The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE CONCIERGE DU MUR QUI SE POSAIT EN MOUCHE DU CHARIOT CÉLESTE
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4 May 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE CONCIERGE DU MUR QUI SE POSAIT EN MOUCHE DU CHARIOT CÉLESTE
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Dans la troisième décennie du XXIe siècle, on persistait toujours à glisser ses vœux entre les interstices des pierres. Personne ne doutait qu’ils ne parvenaient à leur Destinataire et qu’ils étaient épluchés par des cohortes d’anges assignés à cette tâche. La veille de Pâque, le très célèbre et très pimpant rabbin du Mur procédait à la cashérisation de son royaume. Il mobilisait une brigade de balayeurs qui réunissaient les papiers dans des sacs pour les enterrer avec les morts de Jérusalem. Sous les caméras bien sûr, peut-être parce que le rabbin pensait que le Maître des Maîtres considère son monde comme une série télévisée continue et permanente qu'il ne quittait pas des yeux, surveillant en particulier les mendiants qui étaient là depuis des siècles sinon des millénaires.
Le rabbin du Mur se prenait pour rien moins que le concierge du Ciel. Il n’arrêtait pas de recevoir des hôtes de marque de jour et de nuit, les conduisait d’un pas assuré et solennel au pied du Mur et les laissait se recueillir avec le Lieu avant de poser en photo avec eux. Sa galerie de photos était l’une des plus glorieuses au monde. Elle comprenait des papes et des moines, des ulémas et des imams. Des présidents, des chefs de gouvernement, des ministres. Des acteurs, des chanteurs, des artistes. Des sommités internationales. Tous étaient invités à glisser leur vœu le plus intime ou le plus banal dans les interstices entre ces pierres qui étaient autant de boîtes aux lettres pour le Ciel et tous avaient droit à cette citation que l’on prêtait à je ne souviens plus quel Messie : « Certains hommes ont des cœurs de pierre et certaines pierres ont des cœurs d’homme. » C’était un rabbin en peluche tant rembourré d’honneurs qu’il prononçait les homélies les plus décousues au monde. Ses partisans lui donnaient de Sa Sainteté et louaient ses dons d’hôte du Mur ; ses détracteurs parlaient de lui comme d’une mouche du Chariot céleste.
Ce mur est l’un des sites les plus anciens et étranges au monde. Long de 485 m, composé de trois rangées parallèles de pierres qui lui donnaient une largeur de 5 m, il formait le mur de soutènement occidental du temple d’Hérode. Longues de 3 à 10 m, d’une largeur variant de 1,40 à 2,20 m et hautes de 1 m, pouvant atteindre jusqu’à 50 tonnes, les pierres ne manquaient pas d’impressionner. Elles n’étaient aussi massives et lourdes que pour reposer les unes sur les autres et résister aux assauts, faisant du mont du Temple une citadelle imprenable. A l’origine, le mur occidental s’élevait à 30 m au-dessus de la voie piétonnière qui courait tout le long. Aujourd’hui, seule la moitié, soit quinze couches de pierres hérodiennes, est visible.
Pendant très longtemps, les fidèles ne disposèrent que d’un étroit couloir long de 20 m et large de 3 m pour prier. C’est Suleiman le Magnifique qui l’alloua aux juifs. Seules 5 rangées de pierres hérodiennes étaient alors visibles. Elles étaient surmontées de quatre rangées de pierres remontant à la conquête arabe au VIIe siècle et de dix-huit rangées de petites pierres plus tardives. Quand en 1967, les Israéliens investirent le mont des Mosquées, ils démantelèrent le quartier des Maghrébins qui longeait le Mur et aménagèrent une large esplanade de 60 m environ. Le Mur comportait alors sept couches de pierres hérodiennes, huit étant toujours enfouies dans le sol comme le montre une excavation dans la partie couverte.
C’est une curieuse salle d’attente, pour l’on ne sait qui ou quoi, qui convertit les visiteurs en autant de badauds de Dieu. Par jours ordinaires, quand on n’attend pas d’hôte de marque, le Mur perd de sa solennité, il n'a plus que ses lamentations. Ses larmes ; ses marmonnements. Les créatures noires contre les pierres seraient somme toute attendrissantes. Elles se pressent contre elles, enfouissent la tête dans les crevasses, les couvrent de larmes et de baisers. Elles prient, qui d'une voix écorchée, qui d'un fin marmonnement ou d'une subtile supplique. Elles ont tant de vénération pour ce mur qu'elles ne lui tournent pas le dos et le quittent qu’à reculons. En revanche, d’autres jours, le jeudi par exemple, le mur se départ de son imperturbabilité et l'esplanade est investie par des communions et des noces. Les touristes ne comprennent rien à ce manège : ils s'attendent à des lamentations, ils n'entendent qu'acclamations.
Les femmes mettent volontiers un relent de beauté au sacré ou de sacré à la beauté. Quand une silhouette particulièrement auréolée traverse l’esplanade, c'est le Désir qui perturbe le recueillement. On se prend à soupçonner qu’elle racole Dieu ou qu’elle rivalise avec la Présence. Elle sème la diversion religieuse par excellence qui serait celle du désir ; elle trouve son plaisir à piquer celui des austères et intransigeants rabbins. On vient à la rencontre de Dieu et l'on tombe sur une beauté sacrée. Les rabbins redoublent d’entrain liturgique. En revanche, sitôt qu'une pauvre juive libérale, au lourd accent américain, se risque à se draper d'un châle de prière pour mieux se revêtir de la Présence, la police s’empresse d’intervenir. Seuls les hommes sont habilités et autorisés à porter un châle de prière, les femmes, elles, doivent se contenter d'un châle d'austérité pour couvrir leurs épaules nues.
