The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MISSION : AU CŒUR DU CREUSET

La première rencontre de Fils-du-Serpent Jr. avec Israël provoqua chez lui une telle désorientation théologico-politique qu’il ne devait plus s’en remettre malgré ses pathétiques tentatives de se repositionner entre ciel et terre et entre Orient et Occident. C’était en août 1969, en pleines chaleurs, plus véhémentes qu’au Maroc, plus humides surtout. Il venait de décrocher son Bac et visitait Israël avant de prendre une décision concernant son avenir. Il ne se doutait pas encore qu’il n’avait d’autre choix de se laisser entraîner par l’emballement de l’Histoire qui s’était emparé de ses coreligionnaires au lendemain d’un Désastre et d’une Victoire. Lui aussi ne savait si le Messie était venu ou non, s’il se trouvait parmi les déshérités des bourgades dans le désert ou parmi les communistes dans leur couvent kibboutzique, aux abords de la porte condamnée de la Pitié ou de celle éventrée des Lions, sur les ondes chargées de chants de marche ou dans les gares routières encombrées des rebuts de l’Exil mendiant des miettes de la Promesse. Son Coursier, son Messager, Fils de Joseph, Fils de Hertzl, Fils de Kook, Fils de Ben Gourion, s’était, lui, bien annoncé, ouvertement ou subrepticement, avec une sommation sioniste qui ne galvanisait autant que parce qu’elle se nourrissait de cendres et de prières et sanctionnait une attente de deux mille ans. Malgré la sensationnelle Victoire remportée en 1967 par une armée dépenaillée renforcée de six millions d’ombres, les perspectives d’avenir baignaient dans une lancinante Menace. C’était une grande décharge de l’Exil et personne ne s’en doutait, ne s’avisait de le dire, ne s’interrogeait sur les allures à lui donner. On ne prend pas le temps de penser, programmer, planifier quand on est au cœur d’un creuset qui tourne à une telle vitesse qu’il brise quiconque tente de lui résister. C’était peut-être une odyssée, ce l’est sûrement. Mais on ne distinguait pas entre le clair et l’obscur, messianique et apocalyptique, on n’est pas près de le faire. On se remettait ardemment à la Kabbale pour dérailler avec l’Histoire.
Les parents de Fils-du-Serpent Jr. habitaient un minuscule trois pièces dans un sordide quartier pour nouveaux immigrants dans la banlieue de Netanya. Soixante mètres carrés, pour nul ne savait plus combien d’âmes, dans un bâtiment architecturalement bâclé qui uniformisait les intérieurs, les menus et les esprits. Ils manquaient de tout, étaient envahis par des blattes et assaillis de moustiques. Le légendaire Fils-du-Serpent père avait rentré sa langue, ne se permettant plus de critiques. On ne commet pas de sacrilèges, on ne touche pas à une Terre promise. Il ne commerçait plus, ne débattait plus, s’abstenait de tout commentaire. Il vaquait à de menus vagues travaux de sarclage dont il rentrait éreinté pour se couvrir d’un drap humide et chercher le sommeil. Contre la chaleur torride, les moustiques, les blattes. Devant son corps recroquevillé, son fils réalisait à quel point Homère avait mieux maîtrisé sa propre Odyssée pour se permettre de noter : « Car nul ne sait par lui-même qui est son père. »
Les gens n’avaient d’autre choix que de se boucher les oreilles pour ne pas entendre les échos des cris que renvoyait le Silence de Dieu, assimilé à une vulgaire Eclipse, mettre des verres noirs pour se mesurer au soleil et se mobiliser pour écarter la hantise d’un nouveau massacre. Le Rassemblement des Exilés se tenait dans la précipitation, la peur et la clandestinité. Vite rassembler les communautés éparses, vite les redistribuer sur le territoire, vite les traiter médicalement, vite les rééduquer religieusement, vite les barder en perspective d’un retour de l’Ennemi. Nul ne savait dans quelle cavalcade apocalyptique la contrée était engagée ou à quelle résurrection messianique elle assistait. On trimait, suait et se décomposait du matin au soir. On n’a pas le sens de l’histoire quand on l’a perdu dans une déshérence de deux mille ans et qu’on se retrouve propulsé sur le devant d’une véhémente et vertigineuse scène politique où l’on s’agite autant que l’on délire.
