The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : UN POÈME PÉDAGOGIQUE

Les maîtres de l'Alliance au Maroc étaient membres de l’on ne savait quel ordre colonial, grandiloquent et déluré à la fois. Ils avaient du panache, même quand ils étaient nains. Surtout ses légendaires barons turcs, grecs, bulgares qui s’étaient retrouvés sans écoles ou sans élèves dans leurs communautés respectives. Ils étaient maîtres de père en fils et de mère en fille et même quand ils étaient nés au Maroc, ils faisaient tout pour se démarquer de la population indigène et l’on persistait, par respect pour l’Alliance et pour son épopée pédagogique dans le bassin méditerranéen, « de Khorramshahr à Mogador », qui n’étaient ni l’une ni l’autre sur la Méditerranée, de voir en eux des étrangers. Parce qu'ils étaient passés par le Liban, l'Irak ou la Palestine, leurs ancêtres sinon eux-mêmes ; parce qu'ils avaient roulé leur bosse au Maroc avant d'obtenir leur mutation à Casablanca ; parce qu'ils étaient mariés à des étrangers ou à des étrangères, juifs ou non. Ils habitaient des maisons cossues dans des quartiers guindés ; ils avaient leurs clubs où ils se livraient à leurs interminables parties de dominos ou de scrabble. Ils ne quittaient plus Casablanca parce qu'ils n'avaient plus où aller. L'Alliance n'avait pas d'établissements en France et ils n'étaient nullement attirés par Israël où le réseau s’était démis de ses écoles sous la pression hébraïque d’un Premier ministre plus bolchevique que francophile. Leurs ancêtres n'avaient tout de même pas quitté l'Empire ottoman pour qu’ils échouent dans l'une de ses provinces. Ils attendaient leur retraite, avec cette distinction de grands lettrés que rien ne trouble. C'étaient des enseignants émérites qui, lorsqu'ils retroussaient les manches, réalisaient des prouesses didactiques. Malgré la réputation de pingrerie qui collait à l'Alliance, ils vivaient somme toute comme des nababs, arrondissant leurs fins de mois de cours particuliers collectifs quasi obligatoires.
Les enseignants marocains, plus jeunes et pétulants, étaient de pâles copies de leurs brillants aînés. Il était néanmoins une exception et elle était de taille. C’était un enseignant d’arabe qui donnait l’impression de s’en délecter. Il récitait la sourate de la Vache avec une telle onctuosité qu’on s’en imprégnait et la conservait en mémoire. On ne pouvait le soupçonner de s’être converti, il était archi-communiste. Il n’était ni pour le Dieu des juifs, quel que soit son nom, ni pour celui des musulmans, quels que soient ses attributs, il était pour les deux. Il était le maître des maîtres et des directeurs, le président du syndicat des enseignants, membre de la puissante Union Marocaine des Travailleurs – la bête noire de direction de l’Alliance ! C’était lui qui déclenchait les mouvements de grève, lui qui conduisait les négociations. Son amour de l’arabe laissait penser qu’il ne renoncerait jamais à sa berceuse litanique et ne quitterait jamais le Maroc. Pourtant des décennies plus tard, Fils-du-Serpent Jr. le croisa dans un avion pour Tel-Aviv, ils étaient assis côté à côté. Les années avaient dissipé l’écart d’âge. Fils-de-Serpent ne comprenait pas ce que le délicieux muezzin faisait sur une ligne aussi hébraïque alors qu’il n’était pas son pareil pour se lover dans les sinuosités de l’arabe. Il se serait plutôt attendu à le voir briller comme écrivain qui n’aurait pas cédé aux charmes de la langue coloniale et aurait persisté, contre toutes les tentations de poursuivre une gloire amidonnée auprès des Français ou sacrée auprès des Hébreux, à couler sa vie dans des arabesques. L’arabe, Fils-du-Serpent en était convaincu, attendait son écrivain. Or tous les littérateurs du Maghreb lorgnaient misérablement du côté de Gallimard ou du Seuil. Il en était d’autant plus triste pour les lettres arabes que ni les maghrébo-françaises ni les maghrébo-hébraïques ne gagnaient grand-chose au tribut que les grandes maisons d’édition parisiennes versaient à la francophonie qui avait pris le relais du colonialisme ni les éditeurs israéliens au repêchage de plumes navrées et navrantes. Ce jour-là, le sourire de l’enseignant trahissait autant d’amusement que de rouerie ; il ne comprenait pas la déception qui perlait des propos de son voisin de vol ; il s’était installé à Ashdod « comme tout le monde ».
