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CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : L’ESPRIT DEBRIDÉ D’UNE NATURE QUI S’EST REMISE A CHEVAUCHER UN BALAI
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5 Apr 2020 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : L’ESPRIT DEBRIDÉ D’UNE NATURE QUI S’EST REMISE A CHEVAUCHER UN BALAI
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
En 2020, une pandémie de coronavirus, partie de Chine, se propagea dans le monde et prit l’humanité au dépourvu. Malgré ses recherches sur le génome humain, la mise au point de traitements contre les maladies dégénératives, les prétentions, clamées dans les cénacles les plus prestigieux, que l’on s’acheminait vers la découverte de l’élixir de l’immortalité, elle se trouva totalement désarmée face au virus sur lequel les meilleurs spécialistes ne savaient rien et contre lequel ils ne pouvaient rien. Certains l’attribuaient à l’esprit volatile et nuisible de la chauve-souris, d’autres à l’esprit mité et nuisant de l’homme dont la vanité battait tous les records de crétinisme. Les chercheurs ne se doutaient pas que des pratiques alchimiques s’étaient nichées dans leurs manipulations génétiques pour la reproduction et contre le vieillissement. On se reproduisait sans mesure, on consommait sans mesure, et pour calmer ses craintes et soulager sa conscience, on priait sans mesure.
Contre toute attente, le quartier de Sans-Porte ne fut pas épargné. Pourtant, il se croyait protégé par l’incessant brouhaha des enfants dans les cours de récréation, la continuelle litanie des débats talmudiques dans les salles d’étude, l’inextinguible incantation kabbalistique… les anges qui hantaient les rêves des Justes inconnus dont la concentration, dans cette bourgade où se conservait et se reproduisait un ghetto au cœur même de Jérusalem, était l’une des plus hautes au monde. Les synagogues ne désemplissaient pas, les bains rituels blanchissaient les gens de leurs mauvaises pensées et de leurs mauvais écoulements. On se lavait régulièrement les mains et l’on ne s’acquittait pas des menus gestes qui sont le lot de toute chair sans l’accompagner de bénédictions. On ne négligeait aucune pratique, ne manquait aucune solennité et quand on se rendait à la synagogue pour accueillir le shabbat c’était à la tête d’une ribambelle de marmots dorés qui étaient autant de points de suspension d’une longue lignée.
Quand les autorités annoncèrent les premières mesures de confinement, que ce soit sur les chaînes de télé, les ondes ou les réseaux sociaux, les habitants de Sans-Porte n’en surent rien. Les murs desquels ils recevaient les seules nouvelles qui les intéressaient – le décès d’un Grand de la Torah, le croisement de deux dynasties hassidiques, la publication d’une somme talmudique préfacée par les plus grandes sommités de la génération, la lecture intensive des Psaumes pour la guérison-éclair de rabbins très avancés par leur maîtrise de la Loi, la longueur de leur bibliographie, le nombre inconnu de leurs arrière-petits-enfants… – ne daignaient pas même parler de ce virus qui ne pouvait concerner que les mécréants aux lignées mêlées, aux mœurs délétères et aux mécréances accablantes qui résidaient de l’autre côté de Sans-Porte, voire de la ville sainte, sur les rives de la luxure et de la dégénérescence, largués par Dieu, sans plus de protection, contre les ennemis internes autant qu’externes.
Sans-Porte persista dans son train de vie et se livra avec liesse au carnaval traditionnel de Pourim pour célébrer la victoire du très légendaire Mardochée contre le très malveillant Haman grâce à l’intercession de la très racinienne Esther auprès du très puissant Assuérus. Ils échangèrent plateaux de sucreries et de pâtisseries, s’enivrèrent jusqu’à maudire Mardochée et bénir Haman, se délestèrent de leurs redingotes et de leurs tuniques et s’accoutrèrent en laïcs pour mieux se ridiculiser, dansèrent serrés les uns aux autres jusqu’à l’épuisement, piétinèrent sous leurs pieds le nom d’Haman et chahutèrent son souvenir de leurs crécelles. Bien sûr, ils se rendirent mutuellement visite et réservèrent le meilleur accueil à leurs hôtes venus de New York ou de Londres. On ne se doutait pas qu’en s’agglutinant autour du Maître, en se pressant les uns contre les autres et en s’embrassant les uns les autres, on assurait une petite revanche au détestable Haman.