Sa mère avait renoncé à ses dictées, à ses lectures et à ses rédactions. Son français la déclassait davantage qu’il ne la privilégiait. Elle ne le parlait pas vraiment, elle le simulait. Sinon elle parlerait comme tout le monde, en judéo-arabe, qui attesterait les tares de l’exil où elle s’était attardée pendant deux mille ans. On ne lui en voulait pas autant qu’on la brusquait pour se mettre à l’hébreu, guérir au plus vite, s’acclimater à la chaleur et à sa sueur. Ce n’était pas une vulgaire émigrée, mais une nouvelle immigrante, elle ne s’était pas exilée, elle était rentrée d’exil, et ce retour réclamait d’elle de se montrer à la hauteur des droits qu’on lui allouait et des mérites que n’avaient pas connus ses pères et les pères de ses pères. Ses sœurs étudiaient l'hébreu dans un kibboutz où l’on se mettait fièrement en bleu de travail pour cueillir des pommes sur des arbres d’orgueil, ranger les tables d’une cantine pour fin de l’Histoire et laver une vaisselle en plastique pour mangeurs de son d’avoine. Ses frères, plus jeunes, étaient internes dans ces villages scolaires qui passaient à l'époque pour des institutions accueillant les jeunes attardés marocains qui avaient pourtant deux classes d’avance. C'était encore de bric et de broc, de poutres et de tôles, d’arbres hirsutes et de décors dépaysés. Dépareillé, poisseux, rude. Fils-du-Serpent Jr. ne se reconnaissait en rien, il n'était pas plus ému que curieux, il ne pouvait le dire. Les Juifs étaient destinés à la dispersion et c'était elle qui leur donnait charme et distinction. Leur malheur aussi.
On n’était plus de Mogador ou de Monastir, de Marseille ou de Turin, de Cochin ou de Caracas, on était désormais d’une contrée qui recelait une Promesse. Or dans la bouche de tribuns celle-ci résonnait comme un Chantage et prenait la tournure d’une Rature. Les politiciens arboraient des galons militaires pour se proclamer brasseurs dans un creuset qui extirpait jusqu’aux liturgies les mieux enracinées. C’était une vaste campagne de désocialisation et de déculturation qui ne laissait rien au hasard et dévidait les intérieurs pour les combler de paille sioniste qui reniait ses desseins messianiques. On sentait une hébétude religieuse, culturelle, sociale, qui tournait volontiers à l’accablement, à la veulerie et à la délinquance. On était bousculé par ces trente années de massacres, de guerres, de débâcles, de renaissances, de victoires, de périples, de retrouvailles, de trahisons. Fils-du-Serpent Jr. était plus penaud par l’acharnement contre les exilés, toutes origines confondues, qu’émerveillé par l’empressement à les mettre au pas. Personne n’était animé de mauvaises intentions – c’est ce que les uns n’ont pas compris à ce jour ; personne n’opposait de résistance – c’est ce que les autres n’ont pas compris à ce jour. Tous étaient pris dans une redistribution théologico-politique militaire des cartes kabbalistiques. Les chambres à gaz tournaient toujours dans les esprits et personne ne trouvait rien à dire sur elles ; les mellahs persistaient à végéter dans les bourgades de proches ou de lointaines périphéries de nul ne savait encore quel centre ; armés par les Russes, les Arabes, menaçaient de démanteler ce radeau de réfugiés ; les rabbins, de plus en plus débilités par leurs homélies, se cherchaient une voix dans le désert qui avait gagné les esprits. Ce chambardement dissuadait la Pensée. Fils-du-Serpent Jr. choisit, lui aussi, d’incriminer Hegel, parce qu’il était de bon ton de l’accuser de tous les crimes pour récurer les contradictions de Kierkegaard, de deviner sa Logique derrière les desseins de domination du nazisme et du stalinisme, de le plier devant les mandarins de l’existentialisme, de le soupçonner de se poser en apôtre d’une réduction de l’irrédentisme judaïque. C’était alors la bête noire des philosophes, il mêlait Dieu, Raison, Concept, Pensée, Vérité, Absolu, on lui mettait tout sur le dos. Fils-du-Serpent Jr. aura manqué de se mettre, lui aussi, à la Kabbale pour panser ses blessures et ses déboires.
