CARNET DE MIGRATION : UNE RECHERCHE SUR DIEU

4 Dec 2019 CARNET DE MIGRATION : UNE RECHERCHE SUR DIEU
Posted by Author Ami Bouganim

La première année scolaire à Paris devait tourner court. Le mois de mai se révéla particulièrement beau et turbulent. Dans une rumeur de contestation estudiantine qui s'étendit très vite aux travailleurs et réveilla les vocations révolutionnaires qui couvaient sous l'ennui, l'hébétude et… l'exaltation intellectuelle. L'éclosion insurrectionnelle ravala Paris. Les arbres recouvraient leur ramure, les rues se montraient lascives, les places étaient gaies. Les pavés volaient dans tous les sens, en éclats et aux éclats. Dans la cour de la Sorbonne, dans ses amphis et ses couloirs, c'était la foire aux philosophies, aux idéologies et aux slogans. Une liquidation générale de l’on ne savait quoi dans la perspective d’une ère nouvelle qui s'annonçait dans le chahut d’un quartier latin qui célébrait, là et ailleurs, la victoire des Six Jours contre la guerre du Viêt Nam. Les étudiants tramaient une révolution et Emmanuel Lévinas, le directeur de l’ENIO, s'indignait de la séquestration – dans un placard à balais ! – de son collègue Paul Ricœur. Redoutant la réaction des « commerçants et petits artisans », il envisageait l’évacuation de ses élèves vers le… Maroc. Sinon, il s’amusait des vaticinations de Daniel Cohn-Bendit, le fils de la légendaire intendante de l’ENIO qui venait de prendre sa retraite. 

Dans cette ambiance que Fils-du-Serpent Jr. trouvait truculente, malgré l'accablant sérieux des discours, les convenances vacillaient, les barrières tombaient, les filles souriaient et l'instauration du tutoiement consacrait la camaraderie universelle des hommes dans cette tragi-comédie qu'était la… Révolution. Il se découvrit une veine anarchiste, compatible avec son engouement diasporique, dont il ne se départit plus. Il résista aux pressions de Lévinas et resta à l’internat pour assister au dénouement de la belle embrasée printanière, compléter sa lecture de Marcuse et finir de prospecter les arrondissements de Paris. Il fut le dernier, avec un ancien camarade des scouts, à quitter l’école. Ils rentrèrent à Casablanca, plus pulpeuse et délétère que jamais, d'où ils accomplirent leur tournée de l’Andalousie. D’une taïfa à l’autre, d’une mosquée à une synagogue, d’un poème à l’autre. C’était le légendaire terreau de sa présence au Maroc et il rimait avec son berceau à Mogador. Cordoue et Séville sur le Guadalquivir, Tolède sur le Tage, Grenade au confluent du Genil, du Darro et du Beiro, leurs calligraphies architecturales et les arcs de leurs couleurs dévoilaient les décors de sa liturgie, plus sûrement que le dépouillement rectiligne de la synagogue israélite où Dieu, décidément allergique à la philosophie, était absent. Elles restituaient son orchestration, ses enchaînements et ses flamboiements, ses préludes et ses interludes. Sur le chemin du retour, ils croisèrent à Algésiras le Living Theatre qui claquait la porte d’Avignon pour se rendre à Mogador.