Le lendemain, alors que partout ailleurs dans la ville on se cloîtrait chez soi, à Sans-Porte les enfants continuèrent de se rendre à l’école, leurs pères à leurs Académies et leurs mères à leurs lieux de travail. On vivait par de la grâce de Dieu ; il n’était aucune raison pour qu’on s’en prive. On n’était pas branché à ce monde de vanité et de lubricité – ni télévision ni radio, ni ordinateur ni smartphone – il n’était aucune raison de se brancher. Les voitures munies de mégaphones avaient beau alerter la population sur le danger, on ne leur prêtait pas attention et quand elles persistaient à couvrir de leurs parasites les prières dans les synagogues et les débats dans les Académies, il se trouvait des étudiants, encore plus anti-souverainistes que le commun des intégristes, pour lapider les véhicules de pierres et provoquer les policiers qui assuraient la protection des crieurs publics. Pourtant le ministre de la Santé qui, en principe, coordonnait les mesures contre la propagation de la pandémie était un brave disciple servant du rabbin de la secte de Gour, l’une des plus grandes et conservatrices du pays. En définitive, les autorités se décidèrent à sensibiliser les sommités rabbiniques les plus influentes. Certains se rendirent à la raison médicale ; d’autres – dont celui communément considéré comme le Grand de la Génération – se refusa à fermer quoi que ce soit et le virus continua de se propager. Il ne se ressaisit que lorsqu’il découvrit que le virus sévissait parmi les pauvres rabbins, tant à Moncey qu’à Sans-Porte, et se résigna à décréter la fermeture des synagogues – une première !, des bains rituels – une deuxième première !, des Académies rabbiniques – une troisième première !, des prières collectives – une quatrième… Malheureusement, les plus irréductibles bravèrent ses interdictions et poursuivirent, à leurs risques et périls, leurs attroupements liturgiques.
La Brigade des sectes, qui ne comptait que deux pelés et trois tondus, rattachée successivement au ministère de l’Intérieur, au ministère de la Police, au ministère des Cultes, fut aussitôt placée sous l’autorité du Conseil National de Sécurité censé coordonner les efforts pour arrêter la propagation du virus. En temps normal, les sectes, juives, chrétiennes, musulmanes, étaient si nombreuses à Jérusalem et toute violation du statu quo entre elles, que ce soit sur le mont du Temple, le Saint-Sépulcre, le mur des Lamentations, Sans-Porte ou les cimetières sur les pentes du mont des Oliviers, risquant de constituer un casus belli entre elles, on attendait de cette brigade… l’incompétence la plus totale. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien sentir – du moins était-ce la maxime qui prévalait dans la période pré-coronaire. Le commandant de la Brigade courut prendre conseil avec le professeur Saul Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem, qui passait pour « le sismographe » de Sans-Porte où il était né, avait grandi et dont il ne s’était départi ni de l’accoutrement ni des rites. Il continuait de s’acquitter de ses trois services religieux quotidiens et de vaquer à une petite heure d’étude du Talmud auquel il prenait un divin plaisir à ne rien comprendre. Le commandant le trouva dans une humeur massacrante mais en ces jours-là, c’était l’humanité entière qui n’avait plus d’humeur à recevoir ou à donner des conseils – à l’exception notoire des intellectuels impénitents qui s’étaient reconvertis dans les sciences occultes et prophétiques :
– Je ne suis ni virologue ni infectiologue, protesta Strauss, ni pneumologue ni cardiologue, ni sociologue ni politologue, ni théologien ni politicien. Je ne suis qu’un malheureux psychiatre qui assiste penaud à la débâcle de l’humanité et qui n’a rien à dire sur les exorcismes à laquelle la soumettre pour l’en sortir.