De retour de sa visite en Israël, il trouva un emploi comme veilleur de nuit dans une maison d'enfants à La Varenne. L'éducateur de jour quittait les lieux à 21 heures, il assurait la relève jusqu'au lendemain à sept heures. Un pavillon, tout au bout, dans une rue excentrée de cette banlieue pastorale. Une gentille chambre sous le toit. Un lit comme il n’en devait plus avoir dans sa vie. Une table en chêne qu’on avait dû monter sur place. Une lucarne à double vitrage, avec de petits carreaux, embués par la pluie, qui donnait sur les toits, les arbres dépouillés par l'automne et le silence d’un hiver enneigé. Ce fut sa première cellule de bonheur dans le long couloir mortuaire de la vie. Les jeunes adolescents se montraient plutôt sages, ne quittant leur lit que pour se servir un sandwich ou se livrer à une partie de billard. C'était entre septembre 1969 et février 1970. Deux à trois soirs par semaine, il donnait des cours particuliers à La Varenne, Nogent, Joinville. Ce n’était pas Paris, ce n’était pas la province, c’était la France. Sinon, il s'était inscrit en médecine, parce que sa mère admirait les médecins et que rien ne lui aurait procuré plus de plaisir que d'avoir un fils médecin et rien ne l'aurait autant blanchi aux yeux de son père qui le destinait à une carrière rabbinique. En parallèle, il s’était inscrit en physique parce que rien ne lui paraissait plus philosophiquement prometteur. C’était la meilleure manière de ne poursuivre ni ses études de médecine ni celles de physique et de s’attarder avec Hegel. Il ignorait encore qu’il n'était fait pour rien, ni pour les lettres ni pour les sciences, destiné à rien. Sinon au bonheur de paresser. Il ne mettait pas les pieds à la fac, il ne connaissait personne. En définitive, comme sous une pression qui sourdait de l’intérieur, il plia ses clics et ses clacs et gagna Israël. Comme ça, sur un coup de tête, parce qu’il se sentait lié par un devoir immémorial de migration. Parce que des attentats venaient de se produire. Parce qu’il se sentait mal dans sa peau. Parce qu’il n’avait personne à consulter. Parce qu’il était condamné à la solitude et qu’il ne se doutait pas encore que c'était à perpétuité. Il n'aimait encore personne ; ne détestait encore personne. Il avait l'audace de son âge. Il devait passer sa vie à buter contre les mots, à déjouer leurs chantages et à s’émouvoir pour ce rien qu’il sentait vibrer dans le silence entre eux et lui.
Pendant son séjour à La Varenne, Fils-du-Serpent avait ressenti le besoin de s’ouvrir des impressions qu’il avait retirées de sa visite en Israël. Il écrivit puérilement une lettre à Emmanuel Lévinas qui avait été son directeur à l’Ecole Normale Israélite Orientale (ENIO) et dont il avait contracté l’hégélianite. Il y disait que la création d'Israël, quoique requise en guise de réparation de la Shoah, brouillait les cartes théologiques du judaïsme et perturbait sa vocation diasporique. Deux mille ans plus tard, au terme d’un douloureux et passionnant exil, passé à débusquer Dieu de son silence, on risquait de se retrouver à la case de départ. Le philosophe lui répliqua par une lettre sèche et vigoureuse où il lui reprochait des propos inconsidérés sur la condition juive. Plus tard, au milieu des années 90, ce fut à lui qu’échut par hasard le rôle de fermer et de déménager l’ENIO. Elle n’abritait plus qu’une synagogue qui avait débordé les contours du temple israélite de Lévinas et avait pris ceux caricaturaux d’une synagogue de mellah parvenue au 16e arrondissement. Le successeur de Lévinas, un brave homme devenu par la force des choses le gardien des lieux, le conduisit aux archives de l’école où il trouva sa lettre rédigée d’une écriture maladroite et incertaine. Il la subtilisa et la détruisit. Il avait enduré un quart de siècle de rature, il était passé maître dans l’art de la rature, il n’avait de cesse de raturer ses écritures.
N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) cliquez sur le lien ci-dessous et commencez votre lecture par le premier post dans la série.

