitaient se donner une Suisse au Moyen Orient, ils ne connaissaient pas les Mille et Une Nuits, ils avaient déboulonné Dieu de sa Bible et n’entendaient pas s’en laisser conter par des clochards de l’histoire. C’était méchant à l’égard des Marocains, c’était accablant pour leurs détracteurs. De ces retrouvailles manquées, ils n’allaient pas se remettre, ni les uns ni les autres. Soixante-dix ans plus tard, ils ne cohabiteraient qu’à couteaux tirés, des deux côtés d’une ligne de mécompréhension et de rancune. Ils n’avaient pas vidé leurs querelles, n’étaient pas près de le faire. Les uns s’étaient mis à haïr ou à trahir le Juif en eux, les autres l’Arabe en eux. La colonisation se perpétuait dans la nouvelle patrie, comme colonisateurs au service de desseins messianiques déroutants et comme colonisés par une classe politique parvenue au pouvoir et à la puissance au prix d’une vile excitation politique des entrailles contre le cœur.  

Fils-du-Serpent aurait volontiers rassemblé sa marmaille pour la conduire sur une terre qui s’étendait à deux mille ans de distance. Il ne réaliserait pas seulement son rêve, mais celui de son père et celui du père de son père. Deux mille ans plus tard, c’était à lui qu’était échu le mérite de réaliser la prophétie. Il ne s’intéressait pas au sionisme, il ne s’en montrerait pas curieux, même quand celui-ci en vint à désigner le colorant d’une pseudo-nation qui se bâtissait de rengorgements sur la génialité juive. En revanche, oui, il se passionnerait pour la renaissance de l’hébreu ; oui, il s’armerait d’une bêche et se mettrait à sarcler la terre ; oui, il montrerait la plus grande indulgence pour tous ceux qui avaient retardé sa migration. Il se résigna à se séparer des rats de sa boutique et à déménager à Casablanca.

Pendant les derniers mois à Mogador, la maison lézardée avait perdu ses charmes. Elle se vidait progressivement de ses meubles. D'abord les deux lourdes dessertes recouvertes de plaques de marbre, la table à manger et les chaises rembourrées, le grand lit et la grande armoire de la chambre à coucher parentale. La verrière continuait de perdre ses carreaux, qui n'étaient plus remplacés que par des cartons ou des plaques de contre-plaqué. Ver-de-Serpent avait dix ans, si je ne m’abuse, lorsqu’il quitta la ville. Le reste de la terre, de Jérusalem à Rome, de Paris à Vienne, de Venise à Marie-Galante, ne serait plus qu’une banlieue de la ville-berceau. Sans plus de verrous et de cadenas, sans plus d'amarres, où la seule souricière serait encore celle de la mort. Il ne s’est jamais dépêtré du cocon de Mogador, de ses envoûtements, de ses alarmes et de ses accalmies, il n’a jamais pris véritablement son envol.

De la rue d'Angleterre, toute d'enchantements et de merveilles, ils passèrent à la boueuse et populeuse rue des Anglais. Une bâtisse de trois étages, nouvellement construite entre deux vieilles ruelles grisâtres. Elle était conçue pour accueillir une seule et unique famille, elle en abritait deux. L'une au premier étage, eux-mêmes au deuxième et sur la terrasse. Ils n'avaient ni cuisine ni salle de bains. Nina cuisinait sur les marches de l'escalier reliant le second étage à la terrasse. Trois des quatre garçons partageaient la chambre sur la terrasse, le reste se recroquevillait dans la principale chambre de l'étage. Ils se seraient longtemps accommodés de cette promiscuité s’ils n’avaient été envahis par les rats qui montaient de la rue et surgissaient des trous des toilettes turques et par les punaises qui s'insinuaient dans les sommiers, les matelas et le reste du mobilier. Elles colmataient les fissures dans les murs et nichaient dans les chambranles des portes. Elles n'allaient plus les quitter. Casablanca était une grande ville aux punaises, un vaste dépotoir des rêves des migrants de l’intérieur autant que de l’extérieur, avec des quartiers réservés pour les Français qui continuaient de goûter les charmes et délices des Colonies et Protectorats.