Le commandant connaissait bien Strauss, il commençait toujours par protester de son incompétence pour mieux simuler sa modestie. C’était, de l’avis de tous, intégristes et laïcs, le plus avisé des Hiérosolomytains et il n’était pas une révélation, un séisme, une transe… un brouillon de salut qui parcouraient la ville auxquels il n’était sensible. C’était dans son centre qu’échouaient les prophètes, les sauveurs et les ressuscités et c’était lui qui les guérissait de leur colère, leur rage ou leur enchantement. Il était le grand maître exorciste de cette ville possédée entre toutes et il n’était meilleur commentateur de ses délires, de ses résistances et de ses vaticinations. Le commandant savait qu’il ne devait ni prendre des nouvelles de sa santé ni s’encombrer préambules, le psychiatre était allergique aux politesses :
– Que pensez-vous de ce virus ?
– Que voulez-vous que j’en pense ? Un virus ! Sans plus, rien moins. Dans deux ans, on oubliera les morts, qu’ils se chiffrent par milliers ou par millions, et l’on se remettra à se chamailler, s’entre-déchirer et s’entre-tuer. L’homme est un nuisant et il n’est que naturel qu’il s’attire des représailles. Mais ce n’est pas pour cela que vous êtes venu me voir, le monde est sens dessus dessous et ce ne sont pas les commentateurs pleureurs ou consolateurs qui manquent.
– Nous nous heurtons à de graves problèmes avec les archi-intégristes, ils ne prennent pas la mesure de la gravité de la situation. Ils éternuent, toussent et crachent sur les policiers aux cris de « nazis ! nazis ! », et nous n’avons pas encore trouvé la meilleure manière de conclure ne serait-ce qu’une trêve dans leur lutte sacrée avec Israël et de se cloîtrer dans leurs maisons pour le salut public et la santé du peuple. Ils risquent de se contaminer en masse et d’étrangler les hôpitaux.
– Ne me dites pas qu’ils se portent volontaires pour propager le virus ?!
– Ils ne savent pas même ce qu’est un virus.
– Vous-même, le savez-vous ?! Ce n’est peut-être qu’une construction dans l’esprit de savants qui ne se doutent pas qu’ils sont eux-mêmes des constructions humaines dans l’esprit débridé d’une nature qui s’est remise à chevaucher un balai.
Le commandant s’attendait à une réaction un peu plus… kabbalistique, il ne put s’empêcher de protester contre la banalité du commentaire :
– Vous en connaissez un meilleur ?!, répliqua sèchement Strauss.
Depuis le début, Strauss se demandait ce que Borges aurait dit de cette histoire. L’auteur argentin n’aurait pas attribué le virus à une vulgaire chauve-souris, mais à un disciple de Leibnitz qui aurait mis au point un mécanisme de régulation du meilleur des mondes possibles ou à un alchimiste qui aurait conçu dans son officine un virus euthanasique ou à un chercheur éperdu du temps qui aurait souhaité mener une expérience à l’échelle planétaire pour donner à l’humanité le sens du délitement de la temporalité tel qu’il l’expérimenterait en période acosmique de dégénérescence. Les scénarios métaphysico-complotistes lui paraissaient tellement plus intéressants que ceux des biologistes, des bactériologues, des collapsologues, des sanitologues, des prédictologues, des surréologues, des philosophes bavardeux… et des amateurs des marchés du vivant chinois, qu’il ne cessait de chercher ce que les Hegel et les Schopenhauer, pour ne pas parler des Kierkegaard, auraient dit, par l’intermédiaire de l’auteur argentin, sur la déroutante crise sanitaire. C’étaient ce genre de délires paralittéraires qui l’avaient conduit à la psychiatrie :
– Vous connaissez les gens de Sans-Porte, reprit le commandant, mieux qu’un autre, nous aurions besoin de vos conseils pour les inciter à respecter les consignes de confinement.
