The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : UNE SYNAGOGUE DE PHILOSOPHE
L’Ecole Normale Israélite Orientale (ENIO), située au 6 bis rue Michel-Ange, avait une cour intérieure sur laquelle trônait une reproduction du Moïse de Michel-Ange. On racontait qu’elle était là depuis l’ouverture de l’établissement, chargé à l’origine de former les instituteurs pour le réseau des écoles de l’Alliance Israélite Universelle qui recrutait ses enseignants au sein de ses meilleurs élèves. En Turquie, en Palestine, au Liban, en Syrie, en Iran, en Irak, en Egypte, en Bulgarie, en Tripolitaine, en Tunisie et bien sûr au Maroc. Pendant des décennies, la statue vit défiler des centaines de jeunes qui ne caressaient plus noble vocation que de servir l’institution philanthropique. Ils sortaient de leurs juderia parlant une variété ou l’autre du judéo-espagnol ou de leurs mellahs dans les villes arabes ou les bourgades berbères pour le grand monde, des pages et des phrases de leurs livres pour les boulevards et les rues de Paris, de la pénombre de leurs sanctuaires pour les lampions des théâtres et les lanternes des palais des congrès. Les étudiants-enseignants perfectionnaient leur hébreu, leur Bible, leur culture générale et suivaient les cours de pédagogie de l’Ecole normale d’instituteurs située à la rue Molitor. Deux ans plus tard, galvanisés, passablement dé-ritualisés, laïcisés et universalités, imprégnés de la sainte mission de régénérer moralement et intellectuellement leurs jeunes coreligionnaires, ils retournaient en Asie, en Orient ou en Occident faire leur première rentrée scolaire comme instituteurs.
Dans les années 60, les candidats à l’enseignement étaient d’autant plus rares que les écoles de l’Alliance fermaient les unes après les autres. La plupart des élèves se contentaient de préparer le Bac et de poursuivre leurs études supérieures avec une prédilection pour la médecine. En fait, les lieux abritaient deux établissements. L'Ecole Normale Israélite Orientale proprement dite accueillait toujours les lycéens recrutés sur concours dans les écoles de l’Alliance ; l’Ecole israélienne accueillait les enfants des diplomates israéliens en poste à Paris. Un couloir séparait les deux établissements et ce couloir était infranchissable. C'étaient deux mondes à part, deux mentalités, deux adolescences. Les élèves des deux cursus ne se parlaient presque pas et ce n'était pas faute d'un langage commun. D'un côté, des exileux anémiés et qui pire est des Marocains passablement délurés ; de l'autre, des rédimés épanouis et qui mieux est les héritiers des membres de la nomenklatura polonaise et russe qui gouvernait en Israël. Les uns étaient « attardés », plutôt religieux et polis ; les autres « avancés », plutôt irréligieux et excités. De-ci, la lie ; de là, la crème. Ce n'était peut-être qu'un malentendu ; il n'en persistait pas moins depuis des années. Emmanuel Lévinas, directeur de l’ENIO, considérait volontiers les premiers comme de petits rabbins manqués, les seconds comme de nouveaux sauvages. C'était en 1967, après la guerre des Six Jours, mais cela remontait à bien plus loin et cela devait durer des décennies encore.
