CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LA MATRONE SACRÉE QUI SÉVISSAIT CONTRE LES DESOEUVRÉS DU CIEL

11 Oct 2019 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LA MATRONE SACRÉE QUI SÉVISSAIT CONTRE LES DESOEUVRÉS DU CIEL
Posted by Author Ami Bouganim
Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
 
Parmi les patients qui échouaient dans son cabinet, le professeur Saul Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem, était particulièrement intrigué par le piteux état de ceux parmi ses patients qui avaient été membres de la secte des Désœuvrés. Ils ne voulaient ni sauver le monde ni le perdre, ne se posaient ni en Messies ni en prophètes, ne souhaitaient ni vivre ni mourir. Ils étaient déglingués et désarticulés sinon désincarnés. Ils ne se plaignaient de rien, ne réclamaient rien. Ils se gardaient de parler de leur secte, parmi les plus puissantes, prolifiques et déroutantes au monde, et encore moins de la Matrone sacrée qui, depuis que les femmes disposaient d’un strapontin dans les tribunaux rabbiniques, présidait à ses destinées. Ces patients avaient visiblement subi un traumatisme psycho-théologique qui les privait de tous leurs moyens. Ils ne se retrouvaient chez Strauss que parce qu’ils traînaient en pénitents-impénitents dans les rues de Jérusalem, un sac sur les épaules, la tête couverte de cendres, chaussant des savates trouées. Ils ne se repentaient pas pour leurs péchés – ils n’en avaient commis aucun ; ils ne demandaient pas pardon pour des manquements à l’égard de leurs prochains – c’étaient les plus doux des hommes ; ils ne demandaient pas pardon à Dieu – ils n’étaient pas si prétentieux que cela. Ils avaient les traits caricaturés par l’on ne sait quelle vision : ils se seraient risqués au Paradis et en seraient revenus timbrés, auraient accédé au Château et en auraient été chassés, auraient glissé un regard dans le téhom et l’en auraient retiré ahuri. Avant d’être conduits à Strauss, ils étaient passés par tous les asiles pour sans-abris et les centres de traitement psychiatrique de la ville et partout ils avaient dû quitter les lieux comme si une sourde malédiction les poursuivait qui les forçait à pousser leur désœuvrement à l’errance et à la clochardise. C’étaient des naufragés dans cette ville suspendue entre terre et ciel.
 
Strauss comprenait d’autant moins pourquoi on les lui amenait qu’ils ne présentaient pas les symptômes classiques du syndrome de Jérusalem, à moins de l’étendre à tous les troubles psycho-théologiques hiérosolomytains. Il se contentait d’un interrogatoire et les orientait vers des institutions plus classiques sans se risquer à leur accoler un quelconque diagnostic. L’alchimiste en lui, acquis à la transmutation des passions, savait l’homme dément, assimilait le judaïsme à une noble démence et était le dernier à dénoncer l’idéal de désœuvrement qui, seul, pouvait encore rivaliser avec celui de la mise en œuvre qui s’accompagne de graves séquelles comme la simulation, la compulsion et la dépression. Il sentait néanmoins que pour être de la même secte et présenter les mêmes symptômes, les autorités devaient s’intéresser de près au manège de la secte et en particulier aux agissements de la Matrone sacrée. Mais il n’était pas de la police et encore moins de la brigade chargée des sectes dont on s’accordait à reconnaître l’incompétence. C’est qu’il n’était pas dans les quartiers pieux un crime passionnel qui n’était déguisé en suicide ni de suicide qui ne l’était en mort naturelle ni de mort naturelle qui ne l’était en Baiser de Dieu – comme si seul celui-ci garantissait l’accès au paradis des nobles trépassés. C’étaient les mœurs, elles n’étaient ni pires ni meilleures qu’ailleurs. Strauss était chargé de prévenir les débordements des prophètes, des sauveurs et autres agents messianiques et apocalyptiques, nullement d’enquêter sur les royaumes sectaires de Jérusalem.
 
La Matrone sacrée des Désœuvrés passait pour l’une des femmes les plus impressionnantes, puissantes, pieuses et adulées de Jérusalem. Elle était de toutes les cérémonies présidentielles, de toutes les inaugurations officielles, de toutes les rencontres œcuméniques. On s’accordait tant à louer ses œuvres qu’elle avait reçu les prix les plus prestigieux et il n’était pas un homme qui se risquait à médire d’elle sans encourir le ridicule et l’anathème. Un jour pourtant, il arriva ce qui arrive dans la chronique de toute chair et l’on annonça son décès. C’était bien sûr une mort par Baiser de Dieu – comment le Très-Haut eût pu résister à sa piété – puisqu’elle était morte dans son sommeil sans qu’on ne déplorât ni maladie ni accident. C’était Dieu – en personne et non par l’intermédiaire de son messager macabre – qui avait recueilli son âme de ses lèvres et l’avait conduite dans ses dépendances. L’annonce de sa mort se répandit vite sur les murs qui se mirent à pleurer et de là sur les ondes qui prirent leur voix brisée pour déplorer sa disparition et de là sur les réseaux sociaux casher qui se mirent à rivaliser d’oraisons. Son cortège funèbre draina des centaines de milliers de pleureurs et l’on débattit pour la énième fois de la nécessité de se donner un panthéon pour ces héros du ciel qui ne mouraient pas sans que l’on ne sentît une couronne tomber de Jérusalem. Le parlement lui réserva deux longues minutes de recueillement et les commentateurs abondèrent en louanges sur ses vertus. Seul Strauss poussa un soupir de soulagement, il recevrait moins de patients de la secte des Désœuvrés…
 
