The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : L’HOMME QUI CONSOMMAIT DES CENDRES POUR SURVIVRE

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Cette fois-ci, Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem, ne trouva pas l’arbre. Pourtant, c’était la dixième fois qu’il se recueillait à son pied et on n’avait rien construit dans les parages. C’était la même ondulation recouverte de pelouse, plantée de bougainvilliers et d’hibiscus. Il n’avait jamais compté les arbres, il ne pouvait dire s’il en manquait un. Ce qui était sûr, c’est qu’il ne retrouvait pas le sien. On l’aurait arraché pour le planter ailleurs, dans un lieu encore plus prestigieux, précisément en perspective de ce dixième anniversaire. Un donateur inconnu se serait avisé d’honorer sa mémoire et de persuader la « grande tarentule » de se montrer plus reconnaissante qu’à l’accoutumée. Il décida de s’intéresser au sort de l’arbre auprès des bureaux de la Faculté des Sciences sociales. Après tout, il l’avait désigné comme son légataire universel et il se sentait le gardien de son arbre.
Strauss s’engagea dans le dédale de la Faculté des Sciences occultes qui menait aux Sciences sociales. Il n’en comprenait pas l’architecture, il ne se résolvait pas à la mauvaise sonorisation qui lui donnait l’impression que l’université s’écoutait radoter plutôt qu’elle n’écoutait l’extérieur. Ca ne manquait pas de panneaux de signalisation mais un malin génie avait dû les disposer de telle sorte que le visiteur tourne en rond sans jamais trouver la sortie. De minuscules escaliers menaient à de minuscules vestibules et des couloirs tournaient vainement autour de rampes d’escaliers qui ne débouchaient sur rien. Derrière des vitrines, on avait ressorti pour la énième fois une exposition sur Einstein dont l’université se réclamait pour se poser en serre de la vanité et du génie.
Strauss se souvenait très bien de la visite du professeur Harnoï. Il était plutôt alerte et guilleret, malgré ses quatre-vingts ans, rondelet, la barbe nourrie, le cheveu encore abondant, portant des lunettes cerclées d’un vieux cadre des années quatre-vingts. Sa réputation le situait au-dessus de tout soupçon de plagiat, de népotisme, de paresse et de rancœur qui sévissent tant dans le milieu universitaire. Strauss le reçut avec tous les égards qu’il réservait à ses anciens collègues à la retraite qui venaient en consultation pour il ne savait jamais quoi à l’avance. Il n’avait rien lu de lui, savait vaguement qu’il était anthropologue culturel. Il ne venait sûrement pas solliciter une intervention ou demander du… cannabis, il n’était pas du genre à demander service à qui que ce soit. Strauss passait déjà à l’époque pour l’un des psychiatres les plus avertis des malaises et troubles de Jérusalem et de ses habitants. Harnoï reconstitua les grandes lignes de sa vie.
Ses parents s’étaient installés en France venant de Pologne. Lui-même était né dans le Marais. Sitôt Paris envahi, les scouts avaient proposé à sa mère de le planquer dans une colonie de vacances, elle ne se résolut pas à le quitter, et ils passèrent la guerre dans un cagibi où ils pouvaient à peine se mouvoir. La nuit ils déroulaient une natte sur laquelle ils dormaient serrés l’un contre l’autre ; le lendemain, ils la roulaient et s’asseyaient dessus. Depuis que les Allemands avaient fusillé sur la place du village un paysan qui cachait un réfugié allemand, ils ne sortaient ni de jour ni de nuit pour ne pas mettre en danger la vie de leur protecteur. Il passait la journée à lire les livres que ce dernier lui procurait, elle passait la sienne à béer dans le vide, prostrée sur elle-même. Elle ne parlait que le yiddish, il avait du mal à soutenir une conversation avec elle. Ils s’inquiétaient du sort du père qu’ils avaient laissé dans le Marais. Au bout d’un an et demi, ils ne faisaient plus qu’un, ils n’allaient plus se séparer. Le père ne reparut plus et son absence resserra encore plus leur dépendance mutuelle. Cette promiscuité ne devait s’arrêter qu’à la mort de la mère.