L'ENIO était une pépinière de jeunes adolescents plutôt turbulents qui se moquaient d'autant plus de la France qu'ils la connaissaient par cœur. Ils en connaissaient l'histoire et les lettres. Rabelais. Du Bellay. Ronsard. La Fontaine. Molière. Corneille. Racine. Montesquieu. Ils avaient également de solides connaissances rabbiniques. La Bible par cœur et des passages entiers du Talmud pour ne point parler des prières ordinaires et des prières solennelles. Ils posaient des regards sournois sur leur nouvel entourage, en colonisés déniaisés, si dialectisés qu'ils ne se laissaient intimider ni par la verbosité slave ni par la bouffissure républicaine. Ils étaient exilés de leur exil marocain, en transit pour ailleurs, parce que Paris était trop grandiloquente pour eux, et ce qu'ils découvraient de leur éventuel avenir israélien n'était pas pour les rassurer. Ils étaient plus brillants et prometteurs les uns que les autres, ceux venant de Meknès surtout, qui passait pour la capitale rabbinique du judaïsme marocain, fils et filles de rabbins qui excellaient dans les disciplines générales autant que juives. L'établissement comptait également une poignée de surdoués dispensés des cours qui résolvaient mentalement des exercices d’algèbre et de géométrie contre lesquels butaient les enseignants, agrégés pour la plupart. Lévinas avait le bon goût de les laisser à leurs calculs sans s'intéresser de près à leur emploi du temps. Fils-du-Serpent Jr. conserva le souvenir d’un grand garçon de quinze ans, originaire de la zone espagnole, Tétouan ou Tanger, auquel aucun problème ne résistait. Il semblait avoir toutes les mathématiques dans la tête. Les postulats, les théorèmes, les règles. Il ne devait plus croiser spécimen aussi étonnant, ni en Israël qui se pose en première puissance pour le génie dans tous domaines ni aux Etats-Unis qui passent pour attirer et recruter les meilleurs talents au monde. C'était une machine à calculer à une époque où la plus grande invention dans ce domaine était encore la règle à calculer. Il décrocha son bac en seconde et disparut dans nul ne sut quelles classes préparatoires pour présenter les concours généraux et ceux des grandes écoles. On sentait un surplus d'intelligence, un surplus de sensibilité aussi. En deux ans que dura sa scolarité à l’ENIO, Fils-du-Serpent Jr. côtoya tant de génies qui le surpassaient par tous les dons – des lettres à la chimie – qu’il était étonné qu'on n'entendît pas parler d'eux au gré des années.
L’internat n’était ni plus ni moins contraignant qu’un autre, sinon que les élèves venaient du Maroc, du Liban, d’Iran et d’ailleurs, que leurs parents étaient à des milliers de kilomètres de distance, qu’ils sentaient Paris vibrer autour d’eux, qu’au septième étage, au-dessus des dortoirs et des chambres, veillait un philosophe et qu’ils étaient quotidiennement bercés par les répétitions de son fils musicien. A 20:00 précises, ils devaient être dans leurs chambres et les pions verrouillaient les étages. C’étaient les devoirs, les parties de cartes ou les longues veillées marocaines au cours desquelles les Meknassis raillaient les Fassis, les Marrakchis les Souiris, les Casablancais les Tangérois et où l’on affinait ses proverbes et échangeait les blagues. Sitôt levés, ils comparaissaient devant Dieu et son philosophe et sitôt le petit-déjeuner avalé, ils se rendaient dans les classes dont les fenêtres donnaient sur la cour de Notre-Dame-des-Oiseaux où s’ébrouaient ou se pavanaient la crème des fillettes et des jeunes filles catholiques du 16e arrondissement. Comme les élèves ne disposaient pas vraiment d’heures creuses, ils séchaient les cours les moins intéressants pour des prospections parisiennes qui les conduisaient sur les hauts-lieux et bas-lieux de leurs lectures. Paris s'étendait alentour en une collection de cartes postales qui s’étaient mises à s’animer, guindée par-ci, populeuse par-là. D'un côté, la rue de la Pompe s'étirait jusqu'à l'avenue Wagram qui menait aux Champs Elysées ; de l'autre, la rue d'Auteuil engageait à une promenade dans le Jardin des Poètes ou une randonnée dans le Bois de Boulogne. En automne, les arbres perdaient leurs feuilles ; en hiver, ils n’étaient plus que des squelettes ; au printemps, ils ressuscitaient. Fils-du-Serpent était impressionné par l'élégance des femmes, dérouté par la précipitation des passants, rebuté par leurs allures et leurs mouvements de marionnettes. Plus tard, à l'occasion de chacun de ses passages à Paris, il trouvait un moment pour retourner à la place d'Auteuil. Elle baignait dans la magie d’une adolescence raturée et ré-inspirée, en quête d'un regard, d'un signe, d'un miracle. Or il n'avait pas d'yeux pour voir, d’oreilles pour entendre, de mains pour caresser. Des milliers d’années de castration sensuelle s’étaient précipitées dans son instruction religieuse. Les boutiques et les bistrots d'Auteuil ne cessèrent de composer et de décevoir une romance restée en suspension dans ses souvenirs.