En octobre 1968, on avait repavé Paris, nettoyé ses murs, restauré ses amphis. Pompidou s’était révélé plus fin politicien que De Gaule qui s’était tourné vers une armée qui ne lui pardonnait pas sa trahison algérienne. Les cours reprirent à l’ENIO comme si rien ne s’était passé. En décembre 1968, Fils-du-Serpent accomplit le voyage de Rome avec un compagnon. En plein hiver, en stop, un sac au dos. Rien ne les arrêta, ni les prévisions météorologiques alarmantes ni les intimidations de Lévinas qui les dissuada de se risquer sans… l’autorisation de leurs parents. Ils partirent à l'aventure, munis de boîtes de conserves, à la grâce de Dieu. Ils passèrent une nuit à Brive, une seconde à Dijon, une troisième à Lausanne. Le vendredi soir, ils arrivèrent à Rome. Ils se rendirent au ghetto où ils saluèrent un passant en lui souhaitant un bon shabbat. C'était leur puérilité juive ; leur sens d’une solidarité universelle encore inentamée. Il les emmena chez sa mère qui leur prépara à manger. Le lendemain, ils trouvaient refuge dans l'hospice des vieillards du ghetto. Pendant leur séjour, ils nouèrent connaissance avec deux étudiantes en stage à Rome. Elles leur firent visiter la ville et ses monuments. Partout, les tessons christianisés d’une civilisation qui n’avait pas dit son dernier mot malgré les dogmes qui cousaient ses vestiges et le Te Deum qui bâillonnait ou galvanisait ses ruines. Ce fut la première fois que Fils-du-Serpent expérimenta, de loin, obscurément, la scabreuse tournure que prenait le désir sexuel et, pour reprendre Foucault, son universel « bourgeonnement pervers ».

Sur le chemin du retour, ils passèrent par Pise où ils attrapèrent les poux dans un dortoir municipal. Ils durent se raser la tête pour s’en débarrasser. Lévinas leur réserva un accueil cordial, se révélant sous son meilleur jour, montrant une grande mansuétude pédagogique. Il n'était pas du genre à pleurer sur le lait versé ; il prenait son parti de se résoudre aux situations sur lesquelles il n'avait pas prise. Pendant le cours du samedi soir, il partagea avec les élèves ses impressions du colloque œcuménique qui s'était tenu la même semaine à Rome. Il se contenta de remarquer :

« Moi, j'ai pris sagement l'avion, contrairement à vos camarades. Malheureusement, nous ne sommes pas croisés. Ils sont revenus de Rome, comme vous pouvez le voir, tonsurés. J'espère que cela n'augure rien de religieux. »

C'était son humour ; c'était sa sagesse. Dommage qu'il ait laissé le succès lui insinuer le leurre ou la compensation d'une vanité tardive.

Le Bac dans la poche, Fils-du-Serpent ne sut que faire. Il ne souhaitait pas immigrer en Israël, il était trop attaché à sa condition diasporique pour la troquer contre une vigne et un figuier pour ne point parler des armes pour les garder. Une sourde réticence le dissuadait d'accomplir ce pas qui lui paraissait pourtant inéluctable. Il ne savait quelles études poursuivre, il n'était attiré par rien. Il alla voir Lévinas pour lui annoncer qu’il souhaitait faire l'année de pédagogie à l'Ecole normale d'Auteuil. Lévinas se mit aussitôt à bredouiller. C'était signe qu'il ne comprenait pas et ne souhaitait pas comprendre. Il pouvait poursuivre des études plus prestigieuses. Peut-être la médecine. Comme les autres. Préparer les concours. Comme les plus doués en mathématiques. Il ne comprenait pas quelle mouche pédagogique l'avait piqué alors que le réseau de l'Alliance était en train de fermer ses écoles dans les pays arabes :

« Vous n'allez tout de même pas retourner au Maroc ?!

–      Pourquoi pas ?

–      Les Juifs sont en train de quitter le Maroc.

–      J'irai en Iran.

–      Ce n'est pas possible, vous ne voulez tout de même pas devenir instituteur ?!

–      Pourquoi pas ? »

Il bafouillait, ne terminant pas ses phrases, d'autant plus contrarié qu'il devinait un jeune homme perdu qui ne savait quelles études poursuivre ni quel métier pratiquer. Il s'est alors improvisé agent sioniste :

« Pourquoi n'iriez-vous pas en Israël, n'est-ce pas ? Au Technion de Haïfa, n'est-ce pas ? A l'Université Hébraïque de Jérusalem, n'est-ce pas ? »

Il ne tentait pas tant à le convaincre qu’à s’en débarrasser. Il n'avait pas la tête aux lubies d'un élève en mal d'être qui cherchait un exutoire dans l'exotisme pédagogique.