De retour à Paris, ils habitèrent une minuscule chambre sous les toits au 7e arrondissement. C’était plus sûr que le Marais, Belleville ou Montmartre. Ils n’étaient pas sûrs que les policiers français ne reprendraient pas leurs arrestations, avec ou sans les Russes, les Anglais ou, de nouveau, les Allemands. Il prépara son Bac et pendant des années, il travailla comme gérant chez un fourrier parallèlement à ses études. Sa mère ne sortait presque pas de chez elle, ne prenait jamais le métro, ne quittait pas le poste de radio. Toutes ses tentatives d’écarter la hantise d’un retour des policiers restaient vaines – ses appréhensions l’emportaient sur son deuil, et lorsqu’il rentrait il la trouvait derrière la porte comme si elle avait passé la journée à l’attendre. Elle ne consentait à l’accompagner que pour rendre visite à une lointaine cousine avec laquelle elle échangeait les mêmes souvenirs en yiddish.
Quinze ans plus tard, il n’admettait pas la facilité avec laquelle la France s’était remise de la Grande Trahison, de sa persistance à nier toute complicité dans la déportation des Juifs, de la collaboration partielle des institutions juives avec le gouvernement de Vichy. Paris était retourné à sa farandole intellectuelle, comme si de rien n’était, achevant de déménager sa bohême de Montmartre à Saint-Germain-des-Prés. Les maîtres d’un existentialisme somme toute décadent paradaient sur les terrasses. Ils célébraient leur grandeur, se désolaient de leur bassesse et se livraient à leurs licences sensuelles. Sartre se posait en philosophe abscons pour mieux trôner sur toutes sortes de pâles copies plus excitées que sages tandis que Simone de Beauvoir se posait en prêtresse du deuxième sexe. Althusser, qui n’avait pas encore tiré une balle dans la tête de sa femme, vivait dans les dépendances de l’Ecole Normale Supérieure comme dans un avant-poste de la révolution mondiale. Heidegger par-ci, Heidegger par-là ; Heidegger nazi, Heidegger blanchi. Il n’était question que de ce trouble penseur de l’être, y compris dans la synagogue d’Emmanuel Lévinas. Il aurait souhaité un procès public de la France et on lui donnait une poignée de condamnations, somme toute sommaires, pour retourner le plus vite possible à la normale.
Quand il découvrit dans les livres ce qui s’était passé à Auschwitz, le chiffre de 6 000 000 se tatoua sur son âme. Toutes ses considérations sur Dieu et l’homme allaient désormais se heurter à ce nombre. Il ne savait si sa colère était dirigée contre Dieu ou contre les Juifs. Paradoxalement, contre les Allemands, il n’éprouvait rien et n’éprouvera jamais rien. Ils s’étaient exclus de l’humanité et rien jamais ne les repêcherait. Il commença à sentir le sol se dérober sous ses pieds. C’était au début des années soixante. On ne parlait pas trop des camps d’extermination, les déportés encore moins que les autres. Parallèlement à ses lectures, il sentait un besoin impérieux de consommer des cendres. Il ne se l’expliquait pas, il en était à brûler les livres qu’il lisait dans un chaudron pour récupérer leurs cendres. Dans la mythologie personnelle qu’il brodait au plus intime de lui-même c’étaient celles du Buisson ardent. Il avait perdu Dieu avec son père, il ne pouvait se résoudre à cette double perte qui n’en était qu’une. Les tentatives de proposer une théodicée après la Shoa lui paraissaient pathétiques. Rien ne légitimait ces massacres, ni ceux qui les avaient précédés ni ceux qui les suivraient. Dieu n’existait pas et plutôt que de s’exclamer « l’homme est Dieu » ou de se résoudre à « l’homme est le témoin de Dieu », il constatait : « l’homme est éphémère, transitoire… une parenthèse ». C’était peut-être nietzschéen, il n’attendait pas pour autant de surhomme. Les prêches théologico-philosophiques après la Shoa ne réussissaient qu’à faire de Dieu un phénix. Il se réfugia dans la lecture de l’Ecclésiaste qu’il finit par connaître par cœur, celle des Psaumes qui lui servaient de mantras, du Livre de Job qu’il considérait comme le manifeste le plus éloquent du Juif désenchanté ou du Dieu ridiculisé par le Diable.