Lévinas était par monts et par vaux, entre Fribourg et Poitiers, et même quand il était à l'école, il n’était visible qu'aux services religieux du matin et du soir qu'il ne manquait pas. En général, il passait le premier à consulter son Talmud ; le second, à se balancer en jouant de ses lunettes de lecture comme d'une manivelle. La synagogue n’était qu’une salle parcourue de deux rangées de chaises des deux côtés d'une chaire dévisageant une arche. Ni voûtes ni recoins, ni lampes du souvenir tombant du plafond qui permettaient aux vivants de mêler leurs morts dans leurs prières, ni trône sur lequel siégeait invisible le prophète Elie qui tenait le registre des présences et des absences et les scellés du livre des vivants. Dans l’arche, les rouleaux de la Loi, une paire, voués à la solitude, de plus en plus silencieux. Cette synagogue était si dépouillée qu’elle ne recelait plus rien. Peut-être l’Autre absolu, sûrement l’Autre absolu. Elle n’embaumait ni le laurier des samedis soirs ni le tabac à priser des jours ordinaires et l’on ne promenait pas le tronc de charité où l’on glissait ses remords. Le bedeau était absent et la Présence, mieux liée à lui qu’au rabbin qui se doublait d’un chantre, ne s’accommodait pas du service du philosophe. La sourde et continuelle louange des Psaumes, du matin au soir, passant leur baume sur les rigueurs du jour et les aigreurs de la vieillesse, berçait un exil immémorial qui ne se perpétuait de jour en jour que parce qu’il reportait la délivrance au lendemain. Il n’était plus belle litanie et c’était à regret qu’on la rompait pour honorer un vulgaire devoir de prier. Alors quand le service dans ce temple israélite s’enrayait, Fils-du-Serpent se retirait dans une synagogue de mellah et renouait avec ses psaumes intérieurs, qu’il connaissait par cœur, pour lutter contre le sommeil, les langueurs et les songes du mauvais instinct. Le philosophe ne percevait pas ces psaumes inaudibles, il n’en connaissait pas les vertus méditatives ni mantriques. En journée on pouvait se permettre de laisser les lieux sans personne au chevet de la Présence, ni mendiants ni bedeaux, elle était vide.