La rue des Anglais n’avait rien de British. C’était l’artère la plus sinueuse et cocasse de Casablanca. Elle partait du mellah pour déboucher sur le boulevard de l’Alliance où cette institution avait ses écoles, contiguës l'une à l'autre. C’était une rue de migrants. Les intérieurs étaient de Fès et de Tanger, de Taroudant et de Tiznit, de Marrakech et de Tétouan ; les extérieurs étaient discordants et encombrés. Les ânes chargés de victuailles se frayaient un chemin entêté entre les humains ; les rebouteux vantaient les vertus médicinales de toute une ménagerie et de toute une herberie ; les marchands de journaux proposaient sur les rares trottoirs des photos romans et des illustrés d’occasion. Partout, des marchands de gourmandises. Des plateaux de flancs aromatisés à l'eau d'oranger. Des gâteaux de semoule vendus par quartiers. Des glands bouillis, des figues de Barbarie et pour les musulmans, des escargots à l'étuve. De la poussière de pois chiches colorée, des jujubes, toutes sortes de graines grillées, du tournesol à la pastèque en passant par la citrouille. Des verres de lait caillé, des gâteaux de miel. Un grand et solide gaillard noir, dont le bon sourire dévoilait des dents éclatantes, passait ses journées à remuer des grains de maïs dans un bac posé sur des charbons. Il travaillait torse nu, hiver comme été, des premières lueurs de l’aube aux dernières braises du soir. Derrière-lui deux tas, l’un de charbon, l’autre de maïs éclatés. Ce n’était pas du pop-corn, il ne mettait pas d’huile dans son bac. Quand on lui tendait une pièce, il pliait en gobelet la double-feuille d’un cahier de l’an passé, vendu le dernier jour des classes, et le remplissait de grains. Rien ne calmait mieux la faim de ces écoliers qui n’avaient que le déjeuner de la cantine.

L'école Narcisse Leven, aile gauche, était dirigée par un grand Turc chauve qui maniait sévèrement la baguette. Il n'était pas question pour lui de se laisser déborder par des marmots casablancais et ne laissait passer ni incartade ni faute d'orthographe. Il n’arrêtait pas de répéter que le verbe mourir ne prend jamais deux r, même au futur « parce qu'on ne meurt qu'une seule fois ». Ce devait rester le site par excellence de la romance scolaire, avec la magie de ses récréations qui étaient autant de mises en liberté, ses poivriers tristes et atones par toutes saisons, ses couples de maîtres sillonnant la cour, la minuscule loge du gardien qui ouvrait une lucarne pour vendre de petits pains au chocolat et des croissants. Les jeux. L'innocence. Les piaillements. Les provocations. Les railleries. Les grimaces. Les sales tours aux enseignants. Tous les vendredis, le maître d’arabe enseignait l’hymne célébrant le soleil couchant sur l'air alangui d'une légendaire Andalousie.

L’instituteur, en costume trois pièces, ne bougeait pas de son bureau et ne voulait pas, pour reprendre la maxime pédagogique de l'Alliance, « entendre les mouches voler ». Il était visiblement en pré-retraite sinon à la retraite puisqu'il ne travaillait qu'une demi-journée. Ver-de-Serpent se retrouva aux côtés d’un garçon silencieux et taciturne qui ne parlait à personne. Il s'appliquait tant qu'il donnait l'impression d'être condamné aux travaux scolaires. Les questions et les exercices s'abattaient sur lui comme autant de malédictions et c'était à contrecœur qu'il écrivait sa réponse sur son ardoise, la brandissait au-dessus de sa tête, l'effaçait. Il était si lent qu'il donnait l'impression de vivre au ralenti. Les deux camarades de classe n’échangèrent pas plus de quelques mots et quand ils se retrouvèrent dans la même rue de ce quartier périphérique dans une ville dénuée de charme et de toute âme, de l’autre côté de la traversée, ils ne s’avisèrent pas de se reconnaître, parce que ce n’était pas, contre toute attente, un lieu de retrouvailles...