Un jour il se présenta avec sa mère aux bureaux de l’Agence juive pour immigrer en Israël. C’était après le procès d’Eichmann qu’il avait suivi sur les journaux. Lui aussi n’avait pas compris cette parade des témoins et encore moins la grandiloquence du procureur général. Il comprenait que l’on pende Eichmann et répande ses cendres dans la mer même si ce n’était qu’un personnage falot qui, fort de son pouvoir, se posait en camelot. Comme Hitler, comme Heidegger. Lorsque le receveur des requêtes de l’Agence juive, plus distant et soupçonneux qu’accueillant, demanda pourquoi ils souhaitaient réaliser leur immigration, il répondit :
« Pour accomplir un saut, le seul encore décent. »
Le receveur des requêtes ne pouvait relever la note kierkegaardienne de sa réponse :
« Quel genre de métier envisagez-vous d’exercer ?
– Je me présenterai au bureau d’embauche. »
Le receveur nota qu’il avait un doctorat :
« Nous avons un programme financé par le ministère de l’Intégration qui permet aux universités de recruter des chercheurs pour une période probatoire de trois ans. »
L’incurie administrative de l’Université Hébraïque était telle qu’il s’imposa par ses dons d’administrateur. Elle cherchait, sans l’avouer, de bons gestionnaires pour les postes que boudaient ses illustres chercheurs davantage attirés par le ballet des congrès et la parade académique que par les tâches administratives. Rien ne lui paraissait plus digne que d’œuvrer au rayonnement de l’université pour perpétuer le souvenir des victimes de la Shoa. Sa mère restait cloîtrée chez elle à double tour. Elle n’ouvrait sa porte ni aux voisins ni aux représentants de commerce. Sa peur de la police française s’était muée en peur des Arabes. Ils venaient de s’installer quand éclata la guerre des Six Jours. Elle ne doutait que les Arabes s’apprêtaient à parachever l’œuvre des nazis. La victoire d’Israël ne la rassura pas, elle se remit à attendre les bourreaux. Pendant toute la guerre et l’attente anxieuse qui l’avait précédée, il se porta volontaire pour remplacer les éboueurs mobilisés.
Rien ne surprenait plus Strauss. Depuis qu’il considérait Jérusalem comme un creuset de transmutations humaines, il n’attendait plus de personne d’être normal et n’était jamais pris au dépourvu par les révélations de ses patients. Mais Harnoï persistait dans son silence. Il ne donnait ni signes de détresse ni de soulagement :
« Qu’attendez-vous de moi ? s’enquit le psychiatre sans trahir de curiosité, je présume que si vous ressentiez des troubles médicaux, vous vous seriez adressé à un gastroentérologue. »
Harnoï le rassura :
« A mon âge, la médecine ne pourrait rien pour moi. Je tenais simplement à vous mettre dans le secret.
– Pourquoi moi ?