Depuis que Sans-Porte s’était étendu aux quartiers périphériques, les murs crieurs et pleureurs avaient gagné toute la ville. Ils recueillaient les annonces de décès, les bulles d’excommunication, les titres des traités kabbalistiques et les décisions des instances rabbiniques. On s’accorda vite pour dire que jamais ils ne versèrent autant de larmes, ne débitèrent autant de compliments et n’égrenèrent condoléances plus dithyrambiques. Ils disaient la douleur des plus grandes sommités rabbiniques, pourtant réticentes à célébrer les vertus publiques d’une femme. Ce n’était rien moins que la Mère des orphelins, la Marieuse patentée pour assortir les cas délicats, la Mère nourricière de dizaines de milliers de disciples s’épuisant à l’étude de la Loi… C’était à croire que la Shékhina – qu’à Dieu ne plaise – s’était retirée de la terre pour reposer au ciel.
 
On ne s’était pas remis des commémorations qui marquèrent le mois de deuil que les murs s’accablèrent de l’annonce du décès de l’aîné de la Matrone sacrée, de mémoire bénie. Il n’était pas aussi industrieux que sa mère ni aussi connu, il passait néanmoins pour abattre des journées de vingt heures à la tête des institutions caritatives médicales de la secte qui comptait une dizaine de dispensaires dans la seule Ville sainte, avec des milliers de volontaires qui suivaient les malades esseulés et un vaste dépôt de prêt de chaises roulantes, de cannes, de dentiers, de lunettes, de perruques… et de tout ce dont un malade, normalement constitué, avait besoin. Lui aussi mourut d’un douloureux Baiser de Dieu, aux rares heures qui ne sont ni du jour ni de la nuit, pendant lesquelles il se reposait, c’est-à-dire le vendredi dans la nuit – ce qui rehaussait le caractère sacré du mortel Baiser de Dieu. Un mois n’était pas passé qu’un autre fils de la malheureuse Matrone partit pareillement. Il dirigeait une chaîne de restos du cœur où l’on servait des millions de repas par an aux indigents, aux disciples de la Loi et bien sûr aux dizaines de milliers de désœuvrés de la secte dont l’une des activités favorites était de sillonner les restos pour consulter le menu du jour dans chacun. Le troisième fils distribuait des dizaines de milliers de bourses mensuelles aux étudiants de la Loi les plus assidus, légionnaires de Dieu, protecteurs du monde. Lui aussi mourut du Baiser divin qui n’allait qu’aux mortels promis à l’immortalité. Sans être aussi sensationnelles que celles de leur mère, les obsèques bloquaient la circulation pendant des heures. Les murs conservaient le deuil quasi permanent de cette vénérable famille dont le Très-Haut semblait être tombé amoureux pour la couvrir d’autant de baisers. Bientôt, c’était le cinquième ou sixième fils – on ne les comptait plus – qui partait pour le monde de vérité, dans la même année, comme si leur mère était si bien lotie qu’elle convoquait auprès d’elle ses valeureux fils pour orchestrer – au nom de Dieu – l’expansion de la création et de la procréation. En d’autres lieux, d’autres circonstances, la police se serait intéressée de près à cette hécatombe, les services génétiques auraient mené une enquête pour déceler le gène qui attirait le baiser de Dieu, les services sanitaires auraient procédé à des prélèvements bactériologique pour prévenir d’autres morts par pâmoison. Mais c’était Jérusalem, ville des merveilles et des miracles, des mille morts et mille résurrections, des mystères sectaires les mieux gardés.
 