L’enseignante la plus impressionnante et caractéristique était encore Madame Délouya pour laquelle l'enseignement relevait d'un sacerdoce et participait d’un cérémonial et c'était tout le secret de l'Alliance que de commuer chez ses maîtres son sens du protocole en vocation pédagogique et de lui donner une tournure quasi messianique. On n’éduquait pas, on dépoussiérait. C’était avant le branle-bas sioniste, les premières répliques du traumatisme de la Shoa… les désillusions des Lumières. Délouya préparait soigneusement ses cours parce qu’elle ne se réveillait que pour enseigner. Sinon c’était la terreur attitrée du Cours complémentaire. Une quinquagénaire, peut-être blonde, volontiers blême, qui n'élevait ni la main ni la voix et était si méticuleuse qu'elle donnait ses dictées d'une voix martiale, réclamant de poser un livre en travers de la table pour empêcher les élèves de copier les uns sur les autres, circulant entre les rangs pour mieux les surveiller. Elle était si consciencieuse qu'elle ne laissait rien au hasard. Tout devait être clair, mesuré, précis. Le vendredi elle revêtait une blouse blanche, ouvrait le placard-bibliothèque et remplissait son rôle de bibliothécaire en médecin qui prescrirait des livres en guise de remèdes. C’était Dumas pour les uns, Balzac pour les autres. Cette valeureuse enseignante de l’Alliance, bibliothérapeute avant l’heure, savait quel livre engagerait son lecteur sur une nouvelle voie, réenchanterait sa vie, lui insinuerait « le sens du devoir » qu’elle considérait comme la mère des vertus. Madame Délouya, la plus grande pédagogue dans les annales du Cours complémentaire de Casablanca, était turque, crétoise ou maltaise.
Délouya reprochait à Fils-du-Serpent Jr. d'écrire « incliné » et lui demandait instamment de redresser ses lettres. Or il ne voyait pas en quoi elles étaient inclinées, insolites, illisibles. Il avait beau s'appliquer, elle persistait à le réprimander. En définitive, elle lui remit un cahier sur lequel elle avait tracé au crayon de fines lignes verticales très serrées et lui donna comme devoir de recopier cinq lignes par jour :
« Tu veilleras à adosser tes lettres aux lignes verticales, les l, les t, les p, de même que toutes les autres. »
Le jeudi, il lui remettait le cahier qu'elle se contentait de parcourir pour s'assurer qu’il n'avait pas manqué de jour. Ce n'est que trois mois plus tard que, comparant les premières et dernières lignes, il vit de quoi elle parlait quand elle lui reprochait d'écrire incliné. Les lettres menaçaient de s'écrouler et de s'aplatir. Il ne savait d'où lui venait cette manie, ni ce qu'elle exprimait ni ce qu'elle augurait, il découvrait qu'il était des choses qu’il ne voyait pas et ne pouvait voir. Depuis, il ne cessa de regarder les autres en se demandant ce qu’ils ne percevaient pas d’eux-mêmes en l’absence de miroirs qui leur renverraient ce qu’il leur soupçonnait. Depuis, son écriture prit une tournure si fantasque que nul ne serait à même d'en déchiffrer les sinuosités serpentines.
En cinquième, le directeur, dont on ne savait davantage s'il était salonicien ou céphalonien, convoqua Fils-du-Serpent à son bureau pour lui annoncer qu’il recevrait une bourse trimestrielle pour récompenser son assiduité. Un bon sourire aux lèvres, il lui remit une enveloppe :
« C'est pour acheter des livres. »
C'était une somme modique ; ce n'en était pas moins une fortune. Jamais plus, il ne serait aussi riche. Il l'était tant que l'argent alla à une tirelire d'où sa mère l’empruntait pour arrondir ses fins de mois :
« Je te le rendrai, disait-elle, quand tu en auras besoin. »
Elle ne le rendit jamais ; elle n'avait jamais d'argent. Pourtant, elle n’arrêtait pas de travailler. D’abord à la poste puis aux assurances. Elle était douée pour répondre aux lettres de doléances, elle avait une belle écriture. Les lettres élégantes, se liant avec grâce, les consonnes souriantes, les voyelles prêtes à s’envoler. On ne pouvait recevoir une réponse d’elle et maintenir sa plainte. Elle racontait une histoire, elle donnait raison sans reconnaître les torts de L’Union, elle présentait ses regrets. C’étaient autant de mini-rédactions. Elle ne dormait pas sans lire une page ou un chapitre selon les livres, c’était son somnifère. Elle mettait l’ouvrage sous l’oreiller et pendant des années, lui-même prendrait l’habitude de l’imiter pour ne pas oublier les textes appris par cœur ou pour mieux s’imprégner de leur esprit sinon de leur lettre. Plus tard, il prospecta les ressources du sommeil. Le rêve bien sûr, l’incubation des songes, le mûrissement des décisions. Il n’était pas loin de considérer les insomniaques comme les plus malheureux des hommes et de souligner les vertus dormitives de la mort.