Seuls de rares intrus étaient admis, alors qu’ailleurs, dans ses mellahs et ses médinas, la synagogue était ouverte à tous ceux qui cherchaient l’aumône en échange de leur bénédiction. Il en était bien un qui avait l’allure d’un clochard, grand, dégingandé et légèrement voûté, une barbe rousse de plusieurs jours, le pardessus élimé boutonné de travers, une écharpe autour du cou et chargé d’un sac qu’il plaçait précieusement sous sa chaise. Il serait volontiers passé pour un de ses mendiants ou de ses bedeaux parisianisé si l’on n’insinuait pas que c’était un banquier qui passait pour l’un des donateurs les plus généreux de l’Alliance. Un deuxième, plus présentable, un chapeau en permanence sur la tête, quoique sa cravate dénotât une réticence à se sangler, se gardait de parler pour ne pas se trahir. C’était la voix chevrotante, grevée d’un accent levantin, salonicien ou alexandrin, des prévisions météorologiques en France. On racontait qu’il avait dans son domicile toute une herberie et une ménagerie, dont une légendaire grenouille dans un bocal qu’on assurait plus sensible aux humeurs du climat que les aiguilles les plus sophistiquées. Le shabbat, il ne donnait pas ses prévisions sur les ondes et c’était la France qui marquait une pause météorologique. On racontait encore que c’était un ancien partisan de Gandhi qui s’était rendu en Palestine pour prôner sa non-violence. Un troisième, plus grand encore, médecin, ne manquait pas un office, ami intime de Lévinas, peut-être du temps où celui-ci accomplissait ses études à Strasbourg, son protagoniste dans leurs communes virées dans la mer de versets, des commentaires et de leurs ruminations talmudiques. Seul un journaliste, plus courtaud que les autres, rabbin manqué comme il intitulerait un de ses livres paru des décennies plus tard, directeur de l’on ne savait quel magazine consistorial, se permettait, sur la discrète invitation du philosophe qui n’avait pas grande patience pour les vibrations andalouses, d’entonner des chants liturgiques marocains qui convertissaient, l’espace d’un court interlude enchanté, les lieux en synagogue…
Chaque jour, c'était un nouvel élève qui dirigeait les services. Sa maîtrise de l'hébreu dictait le rythme de la prière et l'ambiance que celle-ci instaurait dans une salle de plus en plus désertée par Dieu. Quand l’élève-officiant lisait péniblement son texte, butait contre les mots en araméen, la prière traînait laborieusement, et il n'était pas rare que les élèves s'assoupissent dans leur coin tandis que Lévinas toisait sévèrement et impatiemment le malheureux ou se désintéressait totalement de sa cahotante lecture pour se retirer dans sa vaste et interminable étude sans cesser pour autant de se balancer le plus liturgiquement du monde. En revanche, quand l'élève-officiant connaissait ses prières par cœur et qu'il les débitait d'un seul trait, au pas de course, Lévinas rayonnait de bonheur. Peut-être interprétait-il cette précipitation comme du zèle religieux ; peut-être se plaisait-il, lui aussi, à une prière bâclée. Dans l'incertitude de plus en plus lancinante où Fils-du-Serpent était de la destination de ses prières, il cessa de prier, à l'exception du jour où c'était son tour d'officier. Il battait tous les records de vitesse, à la grande perplexité de Lévinas qui décelait peut-être dans cette cavalcade une note de raillerie.
Le lieu le plus attachant dans cette école parisienne resta la blanchisserie située dans une cave à laquelle on accédait par un petit escalier. Elle était tenue par une petite femme aux cheveux gris peignés en chignon et vêtue d’une blouse bleu-ciel. Son sourire, doux et rieur, accueillait timidement les élèves. Elle avait dû connaître l’ancien régime sous lequel l’on préparait des chevaliers des Lumières et où chacun serait adoubé par l’ordre des enseignants au service d’elle ne savait quelle mission occulte. Le lundi matin, les élèves lui confiaient leur linge, le vendredi, ils le récupéraient. Soigneusement plié, amidonné, sous cellophane. Lui dont le linge dégageait des relents de lessive, gardait les raies de la planche à laver et s’imprégnait des vents océans de Casablanca recevait des vêtements sans cesse renouvelés et aromatisés aux saisons parisiennes. La blanchisseuse était si polie qu’elle intimidait les élèves qui ne savaient quelles salutations bredouiller. C’était encore le lieu le plus clandestin, le mieux rangé et le plus chaleureux de l’établissement. La cave se situait tout au bout de la cour intérieure et l’on devait passer et repasser devant Moïse, le dévisager et s’interroger sur sa présence muette en ce lieu, précisément lui qui interdisait de se donner des statues et qui, aux yeux de Lévinas, s’était compromis sous la plume de Freud…
N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) cliquez sur le lien ci-dessous et commencez votre lecture par le premier post dans la série.