*

C'était sur le mont Scopus. Dans la bibliothèque. Au troisième étage. Dans la section des livres de philosophie juive. Toutes les versions de la Bible. Les lourds in folios du Talmud. Les livres des commentaires. Les traités de philosophie. Fils-du-Serpent avait trente ans, il tentait de renouer pour la nième fois avec Dieu. De s'insérer dans l'université aussi. Sans autre atout que son légendaire cynisme. L'université serait une bonne sinécure ; une carte de visite honorable ; un train de vie modelé par la paresse. Surtout dans les sciences de l'esprit qui ne réclament pas plus que des essais sur des essais. La société ; l'histoire ; l'économie ; la sociologie… l'âme. Et pour finir une bonne retraite dans la plus grande dignité. Il se résigna à écrire une thèse et à entamer le parcours du combattant qui lui permettrait de vivre gracieusement aux crochets de « la grande tarentule ». Or il ne voyait pas thèse plus intéressante que sur… Dieu. Celui-ci présentait l'insigne mérite d'être au cœur du crétinisme et du génie humains. En le choisissant comme sujet de thèse, il mènerait des recherches sur le génie des génies. Ses révélations ; ses possessions ; ses illuminations. Il savait que ce serait ardu, cela n'en valait pas moins la chandelle. L'université ne bouderait jamais la candidature d'un chercheur de… Dieu.

Le malheur pour lui, c'est que dans toute cette université qui se posait pour la meilleure au monde pour toutes sortes de religions, se vantait d’avoir les plus grands spécialistes de tout et de rien, il ne s’en trouvait pas un pour consentir à diriger une thèse sur Dieu. Ah ! il en était pour parler sur lui du matin au soir et pour publier, sous son égide sinon en son nom, des traités entiers qui interprétaient sa parole, ses révélations et ses attributs. Mais pas un ne se risquait à se compromettre avec un étudiant qui – on n'avait pas besoin d'avoir des sens aiguisés pour le sentir – ne présentait pas les qualités requises pour donner un bon scholar. Les plus vaniteux prétendaient qu'ils ne dirigeaient plus de thèses ; les plus honnêtes qu'ils ne comprenaient rien à la question ; les plus consciencieux l'incitaient à limiter son domaine de recherche. Fils-du-Serpent connaissait les travers scolastiques qui guettent les thèses universitaires. Il risquait de se perdre dans des traités abscons interprétant des traités obscurs. Il ne se sentait pas l'entrain de s'enliser dans les ornières d'une recherche qui ne conduirait nulle part. Il ne visait rien moins qu'une planque sur terre et bien sûr au paradis aux côtés de Fils-du-Serpent père. Il ne se voyait pas écrire une énième thèse sur Maïmonide pour montrer que l'étrange maître était encore plus égaré que les chercheurs qu'il intrigue, passionne et… perd ou une sourde thèse sur Kierkegaard qui le dialectiserait à son tour et le ballotterait dans tous les sens. C'était Dieu ou Personne.

Le directeur du département de Philosophie de l'Université Hébraïque de Jérusalem était alors un curé. Un délicieux Dominicain si enjoué qu'on ne distinguait pas toujours entre son Platon et son Aristote, son Plotin et son Proclos, son Spinoza et son Bergson. Il n'attirait pas plus d'une poignée d'étudiants dont le tiers se composait de Dominicains en résidence à Jérusalem, le tiers d'auditeurs libres, tous gens d'église, que ce soit de Ratisbonne ou de l'Eglise éthiopienne, et le tiers d’étudiants éternels qui prétextaient un doctorat pour mieux s’accommoder de leurs allocations de chômage. Quand la ville se vidait de ses stagiaires, que les auditeurs libres étaient malades, Dubois se départait de chères sommités et commentait Brassens pour lequel il ne cachait pas son intérêt poétique et philosophique. Ce n'était peut-être pas un grand philosophe ; en revanche, c'était un véritable homme de Dieu. Plus il mobilisait saint Augustin et saint Thomas d’Aquin et moins il convainquait ; plus il chantait Brassens et Brel et plus il emportait l'adhésion de son public. Fils-du-Serpent ne manquait pas ses séminaires, par politesse filiale, par souci œcuménique et parce que son absence aurait condamné l’honnête homme au chômage technique. En définitive, son assiduité devait payer, puisque de tous les chercheurs, philosophes, talmudistes, kabbalistes, biblistes que comptait la prestigieuse université, il fut le seul à consentir à diriger sa thèse sur Dieu :

« Sur Dieu ? Pourquoi pas ? Il mérite bien une thèse, celui-là ! Peut-être apporterez-vous enfin une preuve à son existence.