Quant au bout de trente ans de manifestations, les libéraux obtinrent gain de cause et que le gouvernement leur alloua l’extrémité méridionale du mur occidentale, les orthodoxes se récrièrent contre le sacrilège de diviser le mur. La partie de gauche serait orthodoxe, plutôt noire ; celle de droite libérale, plutôt bariolée. Cette répartition, que les orthodoxes entreprirent de combattre, n’allait cesser de générer des craintes et des questions. Dans quel côté conduire les hôtes officiels ? où tenir les commémorations nationales ? où le pape choisira-t-il de se recueillir et où Madonna glissera-t-elle ses vœux à Dieu ?
Quand le rabbin du Mur rendit son âme, au bout d’un long magistère, des cérémonies mortuaires au pied du Mur accompagnèrent son âme à l’Académie céleste où nul ne doutait qu’il serait nommé au prestigieux poste de préposé aux vœux pour « l’éternité des éternités » et chargé de l’accueil de toutes les célébrités des nations qui s’étaient recueillies un jour sous sa direction. La légende de Jérusalem, plus sournoise que complaisante dans ces milieux, racontait qu’on avait enterré ses albums de photos avec sa dépouille. On s’accordait néanmoins à reconnaître qu’il avait donné un tel lustre à sa fonction que c’était le poste protocolaire le plus brigué parmi les rabbins politiciens que nul ne tenait en grande estime, ni les rabbins étudiants assidus de la Loi ni les rabbins kabbalistes. Il avait été plus courtisé que le président de l’Etat, le Premier ministre, le ministre des Cultes. Il n’était pas un hôte, de quelque nationalité, religion ou rang que ce soit, qui ne demandait à visiter le Mur et à glisser ses vœux dans les interstices entre les pierres. On se disputait ses services et on ne les recevait pas, à moins d’être le pape, un chef d’Etat étranger ou Grand-Croix dans les ordres de la vanité des nations, sans verser un don à ses nombreuses œuvres caritatives. Les plus privilégiés, dont les dons étaient consistants, avaient droit à la bouche du tunnel par lequel devaient surgir les dépouilles des ressuscités enterrés aux quatre coins de la Diaspora.
Les autorités politiques se saisirent de l’occasion pour tenter de donner au pétulant rabbin un successeur plus conciliant, commode et moins protocolaire auquel l’on pourrait soutirer l’accord d’allouer une portion du mur aux libéraux sans que son consentement ne suscite de remous théologico-politiques. Ce devait être un rabbin dont l’autorité, l’érudition et l’intégrité ne seraient contestées par personne. La perle rare, le juste de sa génération, le sage sans rival. Sitôt que le ministère des Cultes publia son appel de candidature, ce fut un raz-de-marée qui donna l’impression que tous les rabbins voulaient devenir maîtres du Mur. Les rabbins des villes et ceux des villlages ; les rabbins thaumaturges et les rabbins miraculeux ; les rabbins chercheurs, charcuteurs, divorceurs, réconciliateurs. Les rabbins charlatans, amuseurs, entremetteurs. Les rabbins des universités, des hôpitaux, des prisons, des armées, des asiles. On envoyait un CV long comme un rouleau de la Loi, accompagné des recommandations de sommités rabbiniques décédées ou en voie de l’être, une liste des publications, parues, à paraître ou en chantier, longue comme la queue pour l’enfer qui attendrait leurs rares lecteurs, et l’on considéra – au ministère des Cultes ! – que tous ces ouvrages précipiteraient à eux seuls le déraillement livresque du Peuple du Livre censé précéder la guerre de Gog et Magog censée précéder la venue du Messie. La commission chargée de nommer le nouveau maître du Mur n’eut d’autre choix que de recruter les meilleurs programmateurs au monde pour concevoir un algorithme pouvant procéder au tri des candidatures.
Pendant un an, le Mur resta sans maître et rien ne se passa. On avait même l’impression que restitué à la Présence, il ne se portait que mieux. On ne déplorait ni litiges ni altercations, ni doléances ni plaintes et mêmes les femmes libérales du Mur conclurent comme un cessez-la-prière. On n’évacuait plus le parvis de ses fidèles et les hôtes officiels n’en appréciaient que plus de se mêler aux chômeurs du ciel, aux miséreux de la terre, aux âmes lépreuses et nobles, aux mèches flottantes… aux visages de Dieu sans être escortés par un majordome. Le jour où l’ordinateur, précieusement alimenté des critères de sélection tenus secrets, devait donner sa réponse, la commission prit soin de s’entourer d’un ancien juge de la Haute Cour de Justice, d’un professeur émérite de Kabbale de l’Université Hébraïque de Jérusalem, du Maître de la plus prestigieuse Académie talmudique de Cent-Masures pour garantir le bon déroulement de la procédure. L’algorithme, qu’on se promettait de vendre partout dans le monde, ne devait donner que dix personnes car on ne doutait qu’il était dix justes au moins parmi les milliers de candidats. Or l’ordinateur se contenta d’un seul mot, en araméen, qui contribua encore plus à sacraliser le statu quo qui commandait la gestion du mur : « Teko ».
On comprit qu’on devait attendre que le prophète Elie se manifeste et donne son choix…