– Ces hommes, s’emporta Strauss, ont choisi le confinement à vie. Ils passent leurs jours et leurs nuits dans une yéshivah à étudier les mêmes textes, six jours par semaine, toute l’année. Ils n’interrompent leur sacerdoce que pour célébrer le shabbat ou les solennités. Ils ne comprennent pas comment un minuscule appartement où sévissent l’encombrement et la promiscuité protégerait davantage que leur rassemblement dans une salle vaste comme un traité de Talmud où règne la Présence ? On ne lutte pas contre le retour du tohu bohu par la réclusion mais par le sacré. Dans son domicile, on meurt en vain ; dans une salle d’étude, on meurt pour le Nom. Or une mort sensée séduit davantage qu’une vie insensée et c’est mener une vie insensée que de faire de la vie à tout prix, survie larvaire ou dégénérative, une nouvelle idole. Dans cette pandémie, c’est de nouveau Dieu qui est en question et les archi-intégristes donnent la seule réponse qu’ils connaissent – la sanctification du Nom.
Le commandant ne s’attendait pas à une plaidoirie. Il savait l’intérêt que Strauss portait à ses irréductibles, il le savait pas aussi passionné. Il ne savait surtout pas s’il les considérait comme des dignitaires ou des patients. Le monde avait le regard dirigé vers Jérusalem. Dès le début de la crise, le pimpant et très vaniteux Premier ministre s’était engagé à ce que le vaccin sortirait de Jérusalem. Il ne passait pas de jour où il n’appelait un institut de recherche ou l’autre, spécialisé dans la lutte contre la malaria, le choléra ou le phylloxéra, pour annoncer à son peuple et au monde qu’on était en train d’accomplir des progrès substantiels dans… tous les domaines. Renchérissant sur lui, encore plus tête-brûlée que lui, son ministre de la Défense prétendait qu’avec toute la sagesse qui s’était accumulée dans la ville, il n’était aucune raison pour que Jérusalem ne maîtrise pas, la première, le virus. Pendant ce temps, les concentrations des intégristes persistaient à croire qu’elles ne seraient pas touchées et que si, par un malentendu religieux, elles l’étaient, elles sortiraient indemnes et que si toutefois elles succombaient, ce serait pour expier les crimes des laïcs et sauver Israël. Le commandant connaissait très bien le psychiatre, il avait enduré ses méthodes alors qu’il était interné dans son centre pour incitations à la paix universelle sur la voie publique. Il était décidé à ne pas quitter les lieux sans ses recommandations et il savait qu’elles seraient plus pertinentes que celles émises par tous les cerveaux qui planchaient lamentablement dans les cellules de crise dont chaque ministre s’était entouré pour rivaliser d’ingéniosité politique l’un avec l’autre :
– On ne dispose pas de traitement, on ne dispose pas de protocoles, on ne dispose pas de tests, on ne dispose pas masques, on ne dispose de lits de réanimation, on ne cesse de donner des consignes contradictoires et vous voulez empêcher ces malheureux de prier alors que le monde entier s’est remis à prier.
– Comment cela ?
– Vous devez être bien niais pour croire que les hommes prient parce que Dieu existe et non qu’il existe parce que les hommes ont besoin de prier.
Strauss ne quittait pas des yeux l’écran de son ordinateur sur lequel il suivait les diagnostics de son équipe procédant à la tournée des patients dans son centre. Le nombre de syndromés avait chuté et il en était à se demander si le coronavirus n’était pas un antidote contre le syndrome de Jérusalem. Cela dit, il redoutait une vague de transes prophétiques et d’accouchements messianiques, il la sentait venir. Il n’écoutait plus le commandant, il lisait ses mails et sans prononcer un mot, il imprima l’un d’eux et poussa la feuille vers le commandant :
– Voici votre réponse, dit-il, maintenant, ils vont se calmer momentanément et rester tranquillement chez eux.
C’était une dépêche qui annonçait que le ministre de la Santé, membre de la secte de Gour, la plus grande de Sans-Porte, avait été diagnostiqué positif. Le commandant rangea la dépêche dans sa poche :
– Je me permettrais de revenir pour avoir votre avis sur les mesures à prendre pour parer à l’agitation messianique qui serait en train de couver dans les lieux de confinement et qui risque d’être autrement plus cruciale pour notre chère ville…