–      Encore une !

–      Je n'en connais aucune de bien convaincante et c'est peut-être ce qui garantit son éternité. »

Fils-du-Serpent connaissait la morgue de la classe universitaire israélienne, il se doutait qu'une thèse dirigée par ce brave curé desservirait ses plans de s'introduire clandestinement dans leur milieu. Mais il n'avait pas le choix, il ne s'entendait qu'à une thèse sur Dieu. Il lui soumit une proposition qu'il n'avait pas dû lire puisqu'il n'avait pas de remarques :

« Toute remarque serait désormais arbitraire. On a tout dit, on a tout raturé, on a tout répété, on a tout oublié, on ne se souvient plus que de Dieu. »

Marcel Dubois n'était dupe de rien. Ni de Dieu ni de l'Eglise ; ni de Plotin ni de Proclos ; encore moins de l'université et de sa cuisine philanthropique :

« Ils ont besoin de moi pour m'exhiber aux délégations qui débarquent pour leur repentance. Je suis chargé de leur en mettre plein la gueule et les impressionner sur l'esprit d'ouverture de l'université. Or elle a les yeux encore plus bandés et les oreilles encore plus bouchées que la Synagogue. »

Il était intouchable, il pouvait tout se permettre. Des piques antisémites. Des attaques contre la sclérose de l'esprit et la rouille de l'université. Surtout, de diriger une thèse sur Dieu. Il trouvait même une certaine malice à le faire :

« On risque de m'accuser de missionairisme. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois. Je prétendrai pour ma défense que vous êtes un athée impénitent et un anarchiste convaincu. »

Il habitait un monastère ou une abbaye dans le quartier d'Abu Tor où il recevait ses nombreux invités en chasuble de Dominicain. Dans les dernières décennies du XXe siècle, Dubois était le curé de service dans tous les débats judéo-chrétiens, que ce soit avec le terrible Yeshayahou Leibowitz, lumineusement positiviste et primairement anti-chrétien, ou avec Yohanane Flusser, qui reconnaissait en Jésus un brave et doux maître pharisien. Il se présentait volontiers en robe de bure pour mieux remplir sa mission apostolique de débatteur ecclésiastique. Il se prenait peut-être pour le grand prêtre de Jérusalem, il en avait l'allure, le port et la tonsure.

Dubois ne lisait pas les textes que Fils-du-Serpent lui soumettait, il ne se permit d’intervenir que pour lui conseiller à son tour de limiter son étude. Il se rabattit stoïquement sur… Lévinas et sur sa polémique avec Heidegger. En Israël, Lévinas était alors totalement inconnu ; en France, on commençait à le découvrir. Fils-du-Serpent se dit que ce serait lui rendre un fieffé service que de le « citer » en rédigeant une thèse sur lui. Il lui avait fait découvrir la philosophie, il lui en gardait une acrimonieuse gratitude. Il ne soupçonnait pas la virulence des représailles que sa douteuse thèse lui attirerait de la part des « disciples déments » que le brave directeur d’école s’attachait parmi les soixante huitards revenus de leurs engouements trotskystes, de leurs lubies maoïstes et se relevant, pour certains, de leurs rauques divans. Fils-du-Serpent se permettait, philosophe inculte, de présenter Lévinas comme un valeureux prédicateur dostoïevskien qui inscrivait un nouveau chapitre dans l’apologie du judaïsme contre le paganisme renaissant de Heidegger…

N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) cliquez sur le lien ci-dessous et commencez votre lecture par le premier post dans la série.