Sa mère méritait la bourse davantage que lui. Il lui devait ses rédactions, il béait lamentablement sur la page vide, il ne savait quoi écrire ni comment écrire. On les éduquait dans le culte de l'inspiration, on ne leur apprenait pas à prendre des notes. Il attendait désespérément que la page se comble d'elle-même. Or il n’était pas inspiré, il ne l’a jamais été. Il la harcelait tant qu'elle se résignait à lui dicter sa rédaction pendant qu'elle préparait le repas. Il lui arrivait même d’en dicter deux en parallèle, l’une pour sa sœur, l’autre pour lui, passant sans avertir d'un sujet à l'autre, incriminant la mauvaise tendance des maîtres à accabler leurs élèves de rédactions sur l'avenir alors que le présent était incertain et leur quotidien si précaire. Ce n'est qu'à l'internat qu’il dut se débrouiller et s'acquitter seul de sa première rédaction. Elle était si mauvaise qu’il s’attira un « hors-sujet » qui était pire que tout. Depuis il ne cessa de l'être. Il n’écrivait pas ce qu’on attendait de lui, il devait écrire en marge, hors du lot, loin du sujet. S’accordait-on à louer Tolstoï, il le trouvait plouc ; célébrait-on Lévinas, il dénonçait sa rouerie religieuse ; dénonçait-on Heidegger, il le lisait en taoïste. Sûrement un sale tour du serpent qui ne pouvait écrire sans sécréter du poison. Ses jours furent autant de pages et il ne les comblait pas les uns sans noircir les autres. La vie tournait à l’écriture, dans le silence universel qu’il avait instauré dans son atelier, sans s’encombrer du lecteur, absent du procès-verbal de son ennui, comme si toute écriture devait prendre une veine kafkaïenne pour participer du midrash qui diluerait l’essentiel dans le verbiage divin de l’homme. Sa mère ne se serait jamais permise d’écorner le jour, elle avait sept enfants à charge. Elle aurait été heureuse de se mettre à la liseuse.
Monsieur Delouya, enseignant lui aussi, était moins impressionnant. Il enseignait de tout, passait pour un petit roquet et était encore plus redouté que sa femme. Il n’avait ni ses compétences pédagogiques ni son souci de l’élève. Il ne préparait pas plus ses cours qu’il ne se souvenait toujours de la classe où il les donnait, débarquant là on ne l’attendait pas, manquant là on l’attendait. Pourtant, c’est lui que l’Alliance choisit pour diriger son service des écoles dans son siège parisien dans les années 70 et 80. L’organisme, sur son déclin, fermait ses écoles dans les communautés qui se vidaient de leurs Juifs. Delouya ne se faisait pas d’illusions sur son avenir, il donnait ce conseil à sa secrétaire : « J'aurais été à votre place, je me serais cherché une place dans une institution plus respectable qui ne serait pas condamnée à disparaître. »
Delouya ne soupçonnait pas que les institutions comme l'Alliance ont la peau d'autant plus dure et coriace qu'elles ne servent à rien, se reconvertissent dans la distribution des honneurs et des médailles et deviennent des paniers de crabes pour parasites patentés. L'Alliance, toute décrépite qu'elle était de son temps, lui survécut ; l'Alliance, toute véreuse qu'elle était du temps où Fils-du-Serpent Jr. lui succéda, survécut. On n'a pas encore mis en place les procédures pour liquider les institutions reconnues d'utilité publique qui ne servent que les troubles intérêts de notables et d'intellectuels plus bavards – la pire appréciation dans un carnet de correspondance – qu’intéressants. Fils-du-Serpent Jr. regrettait que la petite méchanceté qui sévissait dans les bureaux du siège de l'Alliance à Paris ait entamé les beaux souvenirs qu’il conservait de son œuvre au Maroc. Il ne pouvait se résoudre à voir un vaste poème pédagogique tourner à l’institution perverse.
N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) cliquez sur le lien ci-dessous et commencez votre lecture par le premier post dans la série.