– On me dit que vous êtes le psychiatre de cette ville et de son université et que l’on peut s’en remettre à vous pour toute chose. »
Lorsque Harnoï quitta son bureau, Strauss ne comprenait toujours pas pourquoi il était venu le voir. Il ne demandait pas à être traité et Strauss ne proposait jamais de remède à qui n’en demandait pas. On est ce qu’on est et le meilleur traitement est encore de gérer, avec le moins de tourments, sa vie telle qu’elle se donne à vivre. Ce n’est que dix ans plus tard, à la mort de Harnoï, qu’il comprit la raison de cette visite. Sans héritiers, il le chargeait par voie testamentaire d’accomplir ses dernières volontés. Il ne voulait ni du mont de Dons ni de celui des Consolations, ni d’un tombeau à ras du sol ni d’un tombeau en étage. Il demandait à être incinéré dans une ville qui n’avait pas de crématorium et à ce que ses cendres soient enterrés dans le périmètre de l’université. Strauss redouta la réaction de la Société mortuaire qui s’empresserait de crier au sacrilège. Rien ne heurtait autant les rites et les mœurs que l’incinération. Strauss en voulut au défunt qui n’avait trouvé personne d’autre à qui s’en remettre pour ce sacrilège. Sans céder à une autorité d’aucune nature, lui-même s’acquittait de ses trois services quotidiens, respectait les rites et se gardait de violer la Loi. Dieu était pour lui le plus noble nom pour l’absurde, n’existant pour lui qu’aux rares instants où pris de transes liturgiques, il se sentait investi par lui. Sinon sa redingote était plutôt commode, sa vareuse de piété, avec les cordelettes pendant aux quatre coins, le préservait des camisoles humaines et son chapeau lui servait de parasol. Harnoï lui léguait sa maison, son mobilier, ses livres… avec ses cendres.
Strauss connaissait trop l’université pour que cet héritage ne délie pas les mauvaises langues. Il s’empressa de faire don de la maison et du mobilier à une institution caritative qui avait, sûrement, de plus grands besoins que l’université, somma la Bibliothèque nationale de venir récupérer les livres et, privilégiant la volonté du défunt à celle de la Loi, il se chargea des cendres. Il n’eut aucun mal à convaincre le président de l’université à les inhumer, conformément aux vœux de Harnoï, au pied d’un arbre. Ce n’étaient pas des cendres qui allaient accroître le taux de teigne sur les murs de son institution, ralentir le flux des dons et il pourrait toujours invoquer l’allure, somme toute mortuaire, du psychiatre pour rejeter les éventuels procès en sacrilège que pourrait lui intenter la Société des Sociétés mortuaires. La cérémonie se tint en présence d’un représentant de la Faculté des Sciences sociales, un représentant de la Faculté des Sciences occultes et du jardinier qui avait creusé le trou et attendait de le combler. Strauss vida l’urne dans le trou et il sentit, à son tour, le besoin impérieux de prononcer le kaddish. Depuis, il ne manquait aucune commémoration annuelle, d’autant que c’était pour lui l’occasion de prononcer son kaddish personnel sur Dieu en souvenir des victimes de la Shoa.
Le jeune doyen de la Faculté des Sciences sociales, frais émoulu de Cambridge, toisa l’importun d’un œil soupçonneux et Strauss lui prédit intérieurement une très courte carrière à Jérusalem. Ce n’était pas une question hautement académique, on chargea une secrétaire de le mettre en contact avec La Conciergerie de l’Université chargée de « la tenue des locaux, des murs et des pelouses » qui ne cacha pas son impatience. Finalement, on le dirigea vers le rabbin du campus sui reconnut que si l’on avait bien et bien retourné le carré, on l’avait replanté à l’identique, avec les mêmes arbres et les mêmes plantes :
« Pourquoi cela ?
– La Société mortuaire chargée de la sauvegarde des ossements prétendait détenir des recherches attestant de la présence d’ossements humains datant de la période romaine. Mais on n’a rien trouvé et tout a été remis en place. »
Strauss savait que c’était la Société mortuaire qui avait le dernier mot dans la ville. Il n’insista pas, il se sentait délesté d’un devoir de mémoire. L’université ne se souvenait plus de Harnoï, elle avait décidément la mémoire encore plus courte que les autres institutions.