La brigade des sectes ne comptait que deux pelés et trois tondus. Les deux pelés, le commissaire et son adjoint, étaient deux anciens agents de la sécurité intérieure mutés, l’un pour proxénétisme philanthropique, l’autre pour trafic de cannabis médical, de pilules d’extase kabbalistique et d’encens sacrés, les trois tondus étaient un rabbin débarbé, un curé défroqué et un imam désenturbanné. Ils passaient le plus clair de leur temps à sillonner les institutions religieuses et à tenir à jour le registre des sectes de la ville. Ils avaient leur bureau à la Bibliothèque nationale pour laquelle ils rassemblaient les écrits ésotériques, occultes et œcuméniques qui circulaient dans la ville. Le commissaire était arrivé à la conclusion que s’il était un Dieu, rien ne l’horripilait autant que les distinctions – toutes sectaires – entre les religions et au sein des religions entre les mouvances, les tendances et les royaumes. Il cultivait ses relations avec le professeur Strauss qu’il consultait ou ameutait sitôt qu’il flairait une menace de débordement messianique, christique ou mehdiste pouvant mettre le feu à cette poudrière qu’était Jérusalem. Il le considérait volontiers comme son meilleur sismographe, son plus vaillant et vigilant gardien de la paix. C’était en outre un des rares clochards de Dieu, en redingote noire et chapeau taupés, auquel il s’en remettait pour débrouiller l’écheveau psycho-théologique de l’humain et théologico-politique de Jérusalem :
« Six Baisers de Dieu en moins d’un an dans une même famille, c’est plus que ne peut se permettre Dieu en personne ! conclut le commissaire.
– … le Dieu des Désœuvrés, ironisa son adjoint qui l’accompagnait.
– Et l’on ne peut même demander une autopsie.
– … ce serait soulever Sans-Porte et ses dépendances.
– Que vous importe que ce soit des meurtres ou des baisers de Dieu ? demanda Strauss.
– Dans le premier cas, on aurait des meurtriers qui tournent libres dans la ville, dans le second un Dieu amoureux fou qui distribue ses baisers mortels.
– Ce ne peut être qu’un… »
 
Strauss écoutait les deux pelés écarter les différentes hypothèses sans intervenir dans leur échange. Il les savait sourds à la chose religieuse, il n’essayait pas de percer leur surdité. Soit on avait la chance de se donner Dieu comme partenaire en ce monde, soit on vivait dans la solitude et l’abandon cosmiques. Pendant qu’ils étalaient leur incurie, il pianotait sur le clavier de son ordinateur. Il obtint enfin l’écran qu’il cherchait, l’imprima et poussa la feuille vers le commissaire :
« Ne me dites pas que avez la liste des donneurs de baisers ?
– Ce sont les repentis membres des Désœuvrés que j’ai reçus ces dix dernières années.
– Un an n’est pas passé depuis la mort de la Matrone sacrée, remarqua le commissaire.
– Pour les avoir connus de près, c’étaient des loques. »
Le commissaire n’avait jamais entendu Strauss parler d’un patient comme d’une loque :
« Ils ont enduré le pire, dit-il.
– Que peut être pire que les douleurs de l’enfantement du Messie.
– Les harcèlements d’une psychopathe.
– Je crains ne pas comprendre.
– La Matrone sacrée s’acharnait contre ses les brebis galeuses de sa secte jusqu’à les démolir, elle ne tolérait aucune incivilité ou incartade, elle avait à son service une batterie d’avocats et il n’était pas un tribunal rabbinique qui ne lui donnait raison tant elle passait pour pieuse, intègre et charitable. Elle ne cessait de mettre Dieu de son côté. Tout ce qui répondait à ses intérêts le servait, tout ce qui les entravait le desservait. On ne regimbait pas contre ses volontés sans s’attirer ses terribles et hargneuses représailles. Elle ne reculait devant rien et ne lâchait sa victime qu’après l’avoir réduite en bouillie. C’était une tueuse symbolique et croyez-moi, ces personnes-là sont pires que des assassins. Elle ne connaissait ni la pitié ni le pardon et, plus vorace qu’un vampire, elle avait besoin régulièrement de nouvelles proies pour assouvir son insatiable voracité psychopathe. »
 
Le commissaire était ébahi. Il n’avait jamais encore entendu réquisitoire plus sévère et plus long dans la bouche de Strauss qui reconnaissait ne s’en remettre à Dieu, psychiatre suprême, que par désespoir des hommes :
« C’est à croire que vous en avez été vous-même victime.
– Nous sommes tous victimes d’un psychopathe à un moment ou l’autre de notre vie. Ils allient la mauvaise foi à la malignité, le harcèlement au chantage.
– Ce n’était pas une raison pour l’assassiner et encore moins pour supprimer ses fils. Je vais ordonner l’arrestation de ces quidams.
– Vous n’arrêterez pas pour autant l’hécatombe.
– Comment cela ?
– Vous n’avez sous les yeux que la liste de ceux que j’ai reçus, vous n’avez pas celle de toutes les victimes de cette matrone qui a sévi pendant des décennies. Maintenant que le mouvement de vengeance est parti, il ne s’arrêtera plus jusqu’à la liquidation de tous ses héritiers et collaborateurs.
– Je mènerai une enquête, je n’ai rien d’autre à faire.
– Comment distingueriez-vous entre un désœuvré normal parmi les centaines de milliers que compte la secte et les centaines d’exclus qui ne rêvent que de prendre leur vengeance ?
– Que me conseillez-vous ?
– Be incompetent, my dear, ne privez pas Dieu de son baiser, je ne connais meilleure manière de sévir contre un clan de psychopathes qui attribuent leur mort à Dieu plutôt que de reconnaître qu’ils sont victimes d’un vulgaire crime humain, montrez-vous incompétent. Dieu mérite bien cela, ne passe-t-il pas pour l’Incompétent suprême ? »